Gazette Drouot logo print

Neil MacGregor: le musée doit repenser son rôle

Publié le , par Vincent Noce

Ancien directeur de grands musées, Neil MacGregor revient sur les questions soulevées par le cycle de conférences qu’il a donné au Louvre en novembre dernier. Sa thématique : le musée d’aujourd’hui dans un monde nouveau.

Neil MacGregor: le musée doit repenser son rôle
© I.M. Pei Photo musée du Louvre F. Brochoire

Aujourd’hui âgé de 75 ans, Neil MacGregor fut directeur de la National Gallery de Londres de 1987 à 2002, puis du British Museum, jusqu’en 2015. Parmi ses multiples missions, il codirigea, de 2015 à 2018, la préfiguration du Humboldt Forum, dans le château royal reconstitué de Berlin, qui a ouvert ses portes l’été dernier sur l’accrochage des collections ethnologiques.
La question des restitutions est devenue cruciale pour les musées. Comment y faire face ?
Ce débat est absolument nécessaire. Je voudrais reprendre cette pensée de Joan Didion We tell ourselves stories in order to live. Pour pouvoir vivre, il nous faut construire des récits. Nous devons construire, avec nos collègues dans les pays concernés, un discours sur les objets issus des colonies.
Mais on a le sentiment que les musées à travers le monde abordent la question dans le plus grand désordre…
Le contexte change d’un pays à l’autre. En Allemagne, ce débat a pris une tournure très spécifique. Il a submergé les préparatifs du Humboldt Forum, et c’est bien dommage. Il ne faut pas oublier que les Allemands ont avoué avoir conduit une politique génocidaire en Namibie, laquelle, aux yeux de certains historiens, était un prélude à la Shoah. Pour les Allemands, la question des restitutions recoupe le débat sur leur propre culpabilité. Leur rigueur morale est exemplaire, mais elle rend les choses beaucoup plus compliquées pour les musées. Au Humboldt Forum par exemple, il est en fait très difficile d’effectuer des recherches de provenance satisfaisantes, pour la bonne raison que les archives sont souvent fragmentaires, minimales… La réponse de L’AfricaMuseum de Tervuren — qui a formé une commission mixte avec le Congo pour examiner l’historique des collections et faire le tri entre objets susceptibles d’être restitués et conservés au musée, ndlr — est exemplaire. Les Britanniques ont encore beaucoup à apprendre, ils ont toujours le don de se trouver des excuses… L’importance de ces objets, aujourd’hui en Europe, hante la politique africaine, mais il ne faut pas oublier que leur arrivée et leur réception en Europe ont souvent permis de renverser les présupposés racistes, puisqu’il fallut bien admettre que des civilisations africaines étaient parvenues à un haut degré de culture.
Faut-il pour autant omettre un objet premier du musée, la délectation de la beauté ?
L’objet premier du musée est l’instruction publique. Les musées introduisent certes à la beauté, mais ils ont parfois été mis au service d’un idéal civique discutable. Par exemple, ils présentent souvent des tableaux d’église sans parler de leur statut religieux. Dans une République laïque comme la France, que faire d’un tableau religieux ? La réponse la plus fréquente est de céder à une forme d’iconoclasme de l’esprit. On refuse de parler du contenu. Or, l’objectif d’une partie essentielle de l’art chrétien était de former un croyant, de l’émouvoir et de l’inciter à la repentance. En passant d’une église au Louvre, le tableau change donc complètement de nature, oubliant de rappeler le besoin d’aide divine au profit d’une capacité d’affiliation : prôner le talent de l’artiste seul, sans aide, et l’inscrire dans une histoire exclusivement humaine.

 

La galerie indo-asiatique du Humboldt Forum. La nouvelle construction regroupe, dans des présentations très contrastées, les collections a
La galerie indo-asiatique du Humboldt Forum. La nouvelle construction regroupe, dans des présentations très contrastées, les collections asiatiques, africaines et océaniennes formées par les musées de Prusse.
Staatliche Museen zu Berlin, Museum für Asiatische Kunst / Stiftung Humboldt Forum im Berliner Schloss / Photo Alexander Schippel


