Nathalie Guiot, l’art de l’engagement

Le 28 septembre 2021, par Virginie Chuimer-Layen

Collectionneuse, commissaire d’exposition, éditrice, cette femme de convictions conçoit l’art comme transdisciplinaire et porteur de valeurs fortes. La fondation Thalie à Bruxelles, qu’elle a créée et préside, illustre son engagement à travers une multiplicité d’actions.

© Lydie Nesvadba

Dans quelle mesure votre milieu familial a-t-il été déterminant dans votre intérêt pour l’art ?
Je viens d’un milieu d’entrepreneurs du nord de la France, que j’ai quitté pour celui du journalisme. J’ai toujours baigné dans une culture entre tradition, innovation et créativité. C’est grâce à mon père, producteur de films en images de synthèse, que j’ai eu envie d’écrire, mais aussi de rencontrer des artistes et d’investiguer le monde de l’art actuel. En 2008, j’ai publié Collectionneurs, les VIP de l’art contemporain aux éditions Anabet, que j’avais fondées en 2000. À cette fin, j’ai arpenté les foires, les ateliers… Puis j’ai commencé à acheter des œuvres de plasticiens de ma génération, comme Tatiana Trouvé, et d’artistes émergents, tout en m’intéressant à la plasticité du langage. En 2012, j’ai créé à Bruxelles Thalie Art Project : une plateforme associative de rencontres et performances, comme celles interrogeant le corps comme lien social, organisées au Wiels avec la curatrice Agnès Violeau. En 2018, cette structure s’est professionnalisée pour devenir la fondation Thalie, que j’ai installée dans une maison de 500 mètres carrés au cœur du quartier des galeries. Construite en 1924 par l’architecte moderniste Jean Hendricks, elle a été rénovée dans un esprit contemporain.
Quelle en est la mission ?
Celle de soutenir la création contemporaine, avec trois axes : donner une plus grande place aux femmes, défendre les savoir-faire et réfléchir de manière frontale aux questions d’écologie, à travers environ trois expositions annuelles, des résidences d’artistes et d’auteurs ainsi que de nombreux événements satellites. La fondation commissionne également des œuvres et soutient des projets hors les murs, dans le champ des arts visuels et de la pensée écologique : récemment, elle a apporté son soutien à Animal, film du réalisateur et écrivain Cyril Dion, ainsi qu’au festival «Agir pour le vivant» à Arles.
Vos actions diversifiées privilégient donc la transdisciplinarité…
Oui, car pour moi tout est lié. Sensible à la création sous toutes ses formes, j’ai conçu cette fondation comme une plateforme collaborative, propice aux échanges entre les artistes, les auteurs et le public. L’art est une manière de se connecter à la vie. Notre société a besoin d’imaginaires, de récits, d’images. En apportant leurs visions prospectives, les artistes, témoins de notre époque, agissent comme des lanceurs d’alerte. Le fait de collaborer avec des scientifiques dans leur pratique est une façon de s’engager.


Les savoir-faire, la transition écologique, la femme… Pourquoi de telles prises de position dans vos expositions ?
Dans le contexte de globalisation et de changement climatique que nous connaissons, il me semblait plus que nécessaire de s’intéresser à la préservation des savoir-faire, mais aussi à l’écologie et d’en diffuser la pensée. Entre autres exemples, en mai dernier, l’exposition «Invisible, Seascapes», du plasticien Nicolas Floc’h, a été imaginée comme un état des lieux du monde sous-marin face aux défis environnementaux. Je pense aussi à notre nouveau format de podcasts, «Parole de créateurs face à l’urgence écologique», créé en réponse à la pandémie et qui combine le regard d’un artiste et d’un scientifique, afin de produire de nouveaux récits et des actions. Enfin, simplement, je suis une femme qui aime défendre les plasticiennes, comme en témoignent le solo show d’Agnès Thurnauer en 2020, «Land & Language», ou celui de Caroline Achaintre fin 2020-début 2021, «Vue liquide».

