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Musées : le renoncement à soi

Publié le , par Vincent Noce

Pour prospérer, les musées doivent trouver l’appui d’un despote absolu, d’une personnalité exceptionnelle, d’un gouvernement ou d’une association de citoyens. À l’époque moderne, en Occident du moins, le premier vient à manquer, la deuxième demeure une denrée rare et les deux derniers se caractérisent par leur inconstance....

  Musées : le renoncement à soi
 

Pour prospérer, les musées doivent trouver l’appui d’un despote absolu, d’une personnalité exceptionnelle, d’un gouvernement ou d’une association de citoyens. À l’époque moderne, en Occident du moins, le premier vient à manquer, la deuxième demeure une denrée rare et les deux derniers se caractérisent par leur inconstance. Cette observation se trouve en exergue d’une étude de l’Art Fund, au Royaume-Uni, qui s’inquiète de l’abandon de l’enrichissement des collections. Cette fondation plus que centenaire compte 139 000 amis apportant annuellement aux musées une dizaine de millions d’euros. Son rapport est signé d’un historien de la période moderne, David Cannadine. Le royaume compte plus de 2000musées, autant que la France. Ce n’est pas le seul point de comparaison, puisque les pouvoirs publics les enfoncent depuis une quinzaine d’années dans la pénurie. Près de la moitié d’entre eux ne trouvent pas un penny à consacrer aux acquisitions, et 60 % de celles-ci sont obtenues par don ou par legs, plutôt que par politique active de la collection. En ces temps de crise financière et alors que l’information virtuelle menace de l’ensevelir, sir David considère que le musée n’a d’autre choix que de revenir à son rôle premier, l’expertise et la valorisation de la collection. Il se pose ainsi à contre-courant de sa transformation en «instrument destiné à corriger les travers de la société» et à favoriser «l’insertion des marginalisés et des communautés ethniques».

En France aussi, les acquisitions sont les premières sacrifiées.

Donnant un coup de griffe au passage à la pensée foucaldienne à laquelle il reproche d’avoir descendu le musée de son piédestal en l’assimilant «à une sinistre citadelle de pouvoir et de manipulation», il déplore la perte d’autorité de son clergé, ces historiens de l’art vivant leur sacerdoce en ermites, métamorphosés en assistants sociaux, dispersés entre sensibilisation des publics, récoltes de fonds, programmation informatique et gestion de service. En 1832, le ministre Robert Peel encourageait la pose de la première pierre de la National Gallery, à la jonction des quartiers pauvres, en émettant l’espoir que la colère sociale «puisse être adoucie par les effets que les beaux-arts produisent sur l’esprit des hommes». L’historien se demande quelle part cette galerie trop petite, à la collection réduite, a pu avoir sur l’apaisement de la société après 1850. «Est-ce la fonction du musée de Manchester», lequel a exposé un gilet de sauvetage venu de Méditerranée, «que d’élever la conscience de la crise des réfugiés ?», se demande-t-il, visiblement plus satisfait de l’achat d’un panneau du gothique siennois par le musée Ferens, à Hull, qui a doublé le nombre de ses visiteurs, ou d’un trésor de 1 500 pièces d’orfèvrerie du royaume de Mercie par Birmingham. En France aussi, les acquisitions sont les premières sacrifiées. La Culture a encore fait reculer de 4,5 % leur chapitre au budget cette année. À 9,5 M€, il a chuté de 43 % depuis 2012. L’ensemble des crédits d’acquisition des musées nationaux, en y intégrant l’apport du mécénat et du Fonds du patrimoine, de 47 M€ en 2011, est tombé à 27 M€ au moment où le segment supérieur du marché de l’art s’envole. Même si sa vision restrictive, teintée de nostalgie, paraît discutable, l’historien britannique a le mérite de nous rappeler le bon mot de George Brown Goode, à la fin du XIXe siècle, selon lequel un musée cessant de renouveler sa collection devient un réceptacle d’objets morts, sans lendemain et sans utilité sociale.

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