Musées : la perte du sacré

Le 04 novembre 2020, par Vincent Noce
© LE_GENERAL_OF, Jean-Pierre Dalbéra, Creative 

Mwazulu Diyabanza, « le militant de la restitution directe » des œuvres africaines, comme ont bien voulu le surnommer les médias, a récidivé au Louvre. Cette fois, le pauvre a dû s’égarer quelque peu dans les cultures de ce vaste monde, car, ayant proclamé son droit de « ramener à la maison les objets volés aux Africains », il s’est emparé d’une haute figure tutélaire du XVIIIe, provenant de la collection Barbier-Mueller… issue de l’île indonésienne de Florès. Il est difficile de ne pas se divertir du ridicule auquel se soumet ce descendant proclamé d’une lignée royale du bassin du Congo. L’intéressé n’est pas aussi candide que ne le laisse penser ce folklore. En 2018, il a été condamné pour avoir colporté la thèse d’une conspiration pédophile couverte par le maire PCF de Montreuil, ce qui avait fait tracer un parallèle avec la tristement célèbre « rumeur d’Orléans ». Il avait alors lancé l’une de ses interminables diatribes pour se poser en « protecteur des enfants de la race noire » contre Israël, « les prédateurs » et « la communauté juive de France », qui « se croit supérieure aux autres ». Son action au Louvre est tout sauf une surprise. Ce multirécidiviste venait deux semaines plus tôt d’être condamné à 1 000 € d’amende pour avoir démonté au quai Branly un poteau funéraire, avant d’être arrêté par les gardiens. Le jugement est conforme aux réquisitions. Comme l’a rapporté Libération, le président du tribunal a souligné « la dignité » des prévenus et le représentant du parquet rendu hommage « à un combat tout à fait respectable ». Les magistrats n’ont pas reculé devant la contradiction, puisqu’ils venaient d’aggraver le chef d’accusation, la loi depuis 2007 ayant porté les peines pour vol dans un musée jusqu’à dix ans d’emprisonnement et 150 000€ d’amende, sans compter que la tentative a eu lieu en réunion. L’intéressé s’estimait donc sorti vainqueur du procès. « 1 000 € d’amende, la cause est entendue : il ne s’agissait pas d’un vol, mais d’un acte politique », a-t-il allégué dans une longue tribune que lui a offerte France 24 (bravo au service public !), en promettant de ne pas oublier les collections privées.

La Justice semble donc montrer plus
de considération pour les 4 x 4 dans nos rues que
pour les collections dans nos musées.

Celui qui est bêtement pris en train d’essayer de voler une voiture écope couramment de quelques mois de prison ferme. La Justice semble donc montrer plus de considération pour les 4 x 4 dans nos rues que pour les collections dans nos musées. Et Roselyne Bachelot n’a pas prononcé un mot. Les professionnels de la culture ont quelques motifs de s’inquiéter de cette démission devant le flot de déraison et d’intolérance déversé sur les réseaux sociaux qui fracture notre société. À Londres, un manifestant a été condamné pour une protestation jugée agressive devant des bronzes du Bénin du British Museum, prêtés au musée de la ville pour une galerie sur l’histoire de la traite des esclaves. En Allemagne, des étudiants ont filmé le vol d’une Capri-Battery de Beuys, du musée de Münster, et son transport en Tanzanie où il a été offert à un musée régional en compensation des crimes de la colonisation allemande. Les Tanzaniens sont apparus ravis de recevoir une ampoule jaune tirant son énergie d’un citron – la dernière œuvre de Beuys, éditée à deux cents exemplaires. Simulacre ? Vetus urbes condentium consilium : la cité commence par un asile, ouvert et protégé, où il est possible de se retirer de la fatigue du monde. Le musée est lieu de manifestation de l’extraordinaire, un de ces espaces « saturés de sacralité » où les objets révèlent « autre chose » qu’eux-mêmes. Mais Mircea Eliade soulignait aussi que ce caractère sacré supposait « un choix, un net détachement de l’objet par rapport au reste ». L’enceinte abandonnée, la ville se déchire, livrée au « raisonneur violent » de Diderot, celui « qui n’écoute que sa volonté particulière », au mépris du genre humain.

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