National Gallery Singapore

Le 01 juillet 2016, par Emmanuel Lincot

Une institution muséale est née sous la houlette de Jean-François Milou. L'architecte français a réuni deux bâtiments historiques à l'ombre d'une canopée. Un exploit étrangement ignoré en France…

Jean-François Milou photographié sur la terrasse de l’ancien palais de justice.
© Fernando Javier Urquijo/studio Milou

Singapour est devenu l’un des chantiers les plus convoités pour les architectes internationaux. Devançant 111 candidats, en 2008, lors du concours lancé pour la création de la National Gallery Singapore, Jean-François Milou a su s’imposer. L’institution a été inaugurée il y a quelques mois seulement par le Premier ministre Lee Hsien Loong, qui ne cache pas son ambition de faire de la Cité-État un acteur incontournable de la scène culturelle et artistique mondiale. C’est dans son studio du Marais que Jean-François Milou nous reçoit. L’Asie ? Il connaît. De missions d’expertise pour le compte de l’Unesco  au Népal et en Inde  à la réalisation de projets  au Vietnam ou en Géorgie (Caucase) , l’architecte français n’a cessé d’explorer ce continent et ses richesses architecturales comme Bagan (Birmanie) ou Angkor (Cambodge)… Un atavisme familial, hérité sans doute de son père, professeur de philosophie à l’université de Nanterre, et grand spécialiste des courants de pensée orientale. Mais c’est du musée national de Singapour qu’il souhaite nous entreprendre. «Il faut laisser parler le monument tel qu’il est», nous dit-il sur le ton de la confidence. Complexité de la tâche car le musée a été conçu par la réunification symbolique de deux bâtiments. L’un est la Supreme Court ; l’autre, le City Hall. Véritables emblèmes identitaires, le premier a été témoin de la reddition japonaise en 1945, tandis que le second voyait, quelques années plus tard, Lee Kwan Yew prononcer l’acte de naissance d’un Singapour indépendant. C’est à ce dirigeant, disparu en 2015, que la Cité-État dut son envol après s’être séparée de la fédération malaise. Peuplé de populations issues du Sud-Est asiatique  Chinois (75 %), Malais (les autochtones, 15 %) et Indiens (8 %)  auxquels s’ajoutent des Occidentaux installés à la faveur de la colonisation britannique, Singapour bénéficie d’un positionnement stratégique important.
 

Vue de la façade de la National Gallery Singapore avec le voile qui marque l’entrée principale.
Vue de la façade de la National Gallery Singapore avec le voile qui marque l’entrée principale. © Fernando Javier Urquijo/studio Milou

Un positionnement stratégique
Situé à égale distance entre l’Inde et la Chine, ce petit État  comparable à celui de Monaco  se situe à l’embouchure du détroit de Malacca. La majeure partie du fret mondial transite sous ses gratte-ciel et ses hôtels construits par IM Pei, Moshe Safdie ou Philippe Starck. L’ouverture du musée national s’est inscrite dans le cadre des festivités du cinquantenaire de la fondation de l’État, tout en marquant la volonté de passer à une ère nouvelle. Réussite exemplaire car bien que ne possédant aucune ressource propre, Singapour est aujourd’hui classé au troisième rang mondial en termes de parité de pouvoir d’achat (PPA) derrière le Qatar et le Luxembourg. Devenir un hub culturel et universitaire mondial est désormais une priorité politique pour les autorités singapouriennes. Art-fairs et galeristes concourent à faire de la Cité-État une place chaque année plus importante pour le marché mondial de l’art. «Dans le secteur des musées, Singapour est dans la région le seul à pouvoir solliciter le concours des deux pays à fort savoir-faire dans le domaine culturel que sont la France et la Grande-Bretagne», affirme Jean-François Milou. C’est dans ce contexte qu’est né le musée national. Déjà partenaire du Centre Pompidou, il se destine à accueillir les plus importantes collections d’art de l’Asie du Sud-Est. Toutefois, une rétrospective consacrée au peintre avant-gardiste chinois Wu Guanzhong montre que la direction du musée n’entend pas se limiter aux seules régions du carrefour javanais.