Votre nouvelle exposition s’intitule «The Sowers», à traduire par «Les semeurs». En est-elle une nouvelle illustration ?
En effet. Conçue avec la commissaire indépendante Anissa Touati, elle présente des pièces de vingt-six artistes, jeunes ou moins jeunes, dont plus d’une vingtaine sont des femmes. À travers leurs œuvres, nous avons créé un dialogue entre la terre et la trame, témoins de l’évolution des cultures et des peuples. Par leur matière ou leur usage, les installations présentées, textiles, céramiques ou vidéo, sont toutes empreintes d’une conscience écologique universelle et interrogent la notion de recyclage, la mémoire des textures, les rites, ou encore racontent des histoires intimes.
Quid de vos missions de commission et de transmission ?
La fondation possède une collection. J’aime commanditer des œuvres pour l’enrichir, comme celles entre autres du plasticien français Lionel Estève ou de la Belge Valérie Mannaerts. Les pièces de notre fonds, telles aujourd’hui la splendide broderie sur textile Your Love has Blossomed in my Heart de l’artiste iranienne Niyaz Azadikhah ou la sculpture murale en fibres Untilted IIV : Gully into the Mountains, de l’Américaine Jacqueline Surdell, conversent souvent avec des œuvres exposées temporairement. La transmission est aussi au cœur de mes enjeux : dans un monde de plus en plus dématérialisé, j’aime créer des événements non virtuels afin de susciter du débat avec tous les publics, faire venir la jeune génération et ses professeurs pour la faire réagir sur des sujets de création contemporaine, connectés aux enjeux de société.
Comment votre programme de résidences s’organise-t-il ?
Ce sont des résidences de recherche et d’écriture pour des artistes et auteurs ayant besoin d’un temps de réflexion, qu’ils peuvent s’ils le souhaitent restituer dans des performances, des rencontres en atelier. Chaque année, nous lançons un appel à projet sur des thèmes comme «arts et société» ou «arts visuels et écritures créatives», et recevons environ 360 candidatures. Cinq ou six artistes résident ainsi entre quatre et six semaines, bénéficiant d’un hébergement au sein de la maison et d’un soutien curatorial. Cette année, Joël Riff, commissaire invité, a été chargé de la conception du programme comme de la mise en relation avec des acteurs culturels. À l’heure actuelle, le plasticien italien Salvatore Arancio réalise un livre d’artiste, intitulé Scenes of Wonder in Many Lands, tandis que l’artiste pluridisciplinaire français Joseph Schiano di Lombo s’attache à retranscrire musicalement son premier roman, Oxymore. Depuis 2018, la fondation a accompagné dix-sept artistes et écrivains. Enfin, lorsque les résidences touchent à leur fin, il est possible de garder un lien avec eux, à travers du soutien à la production.


Votre fondation est relativement jeune. Quelle place tient-elle à Bruxelles, renommée pour ses foires, galeries, musées et écoles d’art ?
Nous faisons désormais partie de son écosystème créatif. Y viennent des gens différents, des collectionneurs, des institutions, mais aussi des étudiants d’écoles d’art ou encore des politiciens de la Commission européenne. Nous avons également le soutien de l’ambassade de France et celui de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui reconnaît la qualité de notre programmation car, en plus de nos aides à la production hors les murs, la fondation Thalie est considérée comme un opérateur culturel accueillant du public.
Quels sont vos principaux projets ?
En 2022, nous inaugurerons un solo show de l’Américaine Kiki Smith et la sortie du livre Parole de créateurs face à l’urgence écologique. Nous projetons également d’ouvrir
un nouvel espace à Arles, en octobre de la même année.

à voir
«The Sowers», fondation Thalie,
15, rue Buchholtz, Bruxelles, tél. : + 32 244 60 343.
Jusqu’au 21 novembre 2021.
www.fondationthalie.org
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