Nicolas Ducimetière, le bibliophile qui veut ouvrir les collections

Le 03 septembre 2020, par Hugues Cayrade

Historien français et amoureux des livres, il codirige depuis 2012 la fondation Martin-Bodmer, en Suisse. Il y présentera l’année prochaine une centaine de manuscrits médiévaux enluminés, en partenariat avec la prestigieuse abbaye de Saint-Gall.

Nicolas Ducimetière
DR

Nicolas Ducimetière est un collectionneur dans l’âme. Cet enfant natif d’Ambilly, commune française située dans l’agglomération transfrontalière du Grand Genève, n’avait pas 7 ans quand il a commencé à collectionner les fossiles et les belles pierres, et à peine deux de plus quand à la minéralogie est venue s’ajouter la numismatique –  aujourd’hui encore son violon d’Ingres. Mais la grande affaire de sa vie, c’est incontestablement la bibliophilie, depuis ce Noël de 1989 où il trouva sous le sapin une édition originale, datée de 1825, de L’Écolier vertueux, ouvrage rédigé par l’abbé Proyart sur la vie du Grand Dauphin, père de Louis XV. Le jeune Nicolas y vit là un accessit et, trente ans après, la collection de cet élève modèle compte 2 300 livres, lettres, manuscrits et autographes qui occupent chez lui, derrière des volets clos, toute une pièce.
 

Alphonse Daudet, «La dernière classe» et «L’employé», manuscrits et notes autographes pour plusieurs nouvelles parues dans Les Contes du l
Alphonse Daudet, «La dernière classe» et «L’employé», manuscrits et notes autographes pour plusieurs nouvelles parues dans Les Contes du lundi (1871).
PHOTO NAOMI WENGER


Comment devient-on bibliophile ?
J’ai toujours aimé la littérature. Après khâgne, je me suis tourné vers l’histoire et les lettres modernes à l’université de Genève. J’ai ensuite eu la chance, pendant près de dix ans, entre 2004 et 2013, de travailler au musée Barbier-Mueller et de rédiger avec Jean-Paul Barbier-Mueller les cinq premiers tomes du Dictionnaire des poètes français de la seconde moitié du XVIe siècle, dont deux sont encore à paraître [récompensé en 2016 par le prix du rayonnement de la langue française, décerné par l’Académie française, NDLR]. Il y a près de huit ans maintenant, j’ai rejoint la fondation Martin-Bodmer, qui abrite une collection de 150 000 documents couvrant quelque cinq mille ans d’histoire depuis la découverte de l’écriture. Je m’emploie à perpétuer, aux côtés du professeur Jacques Berchtold, l’œuvre du fondateur, qui rêvait de réunir «la quintessence de la pensée humaine mise à l’écrit». Cette institution est ouverte au public depuis 2003 à la faveur de la création d’un musée à Cologny, dans le canton de Genève.
Quel a été votre premier achat ?
Ma première acquisition traitait de médecine du XVIIIe siècle et de ses pronostics dangereux. Ma bibliothèque s’est, au fil du temps, recentrée autour de ma passion pour la poésie française du XVIIe siècle, ainsi que sur la littérature française, en poème et en prose, du début du XXe. On ne peut pas dire que mon premier achat préfigurait ce que deviendrait ma collection !

Selon vous, comment a évolué la bibliophilie ces dernières années ?
On assiste à l’apparition de nouveaux collectionneurs qui n’ont pas forcément les présupposés culturels de leurs aînés. Ils héritent de livres par transmission familiale et poursuivent, dans certains cas, ce qui a été l’œuvre d’une vie pour un père ou un aïeul. D’autres y viennent plus tardivement, des banquiers, des hommes d’affaires, des gens issus du secteur des nouvelles technologies qui, avec les manuscrits et les éditions originales imprimées, font en quelque sorte un retour aux sources à l’heure du tout-numérique. Jean Bonna, l’un des plus grands bibliophiles français, est un ancien banquier et son niveau est «stratosphérique».
Vous tenez à partager votre passion…
Je pense qu’un collectionneur privé se doit d’ouvrir sa collection. À travers le blog que j’ai créé (mabiblio.hypotheses.org), je milite justement pour que le petit monde des bibliophiles passe de la collection-placard à la collection-vitrine, qu’il partage des informations et contextualise ses découvertes. À travers mes billets, je raconte, par exemple, l’acquisition en 2003, à un prix défiant toute concurrence, d’une édition originale de 1670 des Pensées de Pascal, avec deux ex-libris manuscrits, l’un du confesseur de l’auteur, Antoine Arnauld, et le second du frère de ce dernier, Robert Arnauld d’Andilly.