La naissance d’une institution
Des contraintes imposées par un bâtiment historique, Hongkong, Dubaï ou Doha préfèrent s’en «affranchir», rappelle l’architecte. À Singapour, il s’agissait au contraire de donner au projet une «lisibilité historique», poursuit-il, tout en créant un signe visuel remarquable pour l’imposer sur la scène internationale. Ainsi, le musée avait-il été conçu «comme un vêtement» reliant l’ensemble de la structure sous «la lumière douce» que forme la canopée. Ce souci d’établir un continuum historique n’est pas sans rappeler le Nakoshima Project entrepris, en 1988, par le Japonais Tadao Ando dans la ville portuaire d’Osaka. Il avait su sauvegarder la façade d’un théâtre tout en transformant radicalement sa structure interne. En outre, le métabolisme architectural inventé par Milou suggère quantité d’innovations expérimentées dans l’archipel japonais depuis les années 1960. La conjugaison de la nature et des besoins fonctionnels du bâti est devenue la facture d’un grand nombre de créateurs fort influents dans l’ensemble de la région dont le plus célèbre demeure Kenzo Tange. Et c’est de cette conjugaison qu’est née sans doute la véritable originalité du projet soumis par Jean-François Milou aux autorités singapouriennes. Car outre la fonction proprement muséale du lieu, cette institution a été conçue comme un nouvel espace de convivialité, entre les vastes zones urbaines et un grand carré de verdure qui l’entoure. Fait suffisamment rare pour être souligné car le climat chaud et humide de Singapour ne permet guère de promenades en dehors de ses impressionnants malls commerciaux. «Je suis obsédé par l’unité», nous explique Jean-François Milou. Unité de lieu et de temps respectée qui a valu à l’architecte un investissement total : six ans de séjour quasi ininterrompu dans la Cité-État pour répondre promptement à la moindre exigence de ses commanditaires. De cet architecte, on peut voir en France l’immeuble Grand Écran, place d’Italie (13e arrondissement, à Paris).

 

L’étage principal de l’ancien palais de justice restauré donne entrée aux collections permanentes. 
L’étage principal de l’ancien palais de justice restauré donne entrée aux collections permanentes.
© Fernando Javier Urquijo/studio Milou

Un espace de méditation moderne
Plus qu’un musée, comparable dans sa superficie à l’étendue du Prado, l’œuvre de Jean-François Milou est un monument propice au recueillement où l’on ne se lasse pas d’admirer la finesse des menuiseries et la beauté du teck importé de la Birmanie. Ce choix des matériaux permet de résoudre les contraintes thermiques. Il confère aussi à l’ensemble une sobriété qui a valeur de sanctuaire. On y chemine par l’emprunt de passerelles qui assurent le passage entre les différents niveaux. On peut être surpris par le décalage entre le gigantisme du bâtiment et les faiblesses d’une collection d’art qui n’en est encore qu’à ses balbutiements. Toutefois, la prouesse architecturale se suffit à elle-même. Son apparente simplicité révèle un effort prodigieux de conception et de suivi de chantier. Ne serait-ce que dans l’installation du système de climatisation à la hauteur des lourds sous-plafonds de bois en caisson ouvragés qu’il a fallu remonter pièce par pièce après leur restauration. Enfin, la partie centrale où se rejoignent le Supreme Court et le City Hall est marquée d’un symbole. L’architecte y a érigé une pile d’acier arborescent qui se déploie à son sommet en un rhizome de branches métalliques. Elles visent ainsi à moduler la lumière du jour en des tonalités qui évoquent celles des forêts tropicales de l’Asie. On y verra aussi un hommage appuyé à la légende du Bouddha. Ce dernier connut l’éveil à l’ombre d’un banian… Une façon délicate de souligner qu’en marge de cette extraordinaire débauche immobilière que subit Singapour, le musée construit par Jean-François Milou s’affirme avec autant de sincérité apaisante que d’humilité. Dans l’histoire encore jeune de la ville, cette institution nouvelle est le signe d’un tournant et peut-être même celui d’un humanisme renaissant.

Jean-François Milou
En 4 dates

1993
Musée des Tumulus, La Chapelle, Bougon.
2006
Réhabilitation et extension du musée national de l’Automobile, collection Schlumpf, 192, avenue de Colmar, Mulhouse.
2013
Carreau du Temple, réhabilitation de la halle (1863, Ernest Legrand, Jules de Mérindol), rue Perrée rue Eugène-Spuller, rue Dupetit-Thouars, rue de Picardie, Paris IIIe.
2015
National Gallery Singapore, extension, réhabilitation ex-former City Hall, Supreme Court, St Andrew’s Rd, Supreme Court Lane, Singapour.
À VOIR
National Gallery Singapore, 1 St Andrew’s Rd, Singapour 178957, +65 6271 7000.
www.nationalgallery.sg
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