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Nicolas Milovanovic : « Poussin est un peintre extraordinairement sensuel »

Publié le , par Armelle Fémelat

Co-commissaire, avec Ludmila Virassamynaïken et Mickaël Szanto, de « Poussin et l’amour » au musée des beaux-arts de Lyon, le conservateur en chef du département des Peintures du Louvre, spécialiste de peinture française du XVIIe, évoque cette thématique à première vue inattendue.

©-Didier Saulnier Nicolas Milovanovic : « Poussin est un peintre extraordinairement sensuel »
©-Didier Saulnier

Pourquoi l’exposition est-elle présentée au musée des beaux-arts de Lyon ?
À l’origine de ce projet, ce sont les achats exceptionnels par ce musée de deux tableaux de Poussin : La Fuite en Égypte, en 2008 puis La Mort de Chioné, en 2016. Le premier était très cher et il a été compliqué de réunir l’argent. Le second a été une acquisition très audacieuse, le tableau n’étant alors accepté que par Denis Mahon, suivi par Pierre Rosenberg. Si ce musée a acheté ces deux tableaux hors norme, c’est notamment parce qu’il y a une part de Lyon en Poussin. C’est en quelque sorte un artiste lyonnais ! Un de ses biographes, Giovanni Battista Passeri, dit qu’il y a passé plusieurs années. Henriette Pommier a découvert récemment qu’il s’y trouvait en mars et en juin 1622. Elle a aussi identifié une mention de la Chioné dans l’inventaire après décès de Silvio II Renon de 1691, petit-fils de Silvio I. Maître ouvrier en soie venu d’Italie dans les années 1610, ce dernier est un passionné de peinture. Il se constitue une belle collection avec plusieurs Poussin, qui a à peu près le même âge que lui. À la suite de ses deux acquisitions exceptionnelles, le musée de Lyon désirait proposer un événement Poussin. Or, après l’exposition « Poussin et Dieu » que Mickäel Szanto et moi avions présentée au Louvre en 2016, nous souhaitions montrer qu’au-delà du peintre philosophe, Poussin est aussi un peintre très terre à terre, attaché aux émotions humaines, notamment celles amoureuses.
Le contexte actuel a-t-il impacté l’organisation de cette manifestation ?
Oui, fortement. Le contexte de préparation a été catastrophique, du fait de la pandémie en premier lieu. Il n’a pas été simple d’obtenir les prêts : il a fallu se battre, même si les collègues sont très compréhensifs, car il existe une sorte de solidarité entre nous. Puis, la guerre en Ukraine a fait tomber une douzaine de prêts russes. Or, l’Ermitage est le deuxième musée de Poussin au monde, et le musée Pouchkine possède également des choses incroyables. Les prêts étaient obtenus et les essais pour le catalogue commandés aux collègues russes. On ne les a pas et c’est un manque. On ne peut donc pas présenter la série entière des Nymphe et satyres dont il existe trois versions : à Dublin, au Prado et au musée Pouchkine. Comme d’autres rapprochements, qui sont faits dans le même espace, cette série montre que Poussin s’est répété dans sa jeunesse.

 

Nicolas Poussin, Acis et Galatée, vers 1626, huile sur toile, Dublin, National Gallery of Ireland.  © National Gallery of Ireland
Nicolas Poussin, Vénus et Adonis, vers 1628-1629, huile sur toile. The Kimbell Art Museum.
© The Kimbell Art Museum

Quel est le propos de l’exposition ?
L’idée est de jeter un nouveau regard sur la peinture de Poussin. Le thème de l’amour l’a obsédé toute sa vie et se retrouve dans son œuvre, mais d’une manière différente selon les époques. Son approche est clairement érotique dans ses peintures de jeunesse et au cours de ses années romaines. Puis, dans les années 1630, c’est la folie bachique qui l’intéresse, il peint notamment de nombreuses bacchanales pour Richelieu. Après, la maladie l’affecte, l’amour devient mélancolique, lié à la mort, avec un traitement plus dramatique. Beaucoup de choses restent néanmoins à découvrir sur la fin de sa vie. Et plus encore sur ses années de jeunesse, à Rome et avant. Un faisceau d’indices tend à montrer que c’est quelqu’un qui a pratiqué l’amour vénal, à Rome, en même temps qu’il le peignait. Mais il ne faut pas aller trop loin et rester prudent dans nos interprétations…

Comment ce grand thème de l’amour est-il mis en scène ?
L’exposition est construite en cinq sections, à la fois thématiques et chronologiques, avec le plaisir des yeux comme fil conducteur. Elle est conçue pour « le plaisir de la délectation », comme le disait Poussin lui-même ! La rencontre des œuvres est capitale. La beauté et la puissance du regard ont été les maîtres mots de l’accrochage, raison pour laquelle on a décidé de ne montrer que du Poussin. Peintures et dessins, et finalement pas de gravures. On a hésité, notamment pour évoquer les tableaux vandalisés ou ceux disparus. Mais on n’a pas pris le risque d’affaiblir le message : notre souhait est de faire comprendre que Poussin est un immense peintre. Vous pouvez admirer là des œuvres qu’on ne voit jamais, car elles sont refusées du corpus et souvent remisées dans les musées, ou parce qu’elles viennent juste d’être découvertes, sur le marché et parfois même chez des collectionneurs privés. C’est le cas du Narcisse qui a réapparu dans une vente, il y a un an, à New York, que le public pourra voir pour la première fois, ainsi que le tableau complètement inattendu qu’on a découvert avec Mickaël dans une collection parisienne et qui provient de la collection Paul Jamot. Personne ne l’a vu, pour l’instant, pas même les plus grands spécialistes ! Et il y a aussi le tout dernier tableau de Poussin, Apollon pleurant la mort de Daphné, resté inachevé, très fragile et très émouvant. Je le trouve bouleversant : quand on le regarde de près, on sent que chaque coup de pinceau a été un effort. L’amour est de nouveau là mais la mort est au cœur du tableau… C’est un prêt vraiment exceptionnel du Louvre.
 

Nicolas Poussin, Nymphe et satyre buvant, vers 1626-1628,huile sur toile, Madrid, musée du Prado. © Museo Nacional del Prado
Nicolas Poussin, Nymphe et satyre buvant, vers 1626-1628,
huile sur toile, Madrid, musée du Prado.

© Museo Nacional del Prado

Abordez-vous la question de l’érotisme ?
Bien sûr ! La deuxième section de l’exposition, intitulée « Corps désirés », est consacrée aux tableaux les plus charnels. Elle met en scène le désir qui passe par le regard et qui se concentre ici sur des nudités féminines : Vénus, des nymphes, etc. Poussin est vraiment un peintre ultra érotique ! On a d’ailleurs découvert que certains de ses tableaux ont été vandalisés pour des raisons de convenance, de pruderie. C’est le cas notamment du petit tableau de la collection Jamot que l’on a identifié chez une collectionneuse à Paris, et dont la restauration a révélé une lacune importante au niveau des fesses de Vénus. On retrouve une lacune similaire, au même endroit, sur le tableau de Dublin, Nymphe et satyre ainsi que sur Vénus et Adonis de Providence, aux États-Unis. Dans un texte manuscrit conservé à la BnF, le collectionneur Louis-Henri de Loménie de Brienne raconte que « sa » Vénus de Poussin est nue, les jambes écartées, que c’est trop difficile pour lui et qu’il découpe le tableau pour le rendre plus acceptable. Jusque-là, on ne savait pas vraiment que l’artiste avait été censuré et vandalisé, parce que jugé trop érotique.
Quelles sont ses sources en matière d’érotisme ?
Ses peintures érotiques ne sont pas aussi titianesques qu’on veut bien le dire. Les racines de son inspiration se trouvent moins chez Titien que dans l’entourage de Raphaël, chez Giulio Romano ou Marcantonio Raimondi notamment, lors du moment clairement érotique qui advient à Rome dans les années 1520-1530, après la mort de Raphaël. Et il y a les Carrache aussi : Augustin grave la série des « Postures », censurées par ailleurs, comme I Modi de Raimondi… Et derrière tout cela, il y a évidemment l’antique. Certaines statues ou bas-reliefs romains ont été interprétés par plusieurs graveurs, Raimondi et des membres de l’entourage de Maître D.
Nicolas Poussin est-il selon vous un peintre sensuel ?
Poussin est un peintre extraordinairement sensuel, ce qu’entend montrer l’exposition, qui est une exposition engagée. Il faut regarder tous ces tableaux laissés longtemps de côté : le plaisir de peindre y est vraiment perceptible. On sent une liberté et une sensualité de touche dans les empâtements. C’est un artiste plein de feu, un peintre virtuose. Son ami, le cavalier Marin, le décrit comme « un giovane che ha una furia da diavolo », c’est-à-dire « un jeune qui a une furie du diable ». Cette phrase du poète italien prend ici vraiment tout son sens !

à voir
« Poussin et l’amour », musée des beaux-arts,
20, place des Terreaux, Lyon (69), tél. : 04 72 10 17 40.
Du 26 novembre 2022 au 5 mars 2023.
www.mba-lyon.fr
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