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Nicolas Bourriaud, tribun de la sculpture du XIXe siècle

Le 25 novembre 2021, par Stéphanie Pioda

En vingt ans, Nicolas Bourriaud s’est fait un nom comme marchand de sculptures du XIXe siècle et moderne, mais aussi dans ce secteur de niche qu’est l’art animalier. Il participe à la Biennale et sera à la Tefaf en 2022 pour la première fois.

Nicolas Bourriaud, tribun de la sculpture du XIXe siècle
© Photo François Benedetti

La première chose qui frappe lorsque l’on pénètre dans sa galerie de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, c’est la couleur des murs : un rose-mauve, le genre de teinte qui aurait pu basculer du côté du kitsch si le pourcentage de bleu et de rouge n’était pas idéal. Mais Nicolas Bourriaud a fait appel à la scénographe et architecte Gaëtane Desproges, qui a identifié le rose-mauve élégant qui se démarque et est d’ailleurs devenu la note identitaire de la galerie : à chaque salon, le galeriste introduit un élément de mobilier aux mêmes couleurs. S’il est conquis aujourd’hui, les discussions avaient été vives autour de ce projet – on pourrait même parler de bras de fer – tant elle était persuadée de la justesse du résultat et que lui était frileux. Il est clair que ce choix participe, avec un mobilier épuré et design, de la dynamisation des sculptures qu’il présente, dont certaines ont pu être un temps étiquetées, à tort, désuètes. Cet écrin de modernité reflète également l’engouement notable des dernières années pour les sculptures du XIXe et du début du XXe siècle. Lui qui a commencé à travailler en 2000 peut témoigner de l’évolution des prix, « qui ont beaucoup fluctué et énormément baissé pour les œuvres d’édition classiques tirées en grande série. Je pense à Pierre-Jules Mène (1810-1879) ou à Emmanuel Frémiet (1824-1910), des artistes très intéressants mais dont le nombre important d’exemplaires produits dessert les éditions hors norme et exceptionnelles. En cela, il faut privilégier les fontes du vivant de l’artiste et acheter 1 000 € de plus un cheval sorti de son atelier avec une belle patine et une ciselure supervisées par lui, plutôt qu’un exemplaire de Barbedienne ou de Susse plus tardif qui aurait plus de chance de subir une décote dans le temps. En vingt ans, le prix de ces œuvres, pour certaines jugées très classiques, a chuté de 40 voire 50 %. Par exemple, un très beau cheval de Mène, qui valait 50 000 F (environ 7 500 €, ndlr) au début du XXIe siècle, s’échange aujourd’hui autour de 3 000/4 000 €. À l’inverse, ceux d'œuvres d’artistes établis ont ont crû très fortement : une belle fonte de Rodin a pris de 30 à 40 %, une augmentation qui touche également les artistes animaliers. Nous avons vendu 30 000 €, lors de notre exposition consacrée à Georges-Lucien Guyot (1885-1973) au premier semestre 2021, un bronze animalier qu’un client avait acheté en 1995 à Drouot 12 000 F (autour de 2 000 €, ndlr). Je peux pointer un autre artiste pour lequel le marché réagit, Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875). Les collectionneurs font monter les prix pour de belles pièces atypiques ou iconiques, tel le buste Pourquoi naître esclave ? qui est très recherché. Ce grand sculpteur du XIXe siècle commence à être au niveau qu’il mérite. »

 

Jan et Joël Martel (1896-1966), Le Joueur d’accordéon, vers 1930, sculpture en grès brun cuivré, signée, porte le cachet de Sèvres et les
Jan et Joël Martel (1896-1966), Le Joueur d’accordéon, vers 1930, sculpture en grès brun cuivré, signée, porte le cachet de Sèvres et les initiales «L.R.», 60 x 26,5 21 cm.
Photo François Benedetti Galerie Nicolas Bourriaud