 

Blaise Pascal, Pensées, Paris, Desprez, 1670, édition originale, exemplaire d’Antoine Arnauld et de son frère Robert Arnauld d’Andilly, av
Blaise Pascal, Pensées, Paris, Desprez, 1670, édition originale, exemplaire d’Antoine Arnauld et de son frère Robert Arnauld d’Andilly, avec leur ex-libris manuscrit.
PHOTO NAOMI WENGER


«L’affaire» Aristophil a-t-elle eu de graves conséquences pour le marché de la bibliophilie ?
Aristophil a apporté de la spéculation, de l’agitation et un appât du gain de mauvais aloi dans le landerneau des bibliophiles, un milieu tranquille de connaisseurs, où l’acte d’achat répondait le plus souvent à un coup de cœur, à une recherche de cohérence dans la collection, et non à la valeur que tel ou tel document pouvait avoir du fait de sa rareté. Les prix se sont emballés, chez les libraires, les galeristes, dans les ventes aux enchères, la moindre lettre de Victor Hugo pouvait atteindre 1 000 €, contre 300 à 400 € avant la spéculation. Mais, en réalité, cela ne concernait que les vrais collectionneurs, et il n’y a pas eu de culbute. Le marché ne s’est pas développé, la bulle s’est dégonflée et les prix sont revenus à une certaine stabilité. Mais il y aura forcément des séquelles, notamment chez les libraires, qui sont aussi des victimes et que cette affaire a atteint dans leur respectabilité, dans les liens de confiance développés avec les collectionneurs.
Quelles sont vos ambitions pour la fondation Martin-Bodmer ?
Notre objectif est de dérouler un fil conducteur, le musée doit aujourd’hui raconter une histoire, les documents que nous possédons doivent être contextualisés. C’est un peu comme faire du storytelling, en somme. Une édition originale de Flaubert ou de Baudelaire, un ouvrage d’Homère bien imprimé peut être intéressant en soi pour des spécialistes et des passionnés, mais si l’on veut toucher un plus large public, il faut replacer ces œuvres dans un contexte, imaginer une scénographie et faire de la médiation culturelle pour créer des passerelles. La culture classique tend à s’effilocher. Longtemps, la fondation ne s’est adressée qu’à des chercheurs, à des étudiants en doctorat, mais aujourd’hui elle est devenue plus accessible, elle doit pouvoir toucher tout le monde, quel que soit le niveau de connaissance de chacun. Cela reste un musée de niche, mais nous y accueillons bon an mal an entre 18 000 et 20 000 personnes, et j’ai bon espoir d’atteindre 30 000 visiteurs annuels d’ici quelques années.
Comment maintenir à son plus haut niveau d’exigence cette grande bibliothèque de la Weltliteratur ?
Nous nous y employons autant que possible, soumis à une double contrainte, d’ordre financier et d’ordre intellectuel. Martin Bodmer a légué à la fondation d’innombrables livres précieux, mais pas de fortune. Après sa mort, en 1971, elle a donc dû se constituer un trésor de guerre en vendant un certain nombre de pièces, et l’on est passé d’une collection sans musée avec trois ou quatre salariés dans les années 1970 à un véritable musée-bibliothèque ouvert au public qui, depuis le milieu des années 2000, emploie une douzaine de personnes et nécessite évidemment des moyens de fonctionnement plus importants. Si nous sommes relativement limités dans notre politique d’acquisition, nous bénéficions du précieux mécénat de la fondation Coromandel, qui nous aide chaque année à hauteur de 30 000 à 50 000 CHF. Cela nous permet de combler les manques, dans le plus grand respect de l’esprit de Martin Bodmer. On ne substitue pas les livres, mais, dès qu’on le peut, on complète la collection. Nous ne possédions pas, par exemple, Les Chants de Maldoror de Lautréamont, dont il n’existe que trois exemplaires connus de l’édition originale de 1869, ni d’œuvre d’Heinrich Böll. Nous travaillons dans la continuité. Parfois, il peut s’agir d’acquisitions de circonstance, comme à l’occasion de l’exposition «Guerre et Paix», qui s’est tenue au musée de Cologny jusqu’au 1er mars de cette année, à la faveur de laquelle nous avons acquis Si c’est un homme, de Primo Levi, illustré d’une gravure de Goya, et une édition de 1947 du Journal d’Anne Frank, deux livres à l’écho universel.

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