New Aglaé, déesse des particules

Le 18 janvier 2018, par Pierre Naquin

Les musées français retrouvent leur accélérateur de particules. Le prétexte pour en apprendre un peu plus sur un savoir-faire très spécifique et le développement de l’analyse scientifique des œuvres d’art.

Statuette du trésor des bronzes de Bavay analysée à l’aide du système AGLAÉ.
© Christophe Hargoues. C2RMF. AGLAÉ. CNRS Photothèque


Dans les sous-sols du Louvre, sous le jardin des Tuileries, existe un endroit mystérieux, unique au monde. Quatre personnes en blouse blanche développent et font fonctionner le seul accélérateur de particules uniquement dédié au patrimoine. Aglaé, la plus jeune des trois Grâces, incarnation de la beauté, «rayonne». Car c’est bien de cela qu’il s’agit pour AGLAÉ, l’Accélérateur Grand Louvre d’Analyse Élémentaire et sa nouvelle version  New AGLAÉ  mise en service fin novembre 2017. Là où des techniques plus communes existent pour découvrir les composés chimiques majeurs et mineurs des œuvres d’art, AGLAÉ offre la particularité de pouvoir également dénicher les matériaux «traces». Ceux-ci, présents en quantités infinitésimales, donnent de nombreuses indications aux chercheurs et aux conservateurs sur les matières utilisées, la datation, la localisation et les processus de fabrication. Comment ça marche et pourquoi un accélérateur de particules ? La majorité des autres techniques d’analyse est dite «invasive». Il faut à chaque fois prélever une quantité infinitésimale  mais quand même  de matière, pour la faire réagir à différents éléments chimiques. En fonction des effets constatés, les scientifiques sont capables de déterminer la composition des échantillons et  à partir de cela et en le comparant avec des bases de données  en déduire différentes informations sur l’œuvre (date, zone de production, technique utilisée, créateurs).
de nouveaux défis
AGLAÉ fonctionne en projetant des particules directement sur l’objet et en étudiant les «rebonds» de celles-ci. Un peu comme quand on lance une balle sur une surface plus ou moins dure. Les scientifiques étudient la «force» avec laquelle les particules sont renvoyées par l’objet et la comparent aux centaines de milliers d’informations qu’ils ont accumulées en bases de données depuis l’ouverture d’AGLAÉ, à la fin des années 1980. Il n’y a donc pas de prélèvement et la zone d’interaction est infinitésimale  le diamètre du rayon se mesure en dizaines de microns. Néanmoins, le processus peut, dans de rares cas, entraîner des réactions chimiques : c’est la hantise de l’équipe dirigée par Claire Pacheco. En quoi New AGLAÉ est-il nouveau ? Placé sous l’égide du C2RMF (Centre de recherche et de restauration des musées de France), l’accélérateur est à compétence nationale ; il est au service de l’intégralité des institutions publiques françaises, mille deux cents environ. Alors, quand il s’agit de le fermer pendant plus d’un an, il faut avoir de bonnes raisons. Développé par la petite équipe du laboratoire, New AGLAÉ devait répondre à trois défis, comme l’explique Claire Pacheco : «Le premier était de développer un multi-détecteur qui permettrait d’analyser des matériaux fragiles, comme ceux comportant des matières organiques, les pigments des peintures par exemple. Il nous fallait être en mesure de capter le maximum d’informations en impactant le moins de surface possible, le moins longtemps possible. Nous souhaitions ensuite développer l’imagerie systématique et ainsi être capable de cartographier des analyses, non pas en un seul point, mais sur plusieurs centimètres carrés. Enfin, il nous fallait augmenter le temps d’utilisation de l’outil. Avant New AGLAÉ, nous refusions environ 30 % des demandes car nous ne travaillions que de jour. Nous sommes désormais capables d’en faire plus car nous pouvons utiliser l’accélérateur de manière programmée.»

 

