N comme Nain bleu

Le 18 mars 2021, par Laurence Mouillefarine

Alors que l’enseigne Au Nain bleu réapparait, propriété d’une groupe chinois, on repense au magasin de la rue Saint Honoré qui fit rêver des générations de bambins. Place à la nostalgie.

Pièce unique, la reproduction du magasin Au Nain bleu (h. 85 cm), dont les personnages s'animent, fut créée par Jean-Pierre Hartmann pour les 150 ans de l'enseigne.
PHOTO JEAN-PIERRE HARTMANN

Les lumières du Nain bleu se sont éteintes en 2006. Le légendaire magasin de jeux et jouets qui se dressait, tout fier, au coin des rues Saint-Honoré et Richepanse, à Paris, a fait place à une énième boutique de prêt-à-porter. C’est triste. L’établissement, demeuré dans la même famille, avait fêté cent soixante-dix Noëls. Thierre Labey, aux commandes jusqu’au dernier jour, explique : «J’avais l’âge de la retraite, les loyers étaient devenus dingues.» Cheveux blancs et pantalon rouge, l’homme s’enflamme en évoquant l’enseigne qu’il a chérie durant quatre décennies. C’est en 1836 que Jacques-Édouard et Louise Chauvière ouvrent un commerce de jouets, boulevard des Capucines, baptisé «Au Nain bleu». Pourquoi ce nom ? Est-ce une référence au nain jaune, jeu de cartes en vogue à l’époque, tandis que la façade du magasin est peinte en bleu roi ? S’inspire-t-il d’une pièce de théâtre, Le Dahlia magique ou le Nain bleu, écrite par Constant Menissier et donnée précisément en 1836 ? Doux mystère... Une chose est sûre, la maison Chauvière bénéficie des travaux colossaux du baron Haussmann. Sous le second Empire, le quartier qui entoure le nouvel opéra attire du beau monde. Les Chauvière prospèrent. Ils annexent la librairie voisine. Les poupées de porcelaine et leur univers, les bébés nus ou habillés, font la joie des amateurs fortunés.
 

La boutique de la rue Saint-Honoré, avant-guerre et dans les années 1950.
La boutique de la rue Saint-Honoré, avant-guerre et dans les années 1950.


Insouciance et bonne humeur
En 1912, changement de décor. Le propriétaire veut récupérer ses locaux du 27, boulevard des Capucines, où s’implantera la Samaritaine de luxe. Le Nain bleu s’installe à l’adresse qui deviendra mythique, 406-410, rue Saint Honoré, en rez-de-chaussée. Prolongement du faubourg, ce pâté de maisons jouit d’un même prestige. «Au voisinage des demeures officielles et des hôtels princiers s’est fondé récemment un palais où n’habitent que l’insouciance et la bonne humeur», annonce une revue féminine, La Vie heureuse. Entretemps, une fille Chauvière, quatrième génération, a épousé un certain Georges Fauvet. Entreprenant, il assied la réputation de luxe du Nain bleu. Il lance les premiers catalogues commerciaux imprimés par les délicats Draeger et Lacourière. «English spoken», précisent les brochures. Il invite les Fratellini, champions des clowns, les jeudi après-midi. Une camionnette de livraison à l’effigie du magasin circule dans la capitale, publicité ambulante. Fauvet, fou de bateaux, expose ses joujoux jusqu’au Salon nautique... Pour montrer ses paquebots, jonques, cuirassés, il fonde une boutique en bord de mer, au Touquet. Expérience éphémère balayée par la pluie, et à propos de succursale, qu’on se le dise, les Nains bleus qui poussent un peu partout, et jusqu’à Rabat, ne sont que des imitateurs. Hélas, en 1939, Georges Fauvet est victime d’une crise cardiaque. Son épouse prend la relève, bientôt secondée par deux nièces, Line Labey et Denise Mautin. Cette dernière a de l’entregent et du goût.

 

La grande roue des capitales (h. 88 cm), fabriquée en bronze, laiton et tôle d'acier par Jean-Pierre Hartmann en 1986, est éclairée de 130
La grande roue des capitales (h. 88 cm), fabriquée en bronze, laiton et tôle d'acier par Jean-Pierre Hartmann en 1986, est éclairée de 130 lumières et tourne électriquement.
PHOTO GUILLAUME DE LAUBIER