Les œuvres venues d’Afrique, elles aussi, ont été mises au service d’une projection du monde…
C’est inadmissible aujourd’hui, mais c’était normal à l’époque. Comment un citoyen d’origine africaine se verrait-il aujourd’hui dans ces collections ? Cette question, les Allemands, les Belges se la posent avec une rigueur admirable. Le récit que nous proposons doit changer en fonction de nos connaissances historiques et des circonstances.
Quel sentiment cela vous procure-t-il quand, en France, sont contestées les statues de Colbert ou Napoléon ?
En général, une statue est une déclaration unidimensionnelle. Aujourd’hui, nous avons besoin de récits complexes. Les Allemands ont fait le choix de laisser les statues susceptibles de nous perturber, en offrant des interprétations diverses sur le socle. Cela me semble la meilleure façon d’aborder la question. On peut élaborer plusieurs récits autour d’une statue. Il me paraîtrait souhaitable, par exemple, de multiplier les inscriptions place Vendôme. Cette colonne est un cas d’école : à chaque changement de régime, au XIXe siècle, le monument a été repensé et a changé de signification. Pourquoi s’en étonner ? Et aujourd’hui, nous vivons un moment où le monde se repense, sous l’effet d’une immigration qui cherche à intégrer de nouveaux citoyens, avec leur histoire à eux, européenne et non européenne.
Vous avez insisté sur le poids symbolique de l’architecture gréco-romaine des musées occidentaux, en appelant à un « changement de syntaxe ». Mais que dire de la contradiction entre les collections du Humboldt Forum et la reconstitution à l’identique du palais royal de Berlin ?
C’est une contradiction irrésolue, l’aboutissement d’une série de décisions politiques prises séparément, sans coordination adéquate pour les résoudre. La reconstruction a un grand sens urbain, puisqu’on peut ainsi relier la porte de Brandebourg à l’ancien palais. Mais les façades baroques ont été refaites à l’identique comme si rien ne s’était passé ; certains y voient par conséquent un refus de reconnaître l’histoire destructrice du nazisme en ce lieu. On a voulu faire entrer les collections d’Asie, d’Afrique et d’Océanie dans un monument prussien, surmonté par une croix et une coupole, à la base de laquelle il est inscrit que le monde entier doit s’incliner devant le règne de Jésus ! Dans cette prise de décision, personne n’a posé la question de savoir si l’architecture correspondait aux collections, et vice versa.
Dans vos conférences, vous avez exhorté les musées à renouer avec leur mission civique…
En 1753, le British Museum a été fondé pour instruire une vision globale et former des citoyens en mesure de s’opposer au nouveau système de gouvernement parlementaire. L’ouverture du Louvre, en 1793, a coïncidé avec la fête républicaine de l’Unité et de la régénération nationale. À Berlin, Londres ou Paris, les musées répondaient jusqu’au XXe siècle à un même idéal d’un citoyen instruit par des savants qui lui présentaient les objets de leur recherche. Il faudrait remettre ce rôle civique au cœur de la politique des musées. Ceux-ci ne sont pas seulement des universités ouvertes ou des centres de recherche, ce sont des instances dotées d’une vocation civique et publique – et par conséquent, il faut qu’ils s’adaptent aux notions changeantes de la justice sociale.

 

La façade moderne du Humboldt Forum, adossée à une reconstitution à l'identique de l'ancien palais royal baroque de la Prusse, bombardé en
La façade moderne du Humboldt Forum, adossée à une reconstitution à l'identique de l'ancien palais royal baroque de la Prusse, bombardé en 1945 et remplacé par le siège du parlement est-allemand jusqu'à sa destruction après la réunification.
Stiftung Humboldt Forum im Berliner Schloss / Photo Alexander Schippel


Les restitutions de biens coloniaux en sont-elles un passage obligé, au risque d’entamer la vocation universelle de ces collections ?
Nous avons assisté à un processus comparable envers la spoliation nazie. Il a fallu une génération pour que se pose pleinement la question des objets issus de cette spoliation et de leur traitement, avant qu’elle n’aboutisse en une action politique. Tous les pays européens ont un statut d’inaliénabilité des collections. Mais il a bien fallu céder à des questions de justice, au fur et à mesure que les notions d’équité historique évoluaient, avec des restitutions au cas par cas. Partout, on a fait appel à des juristes, à des historiens et aux législateurs. Ce ne sont pas les conservateurs qui doivent être appelés à prendre ces décisions. Les musées doivent agir dans le cadre de la loi et offrir la possibilité aux citoyens de voir les collections qu’ils conservent. Les conservateurs ne sont pas en mesure de décider si l’acquisition était légitime. C’est une question politique ou juridique. Le débat sur les restitutions coloniales fait partie d’un mouvement global pour repenser le monde et remédier aux injustices historiques. Pour y parvenir, il faut revoir le passé, il faut changer les récits.
Comment réagir quand un musée oblitère le passé esclavagiste de royaumes africains pour des motifs diplomatiques ?
Cela peut être inquiétant si le musée ne veut pas se saisir de ces histoires inconfortables et s’il est susceptible de cacher les excès et brutalités de ces royaumes militarisés, même s’ils étaient plus faibles que les Européens. Ceci dit, l’histoire sanguinaire du royaume du Bénin n’excuse pas l’action des Britanniques… L’histoire est toujours plus complexe et souvent plus inconfortable qu’on ne le pense.

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne