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Nicolas et Alexis Kugel Le beau en majesté

Publié le , par Éric Jansen

Rien ne semble arrêter l’essor des célèbres antiquaires parisiens. Leur adresse est magique, et l’inauguration de nouvelles salles la rend encore plus incontournable. Deux voix pour une réussite.

Nicolas et Alexis Kugel se reflètent dans un miroir du service de toilette de la... Nicolas et Alexis Kugel Le beau en majesté
Nicolas et Alexis Kugel se reflètent dans un miroir du service de toilette de la duchesse de Mecklembourg-Strelitz réalisé par Johann Heinrich IOertel en 1784.
© Galerie Kugel

En 2004, ils ont quitté la rue Saint-Honoré pour s’installer dans un hôtel particulier quai Anatole-France, face aux Tuileries. Un écrin de mille mètres carrés dans lequel ont pris place leurs objets hors du commun. Nicolas et Alexis Kugel représentent la cinquième génération d’une dynastie d’antiquaires, dont l’origine remonte à la Russie de la fin du XVIIIe siècle. Spécialisée dans le commerce des pendules et des montres, elle devient célèbre pour ses bijoux et son orfèvrerie, avant que Jacques Kugel, le père de Nicolas et d’Alexis, n’étende l’activité aux meubles et aux tableaux. Avec un œil, un goût si personnel que les amateurs parleront bientôt d’un «objet Kugel». Une distinction que les deux frères entretiennent religieusement, n’hésitant pas à organiser des expositions afin de familiariser le public avec leur très raffiné trésor. Aujourd’hui, ils inaugurent de nouvelles salles. Preuve qu’à ce niveau de qualité, les collectionneurs sont toujours là…
Pourquoi avoir décidé de vous agrandir ?
Nicolas : L’opportunité s’est présentée il y a deux ans et nous l’avons saisie afin de créer une bibliothèque avec nos archives et de nouvelles salles d’exposition, aménagées par Alain Demachy. Nous nous sommes rendu compte que pour valoriser de la sculpture et de beaux tableaux, il valait mieux un décor plus dépouillé. Dans l’hôtel particulier, ils étaient un peu noyés au milieu de la décoration, les gens n’y prêtaient pas forcément attention.
Un besoin de sobriété qui correspond aussi à l’époque…
Alexis : Oui, les pièces sont plus petites, elles ont des proportions d’appartements d’aujourd’hui, mais nous ne l’aurions pas fait si nous n’avions le reste. Pas question de renier notre héritage culturel. Nous sommes nés dans l’accumulation et cela nous est naturel.
L’idée est-elle aussi de s’adresser à une autre clientèle, moins familière des Wunderkammern ?
Alexis : Quand nous nous sommes installés ici, nous avons choisi de créer ce décor, parce que nous nous sommes rendu compte qu’il y avait un appauvrissement du goût, les gens n’avaient plus idée de ce qu’était un grand appartement parisien rempli d’objets d’art. C’était un parti pris un peu pédagogique et, c’est vrai, à double tranchant : les visiteurs peuvent être déconcertés par l’opulence. Cette extension nous donne la possibilité d’offrir deux univers complémentaires.

 

Saint Michel et sainte Anne peints par Hans Wertinger (vers 1470-1533), entourés de bronzes baroques.
Saint Michel et sainte Anne peints par Hans Wertinger (vers 1470-1533), entourés de bronzes baroques.

Avez-vous vu changer le profil du collectionneur ?
Alexis : Les clients de la génération de notre père n’existent plus, et cette transformation s’est accélérée depuis quelques années. Mais c’est une période intéressante, si l’on part du principe que l’histoire du goût est cyclique. L’art ancien ne peut pas être plus démodé. Tant mieux pour les vrais amateurs et les collectionneurs passionnés.
Il faut faire le dos rond en attendant.
Alexis : Oui, avec plus d’effort vers l’éducation, d’où les expositions que nous organisons et qui sont devenues notre marque de fabrique.
Qu’allez-vous montrer dans ces nouvelles salles ?
Nicolas : Nous souhaitons mettre en valeur des domaines particuliers, comme la peinture. Les visiteurs vont découvrir des tableaux qui n’ont rien à envier aux galeries spécialisées. Notre différence, c’est de suivre au fil du temps les collections privées, au sein desquelles nous connaissons les pièces les plus rares. Par exemple avec ce tableau de George Romney, qui vient directement des collections Rothschild, ou ce beau portrait du général Delacroix, le frère aîné d’Eugène Delacroix, peint par Riesener, qui n’a jamais été vu sur le marché.
Alexis : Nous allons également montrer de l’archéologie, domaine où l’on ne nous attend pas forcément. Un choix personnel. Nous aimons ainsi beaucoup les objets aux vies superposées, les torses complétés au XVIIe siècle, comme l’Hercule qui vient des collections Barberini. C’est un plus pour nous, alors que pour les spécialistes, c’est souvent un moins.

