N comme nacre

Le 14 septembre 2021, par Marielle Brie

Au VIe siècle, ses nuances iridescentes animent déjà les mosaïques de la basilique Saint-Apollinaire de Ravenne. Fragile et longtemps inimitable, la nacre navigue de cabinets de curiosités en marqueteries précieuses, se faisant partout bijou, jusque sur les vêtements.

Georges Bastard (1881-1939), Les Camélias, vers 1920-1930, éventail de type brisé en nacre goldfish teintée mauve, sculptée en bas relief de fleurs de camélia blanches, les cœurs rehaussés d’or.  Drouot, 30 mars 2021. Coutau-Bégarie OVV.
Adjugé : 7 599 €

Dissimulée sous le périostracum constituant l’extérieur du coquillage, la nacre est le fruit d’une biominéralisation, protectrice et très résistante, sécrétée par le mollusque pour le protéger des fractures de sa coquille. Si tous les gastéropodes et bivalves sont concernés, la nacre n’est pas également éclatante chez toutes les espèces. Une injustice relative puisque les seize privilégiées, essentiellement venues du Pacifique, dont l’huître perlière, le burgau, l’haliotide ou les trocas, éveillent si bien la convoitise qu’elles sont aujourd’hui sous la protection de la Convention de Washington — quelques autres coquillages d’une belle nacre se trouvent en mers orientales, et même parfois en eau douce. Au Moyen Âge et à l’époque moderne, l’approvisionnement européen n’est pourtant pas moins difficile que la mise en œuvre de cette matière, fragile, onéreuse et accessible uniquement en petite quantité. Il faut d’abord polir la coquille pour la dénuder et révéler la nacre. S’ensuit la minutieuse découpe à la scie d’un motif ou de plaquettes, qui peuvent être assemblées en placage. Déterminer l’orient, ce mouvement naturel des couches de nacre similaire au grain du bois, facilite la coupe. Si l’Asie est depuis longtemps rompue à cet exercice, qu’elle aime associer à la laque noire, l’art nacrier est encore timide en Occident aux XIIIe et XIVe siècles. Il faut attendre le tournant du XVe et l’engouement humaniste pour les naturalia pour que s’ouvrent à lui les portes des cabinets de curiosités. Ce n’est pas un hasard si les centres de l’orfèvrerie que sont Augsbourg ou Nuremberg deviennent également ceux de la nacre : les outils de leurs artisans conviennent aussi bien au façonnage des pièces en coquillage. À Anvers, Amsterdam et Paris, quelques ateliers se distinguent également. Comme pour l’art des métaux précieux, des maîtres excellent bientôt dans celui de révéler ou de monter les nacres, ces nautiles spectaculaires parés d’or, de vermeil ou d’argent. Dans le Nuremberg du XVIe siècle, Wenzel Jamnitzer et Nikolaus Schmidt sont les plus fameux. Au XVIIe siècle, l’Allemand Dirck Van Rijswijck, actif à Anvers et en Hollande, incruste le marbre noir et l’ébène à la manière d’un peintre et ses tableaux de nacre sont aujourd’hui encore particulièrement recherchés. La virtuosité à la même époque de l’Amstellodamois Cornelis Bellekin lui vaut, quant à lui, d’être comparé à Rembrandt. Tous découpent et sculptent en bas relief les coquillages rapportés par la Compagnie des Indes orientales. Les sillons gravés dans la matière sont parfois encrés pour faire contraster les motifs sur le fond irisé. Il n’est pas rare que les objets – des coffrets notamment – parviennent déjà plaqués de nacre indienne du Gujarat, le centre spécialisé le plus réputé au monde au XVIe siècle. Dans ce cas, seules les montures sont européennes. Rivale inattendue, Bethléem s’applique avec une maestria toute franciscaine à une production d’objets de nacre surtout religieux : crèches, rosaires, croix, candélabres… En France aux XVIIe et XVIIIe siècles, les créations des tabletiers sont moins opulentes mais d’un exquis raffinement, qui trouve sa plus belle expression sur les brins et les panaches des éventails les plus coûteux. Comme l’ivoire ou l’os, la nacre orne les manches des couverts, les pommeaux de canne, les lorgnettes ou carnets de bal. Son artisanat se transmet dans l’Oise, à Méru, qui a profité dans la seconde moitié du XVIe siècle de l’afflux de matière venue des ports de Dieppe puis du Havre. Développant un savoir-faire remarquable, Méru devient ainsi le cœur d’une production exceptionnelle, fleuron du goût à la française, se distinguant particulièrement dans la monture des éventails. Parallèlement à cette tabletterie précieuse, la nacre devient prisée dans la marqueterie d’instruments de musique, de miroirs, d’armes et de petits meubles.
Influences orientales
L’orientalisme s’épanouissant au XIXe siècle met en lumière une longue tradition de mobilier et d’objets marquetés d’éléments irisés. Damas, Le Caire et Istanbul sont alors les talentueuses héritières de cet art ottoman qui brilla aux XVIe et XVIIe siècles, avec pour acmé en 1610 le trône du sultan Ahmed Ier, entièrement habillé d’une mosaïque de nacre et d’écailles. À la manière de Pierre Loti, l’intelligentsia européenne se délecte d’intérieurs orientaux, auxquels le magasin Liberty fournit de nombreux objets et meubles richement incrustés de nacre — créés en Europe ou importés d’Asie, d’Inde ou d’Afrique du Nord. En France, les laques burgautés portent la nacre à son apogée. La Nouvelle-Calédonie, entrée dans le giron français en 1853, expédie à Marseille les précieux coquillages alimentant une marqueterie aux chatoyants reflets roses, bleus et violets, dont raffole l’impératrice Eugénie. Les boutons méruviens brillent alors plus que jamais. Au tournant du XXe siècle, Méru est en effet sacrée capitale mondiale de la nacre et forme des maîtres comme Jules Vaillant, reconnu pour des montures d’éventails signées de ses initiales gravées. Enfin, Georges Bastard, originaire de l’Oise, fait entrer la spécialité dans la modernité. Virtuose de l’art nouveau aussi bien que d’un art déco sophistiqué, ce tabletier collabore avec les grandes figures de l’époque, comme Léon Jallot et Jacques-Émile Ruhlmann. Maladroitement imitée par l’«essence d’Orient» – une mixture d’écailles de poisson badigeonnée sur ou sous les surfaces à habiller –, la nacre ne résistera pas au plastique, avant d’être sauvée par les coquillages d’élevage. Regagnant son rang initial de matière précieuse et curieuse, la voilà revenue à ses premières amours, la bijouterie, la joaillerie de luxe et la marqueterie.

à voir
Le musée de la Nacre et de la Tabletterie,
51, rue Roger-Salengro, Méru (60), tél. : 03 44 22 61 74.
musee-nacre.fr


Le musée de la Nacre,
place de l’Église, île d’Aix (17), tél. : 05 46 84 66 17.
kroundave.free.fr/gallet.htm
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