Nguyen Phan Chanh ou l’art de l’équilibre

Le 22 février 2018, par Caroline Legrand

Alors que la peinture vietnamienne poursuit son ascension sur le marché de l’art, on découvrira à Cannes l’un des artistes les plus recherchés de son pays, au travers d’une scène intimiste d’acupuncture. Bien-être assuré !

Nguyen Phan Chanh (1892-1984), L’Acupunctrice, 1931, encre et gouache sur soie, signée, cachets et date «juillet 1931», 66 x 53,5 cm.
Estimation : 8 000/10 000 €

Une femme au fichu noir s’apprête à piquer le dos de sa patiente. Immersion au cœur de la vie quotidienne vietnamienne : l’ambiance est feutrée, le peintre jouant de sa palette quasi monochrome et de la douceur des lignes tracées à l’encre noire sur le délicat tissu de soie. L’œuvre a vécu, s’est assombrie, mais rien n’altère cette atmosphère de plénitude totalement maîtrisée. On se sent privilégié d’assister à cette scène, pourtant banale séance de l’une des pratiques médicinales les plus anciennes en Asie. Ses origines remonteraient ainsi au milieu du IIe siècle av. J.-C. C’est bien sûr en Chine que l’acupuncture se développe, avant de s’étendre aux pays d’Asie du Sud-Est et au Japon. Les Européens la découvrent au XVIIe siècle, mais les premiers essais n’ont lieu qu’au début du XIXe siècle, sous la direction du docteur Louis Berlioz, le père du compositeur romantique, au moment même où son existence est menacée dans son pays d’origine. Liée au taoïsme, cette pratique thérapeutique est alors considérée comme un frein à la médecine moderne. Elle survivra pourtant, même à la menace communiste, et a aujourd’hui toujours cours dans certains hôpitaux. Son principe ? Retrouver l’équilibre entre notre yin et notre yang grâce à l’application d’aiguilles en des points bien précis pour libérer la circulation du Chi, ce flux d’énergie fondamental, source de vie de l’univers. De quoi éveiller la curiosité du docteur Adrien Le Roy des Barres (1872-1945). Ancien interne aux hôpitaux de Paris, ce dernier passa l’essentiel de sa vie en Indochine, où il se distingua notamment dans la lutte contre les épidémies de peste. Le directeur de l’école de médecine de Hanoï acquit cette œuvre quelques années seulement après sa création, en 1931. Une période bénie pour l’œuvre de Nguyen Phan Chanh ! Le jeune artiste, né dans la province de Hà Tinh dans une famille de lettrés, vient tout juste de sortir de l’École des beaux-arts d’Indochine, la célèbre institution créée en 1925 par le Français Victor Tardieu et le Vietnamien Nguyen Nam Son.
Soie lavée et gouache
Nguyen Phan Chanh appartient donc à la toute première génération d’artistes qui renouvela la peinture du pays, en intégrant les techniques occidentales à l’art asiatique. Ses œuvres datées entre 1930 et 1935 comptent aussi parmi les plus prisées des collectionneurs. Phan Chanh concentre alors son travail sur des scènes intimistes de la vie rurale, restreignant sa palette à des couleurs sombres  bruns, noirs et ocres  appliquées en aplats. Il aime par ailleurs jouer des ombres et des lumières, offrant une atmosphère toute particulière à ses œuvres. L’usage d’une soie lavée, selon une technique pionnière, mais aussi d’une peinture à la gouache moderne pour accentuer les volumes font de Nguyen Phan Chanh un artiste novateur, vénéré… et souvent copié par ses compatriotes dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, le docteur Adrien Le Roy des Barres était déjà décédé et cette œuvre passée entre les mains de ses héritiers. Aujourd’hui au sein d’une collection privée du sud de la France, cette Acupunctrice devrait créer une belle surprise, à l’aune des enchères réalisées à Hong Kong par l’artiste et de la cote montante de la peinture vietnamienne depuis ces dernières années. Une énergie des plus positives !

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