 
 © SGS Art Services

Intérêts versus indépendance
Ce nouveau coup de projecteur sur AGLAÉ coïncide avec une prise de conscience générale de l’intérêt de l’analyse scientifique pour le marché de l’art. Preuve s’il en est, l’acquisition d’Orion Analytical  le laboratoire de James Martin  par Sotheby’s, il y a tout juste un an. Depuis, deux officines ont ouvert, à New York et à Londres, et de nombreux objets sont passés sous les loupes (ou plutôt les spectrophotomètres à micro-rayons X) de l’équipe de la maison de ventes pour un montant total de transaction dépassant les 100 M$. Cette acquisition ne ravit pas du tout Maurizio Seracini, le père de la discipline. Celui qui fonda Editech en 1977 est célèbre pour avoir longuement étudié L’Adoration des mages de Léonard de Vinci et inspiré Dan Brown pour son best-seller The Da Vinci Code : «Cela dénote un majestueux conflit d’intérêts, confie-t-il. Encore une fois, les acteurs établis cherchent à garder la mainmise sur un marché de l’art qui est aujourd’hui tenu par les vendeurs, alors qu’il devrait l’être par les acheteurs. Les scientifiques qui font ce métier se doivent de conserver leur indépendance ; ils ne doivent faire que des rapports de conservation ou des rapports d’authentification. Rien d’autre. Mais les gens mélangent tout par manque de connaissance et d’intérêt.» Ainsi, Art Analysis and Research, également présent à Londres et à New York, a su garder son indépendance. Avec une des équipes les plus conséquentes – dix personnes –, il répond aux nombreuses évolutions de la pratique ces dernières années. «Il y a une prise de conscience de plus en plus forte de l’importance d’une due diligence rigoureuse. Cela va de pair avec l’augmentation des prix et des nouveaux services comme l’art lending, déclare Nica Rieppi, directrice d’Art Analysis aux États-Unis. De nombreux acheteurs pratiquent maintenant ce que l’on appelle des “ventes conditionnelles” : ils s’engagent sur un achat sous réserve que l’authenticité puisse être confirmée a posteriori par une analyse scientifique. Cela permet de ne pas “ralentir” la transaction tout en garantissant à l’acheteur l’authenticité de l’œuvre.» Le domaine se professionnalise grandement avec des processus qui s’industrialisent.
«En plus de l’analyse progressive  ne sont effectuées que les analyses strictement nécessaires pour répondre à des questions précises , nous fonctionnons de plus en plus sous forme de
mobile labs. Ce ne sont plus les objets qui se déplacent mais les analystes. C’est finalement moins cher, plus efficace et cela nous permet de répondre à davantage de clients avec une structure fixe limitée.» SGS  l’acteur international de la certification  s’est également engagé dans cette activité depuis le rachat en 2015 de FAEI, le laboratoire du port franc de Genève. Yan Walter, qui dirigeait FAEI et qui supervise désormais cette activité chez SGS, note l’acceptation progressive de cette pratique chez les professionnels  : «Il y a encore cinq ans, il m’arrivait de me faire éjecter des galeries ou des stands  notamment sur la Biennale Paris. Cela a beaucoup évolué depuis. La demande se développe très vite sur tous les continents. Nous avons ouvert des laboratoires à Londres, New York, Madrid, Pékin, Shanghai… » Non sans inquiétude : «Avec une telle croissance, et faute de formation adaptée, on se retrouve avec de nombreux mini-laboratoires qui ressemblent parfois à des officines d’alchimistes. Nous sommes amenés à faire de nombreuses contre-expertises, ce qui est bon pour le business, mais très mauvais pour l’image de marque de notre profession.» Au-delà de l’aspect marchand, de telles techniques permettent également de raconter de belles histoires, comme celle de Manou de Kerchove, petite-fille de René Guiette, qui travaille notamment sur la seconde édition du catalogue raisonné de l’artiste. Dans les archives de son aïeul, elle avait identifié certaines œuvres qu’elle n’avait jamais réussi à retrouver jusqu’alors. Parallèlement, un paysage de l’artiste, datant de 1953, période «brute», qui trônait dans la chambre d’amis, laissait deviner sur les bords une composition sous-jacente. Elle fit appel à SGS qui, grâce à un travail d’imagerie, montra l’empilement des couches. C’est alors qu’elle reconnut l’un des tableaux «manquants». «C’était magique, avoue-t-elle, c’était comme résoudre une énigme !» Depuis, plusieurs autres œuvres sont en passe d’être retrouvées sur la trentaine non encore identifiées. Manou de Kerchove imagine quant à elle les évolutions de la technique : «Ne serait-il pas fantastique de pouvoir séparer les deux couches picturales et pouvoir retrouver les deux œuvres ?»

 

Statuette de chien en bronze avec incrustations d’or et d’argent, du trésor de Bavay analysé à l’aide du système AGLAÉ.
Statuette de chien en bronze avec incrustations d’or et d’argent, du trésor de Bavay analysé à l’aide du système AGLAÉ.© Christophe Hargoues. C2RMF. AGLAÉ. CNRS Photothèque

Un service public
Alors que l’analyse scientifique a été inventée par le monde muséal, le privé pourra-t-il un jour profiter des avancées des acteurs institutionnels ? Jusqu’à présent, la réponse a toujours été «non». Aucun musée – ou très marginalement – n’a encore franchi le Rubicon. «Nous ne voulons tout simplement pas perdre notre identité, confie Claire Pacheco. Nous sommes très attachés à l’idée de service public, au fait qu’un petit musée de poteries de province puisse faire analyser ses pièces sur le meilleur équipement. Si l’on ouvre la porte aux privés, cela ne sera plus possible, il n’y aura plus de temps pour cela.» En revanche, les développements réalisés par les chercheurs devraient progressivement trouver leur chemin vers les entreprises. «Pour le moment, c’est encore trop cher pour le privé, mais le nouvel AGLAÉ est clairement ce vers quoi notre discipline se dirige», note Nica Rieppi. Affaire à suivre. 

NEW AGLAÉ
EN CHIFFRES
27 mètres
C’est la longueur de l’accélérateur, nécessaire pour générer un faisceau de particules aux bonnes propriétés.
1 tonne
C’est le poids de chacun des quatre électro-aimants fournis par la société Thales qui ont pour rôle de dévier le faisceau de 270°, afin de toujours le faire sortir précisément au même endroit.
2,5 M€
C’est le budget alloué au développement de New AGLAÉ par les ministères de la Culture et de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation ainsi que par la Ville de Paris.
Quelques milliers d’euros
C’est le tarif pratiqué par les différents acteurs privés pour l’analyse simple d’une œuvre d’art. Une telle analyse ne mobilise l’objet qu’une à deux semaines.
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