Des premières Barbie à la folie Goldorak
Après-guerre, on modernise la façade tout en gardant les élégants comptoirs en bois d’antan. Pour concurrencer les grands magasins, les vitrines s’animent, suivant l’actualité. En 1952, elles évoquent le couronnement de la reine Elisabeth II. On dispose même une télévision en devanture, comble de la nouveauté ! La renommée de la boutique se fait internationale. L’impératrice Farah d’Iran y fait ses emplettes. Marlène Dietrich vient caresser quelques peluches au sortir du Ritz. «Denise Mautin avait du nez pour repérer les articles séduisants, admire Thierry Labey, son neveu. Lorsqu’un petit monsieur est venu nous présenter les premières Barbie, qu’il déballait d’une valise, je les ai trouvées horribles ! Ma tante a passé commande.» Quant à l’arrivée de Goldorak, elle est inoubliable. «À peine le robot est-il apparu à l’écran que tous les enfants du monde le voulaient. Le fabricant japonais était en rupture de stock. Les gamins, en liste d’attente, étaient inconsolables. Les parents trépignaient. Une folie !» Le drame fut même évoqué au journal d’Antenne 2. Thierry Labey a rejoint l’entreprise dans les années 1970. «J’ai appris le métier sur le tas, pour ne pas être déformé par le conformisme des écoles de commerce.» Sous son règne, la boutique s’agrandit. On récupère l’appartement qu’occupait la famille au premier étage. Des présentations fabuleuses se succèdent : un bassin d’eau sur lequel voguent des bateaux radiocommandés ; un gigantesque circuit de chemin de fer. Jouets de garçon. N’en déplaise à ceux qui nient la « théorie du genre», regarder passer des trains électriques amuse surtout les petits mecs. Des voiliers sont disposés devant un paysage breton peint sur le mur dont les vagues bougent... Vertigineux. Une animation mise au point par Jean-Pierre Hartmann, créateur d’automates. Pendant quinze ans, l’artiste a conçu pour le Nain bleu les jouets les plus extravagants. Cet éléphant à chevaucher, mû par un moteur électrique, garni de pierreries ? «Des accessoires de cinéma que j’avais récupérés après la faillite de Pathé», précise le créateur. Grâce à quoi le fils d’un émir joua au maharajah. Quoi encore ? Ce bateau à vapeur Mississipi, 1,50 mètre de long, qu’offrit le Saoudien Jamal Khashoggi à son gamin de 11 ans. «Les années Mitterrand furent un âge d’or pour le commerce de luxe», Thierry Labey en rit. Le franc se dévaluait, les clients affluaient des États-Unis, du Moyen-Orient. Ma plus fidèle cliente américaine habitait à cinq cents mètres de Schwartz, temple du jouet à New York !» Le charme français opérait encore… Le propriétaire du Nain bleu se passionne, alors, pour les poupées d’artistes, pièces uniques qui coûtent des fortunes. Hollywood en raffole. Demi Moore les collectionne. Steven Spielberg s’émerveille. Sylvester Stallone, Rocky le dur, est tout attendri. 1986 : la maison célèbre ses 150 ans. Un spectacle apparaît dans la vitrine. Les costumes sont d’un professionnel du théâtre, Jean-Pierre Barlier, les décors de Jean-Pierre Hartmann. La scène illustre le boulevard des Capucines sous Louis-Philippe : une cinquantaine de figurines, évoluent devant la maison Chauvière, devant un café, une académie de billard, un débit de boisson... Les passants en restent bouche bée. «D’aucuns n’ont jamais osé pousser la porte du magasin, reconnaît l’ancien maître des lieux. Ils n’entraient pas non plus chez Hermès.» D’autres se montrèrent moins timides : «Le Nain bleu était cambriolé chaque année !» M. Labey fut même braqué.

 

Inspirée d'un modèle Renault à «gazogène», le grand camion publicitaire (l : 80 cm) est sorti des ateliers de Jean-Pierre Hartmann en 1984
Inspirée d'un modèle Renault à «gazogène», le grand camion publicitaire (l : 80 cm) est sorti des ateliers de Jean-Pierre Hartmann en 1984 équipé d'un moteur à vapeur.
PHOTO JEAN-PIERRE HARTMANN


Autre époque, autres mœurs
La boutique, cependant, n’était pas réservée aux seuls millionnaires. Une clientèle gâtée venait y chercher une boîte à musique, une voiture à pédales, un jeu de croquet. «Ce lieu dégageait une telle poésie !», s’enthousiasme Florine Asch, illustratrice qui, dans les années 2000, enlumina de ses ravissants dessins calendriers, catalogues, étiquettes du Nain bleu. «Je revois la grande table en bois où s’activaient les emballeurs et les vendeurs, dévoués à leur patron, qui connaissaient leur sujet par cœur car ils demeuraient en place longtemps.» On trouvait là des articles choisis, originaux, joliment façonnés. Un atelier de couture employait d’anciennes modistes pour confectionner le trousseau des poupées. Une petite main se chargeait de coudre la griffe maison sur chacun des habits. Et ces animaux en peluche ! Irrésistibles. Certaines espèces étaient réalisées par des artisans en exclusivité. La plus aimée ? Une colombe à musique ayant bercé d’innombrables bébés. «Hélas, peu à peu, les ateliers disparaissent, déplore M. Labey. La main-d’œuvre est trop coûteuse aujourd’hui en France pour qu’ils puissent survivre en fabricant de petites quantités. La majorité des jouets est produite en Chine.» De fait, c’est un groupe de Hong Kong, Kidsland, qui, récemment, a racheté le nom du Nain bleu. Et ouvert une modeste échoppe à Paris, rue Saint-Roch, à deux pas de l’ancien fief. La roue tourne.

à lire
Au Nain bleu, par François Theimer, éditions Polichinelle, 1994.

à voir
Le nouveau magasin Au Nain bleu, 14, rue Saint-Roch, Paris.
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