Nantes : les affinités intuitives de Charlie Chaplin

Le 12 novembre 2019, par Christophe Averty

Décloisonnant les disciplines, le musée d’arts de Nantes révèle de cet émouvant personnage son alchimique connivence avec les avant-gardes du XXe siècle. Voyage vers un ailleurs partagé.

Charlie Chaplin, Charlot boxeur, 1915.
© Roy Export S.A.S

L’on déambule dans les salles comme on effeuille une marguerite. De proche en proche, dans un espace circulaire rappelant un chapiteau de cirque, deux cents toiles, clichés, photomontages, sculptures et dessins faisant écho aux productions cinématographiques de Charlie Chaplin entraînent le visiteur dans une découverte vivante et sensible. Dès lors, s’ouvre un univers où humour, poésie et radicalité font bon ménage. Les films mènent la danse. Les extraits projetés, tirés des Temps modernes, du Cirque ou encore des Lumières de la ville, introduisent de petites salles, à la manière de cabinets de curiosités, foisonnant d’œuvres d’artistes qui semblent avoir été conçues en empathie avec le regard que Chaplin porte sur le monde, ou la poésie qu’il en puise. Car, bien qu’il ne se réclame d’aucun mouvement, le langage au pouvoir universel que l’acteur et producteur invente, l’esthétique nourrie des modernités de son temps qu’il déploie, vont résonner, film après film, chez peintres et sculpteurs qui reconnaissent en lui l’un des leurs. Qu’ils soient constructivistes, dadaïstes ou surréalistes, qu’ils se nomment Chagall, Man Ray, Magritte ou Dalí, tous le connaissent, le citent ou s’en inspirent. Tristan Tzara ira d’ailleurs jusqu’à annoncer l’appartenance de Charlot au mouvement Dada se hasardant, non sans arrière-pensée, à associer un peu vite l’acteur et sa notoriété à son courant naissant. De même, Fernand Léger, qui le découvre en 1916 par l’intermédiaire de Guillaume Apollinaire, ne démontrera pas moins que lui l’emprise grandissante de la machine sur l’homme. Quant à Alexander Calder, il procédera comme Chaplin, par la force de l’image et de la suggestion, en créant tout un monde à partir de rien, en l’occurrence un cirque de fil de fer. Un autre Charlot que le déroutant et touchant comique nous est ici dévoilé. Et plus qu’une exposition, qui ne cède pas aux sirènes d’une rétrospective, c’est une approche d’ordinaire peu traitée sur la porosité des inspirations, le décloisonnement des genres, mais aussi cette connivence induite qui unit les artistes entre eux à un moment de l’histoire, quels que soient leur médium ou leur discipline. Ainsi, quand Chaplin joue le Dictateur, après avoir dénoncé la manipulation qu’exercent les puissances industrielles et financières sur les autocrates, John Heartfield, de son côté, dans un photomontage d’esprit Dada, représente un Hitler ailé tenant en laisse une colombe muselée. Sans qu’ils se connaissent, et telle est la brillante démonstration de l’exposition, les artistes parviennent à tisser une élective et intuitive proximité de pensée et d’action. Dès lors, avec sa canne primesautière, son chapeau melon élimé, ses godillots béants et sa démarche burlesque, preuve est faite, si besoin était, que Chaplin a conquis bien plus qu’un public amusé : il aura su tout dire et faire rire de tout, même du pire, avec l’émotion d’une inamovible légèreté. Ainsi naissait, il y a cent trente ans, dans les accélérations de la modernité, un intemporel vagabond, libre inventeur d’une esthétique en prise avec toutes les inventions, toutes les jeunesses. Le généreux message d’un magnifique irréductible.

«Charlie Chaplin, dans l’œil des avant-gardes», musée d’arts de Nantes,
10, rue Georges-Clemenceau, Nantes, tél. : 02 51 17 45 00.
Jusqu’au 3 février 2020.
https://museedartsdenantes.nantesmetropole.fr
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