Repositionnement stratégique
Ici précisément, Nicolas Bourriaud justifie le repositionnement de sa stratégie depuis qu’il a investi la rue du Faubourg-Saint-Honoré en 2015. Il venait de quitter le Louvre des antiquaires comme tous ses confrères, contraints et forcés suite au projet non abouti de la Société foncière lyonnaise — propriétaire des espaces — de transformer ce temple du bel objet en centre commercial dédié à la mode. Qu’à cela ne tienne, la mésaventure s’est transformée en véritable opportunité. « Il fallait trouver un espace assez grand, évolutif, à un prix correct car les moyens de la galerie à l’époque n’étaient pas ceux d’ aujourd’hui. » L’arrivée à la lisière du « triangle d’or» correspond à une nouvelle étape, presque un nouveau départ, comme il l’explique : « Le point zéro est revenu à ce moment-là. Il y a eu un gros changement dans ma manière de travailler, avec l’envie d’augmenter encore la rigueur que j’avais, en proposant principalement des œuvres réalisées du vivant des artistes, et d’organiser deux à trois expositions par an accompagnées de catalogues. » Il renforce également sa visibilité à l’international en multipliant les salons : le PAD et la Biennale des antiquaires (devenue Biennale) à Paris, Masterpiece à Londres et en mars prochain, il sera à la Tefaf à Maastricht, dans la section Showcase. Le succès est donc au rendez-vous et, en septembre 2020, il a rejoint le cercle très sélect des marchands installés quai Voltaire. « À force de faire des expositions et de scénographier nos pièces au mieux, je me suis rendu compte qu’un deuxième espace était devenu nécessaire, pour mettre les sculptures en valeur. » Là, prestige oblige – « j’ai l’impression que le quai Voltaire est un peu le saint Graal chez les marchands comme l’est la Tefaf pour les foires » –, dominent les noirs et les dorés.

"Je suis profondément convaincu que nous, marchands, sommes des passeurs"

L’autre point important qui s’est imposé en 2015 était le choix de défendre et d’affirmer sa vision de l’art, et non de répondre à une mode ou un goût général. On n’y trouvera donc pas de moutons ou autres animaux de François-Xavier Lalanne, habitué aux enchères millionnaires, mais plutôt des œuvres de François Pompon, Rembrandt Bugatti, Joseph Bernard, Auguste Rodin, Antoine Bourdelle, Georges-Lucien Guyot, Antoniucci Volti… Des pièces qu’il aimerait collectionner. Est-ce frustrant de ne pas pouvoir les garder ? « Non car je suis profondément convaincu que nous, marchands, sommes des passeurs, donc le plaisir est dans ce rôle et dans la perspective du coup de foudre pour la prochaine pièce à acquérir ! » Son premier coup de cœur était un tigre dévorant un gavial d’Antoine-Louis Barye. « Rien que de savoir que l’œuvre, à la patine sublime, avait été produite par l’atelier de l’artiste et qu’elle était certainement passée entre les mains de Barye lui-même m’a beaucoup ému. Iconique et récompensée au Salon de 1831, elle figure comme un travail charnière, car elle marque le début des commandes publiques et de celles du duc d’Orléans. Je l’ai gardée de nombreuses années à la maison avant de pouvoir la transmettre à un collectionneur. » La fourchette des œuvres présentes dans la galerie va de 3 000 € pour un petit lapin de Barye à 450 000 € pour un petit modèle, dit aussi « 2e réduction » de L’Âge d’airain de Rodin. Et à chaque fois donc, il s’agit de fontes exécutées du vivant de l’artiste.

Joseph Bernard (1866-1931), Jeune fille à sa toilette, vers 1910, bronze à patine nuancée brun-vert, signé, fonte C. Valsuani à la cire pe
Joseph Bernard (1866-1931), Jeune fille à sa toilette, vers 1910, bronze à patine nuancée brun-vert, signé, fonte C. Valsuani à la cire perdue, numérotée IV, 64 21,5 18 cm.
Photo François Benedetti Galerie Nicolas Bourriaud


Proximité et confiance
Tout est question de passion, que ce soit la rencontre avec la sculpture ou les discussions avec les amateurs. Cette dimension humaine remonte à la propre histoire de Nicolas Bourriaud. Son père, marchand spécialisé en art nouveau et art déco, lui a donné l’envie d'entrer dans l’aventure, puis d’autres professionnels ont affiné son goût pour la sculpture, lui qui était au début plutôt généraliste : Pierre Landrieux et François Fabius. « J’ai des souvenirs encore vifs et très présents des visites que je faisais dans la galerie Fabius en tant que jeune marchand ; il était toujours prolixe sur des artistes comme Barye ou Carpeaux. » Aujourd’hui, à son tour, il prend plaisir à échanger émotions et connaissances avec des clients qui peuvent rester plusieurs heures à débattre sur les maîtres animaliers ou sculpteurs, mais la relation de proximité et de confiance peut devenir délicate lorsque, invité à pousser la porte des intérieurs des collectionneurs, il découvre que certaines des œuvres sont fausses. « Si un client me demande mon avis, j’ai pris le parti de le donner, même si cela risque de le froisser et pour moi de le perdre. Cela va dans le sens de son intérêt, car il est peut-être encore possible pour lui de se retourner contre le vendeur et ainsi de se faire rembourser. On ne vend pas que des objets, on raconte une histoire, on apporte une expertise, on partage une passion. Il s’agit là du mot le plus important dans notre métier ! »

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