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Nattier et les petites-filles de Madame de Montespan

Publié le , par Carole Blumenfeld

Il y a des peintres qui goûtent peu aux charmes féminins – la belle rétrospective Rigaud au château de Versailles le démontrait avec fracas – et il y a ceux qui subliment leurs modèles. Les princesses de sang royal étaient ainsi placées au sommet de l’Olympe des déesses de Jean-Marc Nattier. 

Nattier et les petites-filles de Madame de Montespan
Jean Marc Nattier (Paris 1685-1766), Portrait présumé de Philippine Élisabeth Charlotte d’Orléans, dite Mademoiselle de Beaujolais (1714-1734), toile, 113 145,6 cm (détail). Estimation : 150 000/200 000 €. Adjugé 195 000 €

Les fleurs de lys sont autant d’indices que de pièges. Dans les années 1730, Nattier fut en effet le peintre de prédilection d’un essaim de princesses françaises de sang royal. Aucune des filles de Louis XIV et de la reine Marie-Thérèse ne survécut, mais le Roi-Soleil eut aussi de ses amours avec Madame de Montespan deux filles, légitimées et mariées aux plus insignes princes français, mères à leur tour de princesses aux traits fort ressemblants. Nattier est réputé avoir ainsi portraituré les filles de Louise-Françoise de Bourbon, dite «Mademoiselle de Nantes», épouse de Louis III de Bourbon, prince de Condé, et de Françoise-Marie de Bourbon, dite «la Seconde Mademoiselle de Blois», épouse de Philippe d’Orléans.
La sulfureuse Mademoiselle de Charolais ?

Les petites-filles de Madame de Montespan se ressemblent souvent comme deux gouttes d’eau, et troublent beaucoup les historiens de l’art. Pour compliquer l’entreprise, la guitariste redécouverte par la maison Daguerre et le cabinet Turquin était associée jusqu’en 1969 à un pendant, représentant une jeune fille jouant avec des guirlandes de fleurs préparées par deux amours, œuvre signée et datée par Nattier en 1731. La guitariste n’était pas réapparue depuis 1969, mais d’autres versions sont connues. La plus intéressante, présentée lors de l’exposition monographique du peintre en 1999, au château de Versailles, recèle un grand nombre d’informations. Signée et datée 1731, elle est accompagnée en effet d’une inscription au dos, apposée sur la toile de rentoilage lorsque l’œuvre appartenait au duc de Sutherland : « Mad.lle de Charolais, sister of the / Duc de Bourbon », une identification ô combien séduisante qui fut également longtemps associée au tableau révélé par le cabinet Turquin et la maison Daguerre. La sulfureuse princesse Louise Anne de Bourbon, arrière-petite-fille du Grand Condé par son père, petite-fille de Louis XIV et Madame de  Montespan, portait le titre de Mademoiselle sous la Régence, période de tous les excès où elle aima le duc de Richelieu avant de devenir – selon la légende, les Goncourt s’en donneront à cœur joie au XIXe siècle – la première partenaire de Louis XV. Les mœurs légères de la cousine du roi avaient déjà attisé le feu au XVIIIe siècle. Voltaire commenta son habitude de porter la robe de bure des franciscains pour rejoindre ses amants : « Frère Ange de Charolais/Dis-nous par quelle aventure/Le cordon de saint François/Sert à Vénus de ceinture ? » Nombre de peintres portraiturèrent d’ailleurs la scandaleuse dans cet accoutrement, mais à chaque fois ses traits étaient fort peu individualisés. Comme Xavier Salmon le souligne dans le catalogue de l’exposition de Versailles, reconnaître son visage est une gageure et le conservateur a fait le choix de ne pas retenir cette identification. La démonstration, fort sérieuse, de Neil Jeffares sur « Les portraits des princesses de Bourbon-Condé par Rosalba Carriera » permet d’y voir plus clair, et inciterait là encore à ne pas retenir cette hypothèse.
Ou la très sage Mademoiselle de Beaujolais ?
Sans grande conviction, puisqu’il reconnaît qu’elle est difficile à étayer, Xavier Salmon propose de reconnaître dans la belle instrumentiste Mademoiselle de Beaujolais, fille de Mademoiselle de Blois et de Philippe d’Orléans. Il cite en effet la fille de Nattier, décrivant les « principaux ouvrages qui contribuèrent le plus au progrès de sa réputation», dont «les portraits de Mademoiselle de Beaujolais et de Mademoiselle de Chartres, depuis princesse de Conti ». Il est donc tentant d'identifier dans les pendants les deux sœurs, et non leurs cousines Mesdemoiselles de Charolais et de Sens. Terrassée à seulement 19 ans par la petite vérole, Mademoiselle de Beaujolais, née Philippine Élisabeth Charlotte d’Orléans, multiplia les déconvenues. Chérie par sa grand-mère, la princesse Palatine, qui louait tant sa beauté et sa gentillesse que son esprit, elle quitta Paris à 8 ans pour rejoindre la cour espagnole où son père, le Régent, l’avait fiancée à Don Carlos, 7 ans. Trois ans plus tard, elle fut renvoyée en France suite à la rupture des fiançailles de Louis XV et l’infante d’Espagne, qui, elle, prit le chemin inverse. En 1731, date du portrait, son ancien fiancé devint duc de Parme et ils espérèrent tous deux se marier enfin, mais l’Espagne mit son veto en raison du net rafraîchissement des relations avec la France.
Une victime de Richelieu
Au XIX
e siècle, Gabrielle de Saint-Mars se plut à faire de Mademoiselle de Beaujolais la plus « pieuse et bonne » des filles du Régent, « une des âmes marquées pour la douleur pendant leur vie et pour le paradis après leur mort »… et l’une des innombrables victimes du duc de Richelieu. « La réserve qui distinguait Mademoiselle de Beaujolais lui sembla plus piquante que la facilité des autres, et il n’en fallut pas davantage pour lui tourner la tête et lui faire rêver une conquête impossible ». Il aurait usé de mille stratagèmes secrets pour la séduire. Contrariée par la vraie nature de son galant, sa santé s’altéra et elle serait morte de langueur en 1733. Le conte de Gabrielle de Saint-Mars est des plus romantiques. Le personnage s’y prête d’autant que les sources sont rares, contrairement à toute la littérature qui entoure les excès des autres filles du Régent. Tout au plus sait-on qu’elle était férue de musique, ce qui penche en faveur de l’identification du tableau de Nattier. Après sa disparition, son professeur, Nicolas Chédeville le Cadet, publiait le second livre de ses Amusements champêtres, sur lequel figurent les armes de la jeune princesse. In fine, la difficulté des historiens de l’art pour identifier le modèle de Nattier fera la joie des amateurs et du public. Libre à eux de voir dans cette guitariste une sulfureuse qui cache son jeu ou une sage demoiselle qui observe une certaine réserve. Les grands portraitistes ne sont-ils pas ceux qui nous permettent de projeter et d’inventer des histoires ?

vendredi 11 mars 2022 - 14:30 (CET) - Live
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