Comment trouvez-vous encore ce type de marchandise ?
Nicolas : Grâce à notre expérience, notre légitimité, l’étendue internationale de nos réseaux de collectionneurs, avec lesquels nous travaillons depuis plus de trente ans dans un esprit de transparence et de fidélité. Notre éthique est reconnue.
Alexis : Par ailleurs, nous effectuons un important travail de documentation, qui rassure les vendeurs et les acheteurs, et c’est ce qui compte aujourd’hui plus que jamais.
 

Encadré d’antiques, l’Hercule Barberini, restauré par Gonelli en 1627-1628, se dresse dans une des nouvelles salles. © Galerie Kugel
Encadré d’antiques, l’Hercule Barberini, restauré par Gonelli en 1627-1628, se dresse dans une des nouvelles salles.
© Galerie Kugel

Pouvez-vous évoquer quelques objets fameux passés entre vos mains ?
Nicolas : La collection d’émaux peints de Limoges réunis par Hubert de Givenchy, acquise par la suite par Pierre Bergé et Yves Saint Laurent ; la double tête en bronze de Primatice achetée à la vente Saint Laurent et vendue au musée Getty ; la table de Breteuil cédée au Louvre ; une paire de candélabres de Gouthière désormais à la Frick collection. Très récemment enfin, un magnifique tondo de Botticelli représentant l’Annonciation.
N’avez-vous jamais de difficultés pour trouver des objets de cette qualité ?
Alexis : Nous trouvons plus de choses que les autres, parce que nous sommes plus diversifiés. C’est une grande force. Le jour où aucun meuble ne retient notre intérêt, nous vibrons pour une sculpture, une boîte en or ou un tableau.
Mais à couvrir beaucoup de domaines, on risque d’avoir une image de touche- à-tout pas forcément valorisante ?
Nicolas : Pas nécessairement. Nous avons suivi l’exemple de notre père, qui était un marchand généraliste comme il y en avait avant, du temps de Seligmann ou de Duveen... Nous sommes une des dernières maisons à suivre ce modèle.
Alexis : Nous sommes spécialistes dans vingt domaines…
Comment vous répartissez-vous les rôles ?
Alexis : Nous ne nous répartissons pas les rôles, toutes les décisions importantes sont prises à deux.
Mais vous n’avez tout de même pas des goûts identiques ?
Alexis : Nicolas dit que j’aime les petites choses noires, des objets intellectuels et invendables, ce à quoi je réponds qu’il aime les grandes choses dorées ! Plaisanterie mise à part, nous nous retrouvons toujours sur un objet qui concilie nos deux visions, quand il est à la fois beau, irréprochable et rare du point de vue de l’histoire de l’art. En revanche, les expositions et les catalogues sont de mon ressort. C’est ma passion.
Quelles études avez-vous faites pour acquérir cette connaissance ?
Alexis : Notre père est mort en 1985. J’avais 19 ans et Nicolas, 22. J’étais en première année à l’École du Louvre, mais avant je l’avais suivi pendant trois ans, ce qui avait été très formateur. Nicolas travaillait dans le cinéma, il m’a rejoint. Nous avons tout de suite décidé de poursuivre l’aventure. Nous avions aussi une responsabilité, la galerie faisait travailler une dizaine de personnes. On apprend très vite quand c’est une question de survie. Notre père avait un goût particulier qu’il nous a transmis, et aujourd’hui le plus beau compliment, c’est que les gens continuent à parler d’un objet Kugel.

NICOLAS ET ALEXIS KUGEL
EN 5 DATES
1963
Naissance de Nicolas
1966
Naissance d’Alexis
1985
Mort de leur père, Jacques Kugel ; reprise de la galerie
1996
Première exposition, «Un panorama de Paris», et fin de leur participation à la Biennale des antiquaires
2004
Installation dans l’hôtel Collot au 25, quai Anatole-France
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