Musée Guimet : Borderline

Le 05 septembre 2019, par Stéphanie Pioda

Pour la première fois, une pièce contemporaine d’Asie du Sud-Est rejoint les collections du musée Guimet. Il s’agit d’une œuvre de l’artiste d’origine vietnamienne Yên Khê.

 

De prime abord, la pièce fascine avec ses allures de toupie aux lignes futuristes et sa surface laquée, brillant comme un miroir. Un motif végétal, d’un rouge orangé élégant, naît de sa pointe pour s’épanouir gracieusement sur son plat supérieur de cinquante centimètres de diamètre. Lorsque l’on s’en approche, on est toutefois troublé : après la phase de séduction, on découvre sur les tiges un étrange dessin de barbelés rehaussé à la feuille d’or. L’objet est un oxymore à lui seul, entre beauté cynique, précieuse oppression et sereine violence : le yin et le yang cohabitent dans ce centre de table, conçu en 2017 par Yên Khê (née en 1968). Le titre, Borderline («frontière», «limite»), traduit les intentions de la designer : dénoncer l’enfer que vivent les migrants, contraints à un nomadisme avilissant sous la pression de crises économiques, de persécutions ou de conflits. Face à la masse des déplacés le dernier rapport du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) comptabilise pour 2018 un triste record de 70,8 millions de personnes dans le monde , les frontières deviennent des murs infranchissables. «Lorsque j’ai créé cette œuvre, on parlait beaucoup de l’oppression de la communauté rohingya en Birmanie, mais aussi du drame de la Méditerranée. Les questions de l’appartenance et de l’identité me concernent également», confie l’artiste. Il y a en effet de l’autobiographie dans cette pièce. Née au Vietnam, Yên Khê a quitté son pays pour la France avec sa famille à l’aube des années 1970 à un an, mais y retournait régulièrement voir ses grands-parents, nourrie en permanence par une double culture et attachée à ses origines. D’où l’inspiration de cette forme conique, qui reprend le chapeau traditionnel vietnamien (le nón), et les couleurs rouge orangé qui sont une évocation de l’architecture séculaire des pagodes. De plus, «la maison familiale était entourée de fil de fer barbelé et cela m’a beaucoup marquée», se souvient-elle. Elle hérite ainsi d’une autre histoire douloureuse…
Un pan d’histoire du Vietnam
Le pays a souffert tout au long du XXe siècle des ambitions coloniales de la France, de l’impérialisme des États-Unis et d’un régime communiste qui n’a ouvert son économie qu’à la fin des années 1980 la levée de l’embargo américain date de 1994. Aujourd’hui, la République socialiste se relève à peine de ce passé tourmenté en affichant pour devise «indépendance, liberté, bonheur» et en essayant de se faire une place sur l’échiquier international. La renaissance de l’art du laque participe, à sa mesure, de cette ambition : ce savoir-faire millénaire bénéficie d’une réputation historique grâce à une variété de sumec («arbre à laque») qui pousse dans le nord du pays, à la sève aux qualités incomparables. Une fois récoltée après entaille du tronc , décantée, filtrée, elle est appliquée en alternant fines couches et ponçage, pour obtenir ces objets précieux. Alors que les beaux laques en nécessitent généralement moins d’une dizaine, la profondeur des pigments de Borderline et la vibration de ses ors sont obtenues en plus de vingt passages. Nous sommes dans le haut de gamme avec les ateliers Hanoia, installés à Hanoï et Ho Chi Min-Ville, qui ont mis l’excellence de leur technique au service de l’œuvre. C’est Bénédicte Colpin, fondatrice de Lightboard-Paris agence de conseil spécialisée dans le design et les savoir-faire d’exception , qui a invité Yên Khê à créer cette œuvre dans le cadre d’une vente aux enchères de design asiatique organisée par Christie’s à Londres en 2017. «Grâce à cette commande, j’ai redécouvert un pan de cette histoire du Vietnam perdu par toutes ces années de guerre», complète l’artiste. Estimé 3 000/4000 £ (3 400/4 400 €), l’objet n’a pas trouvé preneur. «C’était alors une déception, mais finalement une grande chance, comme elle l’explique, car dix mois plus tard, j’ai appris que le musée Guimet souhaitait l’acquérir Borderline devient ainsi la première pièce contemporaine d’Asie du Sud-Est à intégrer les collections nationales. Tout un symbole pour l’artiste, qui, formée en architecture d’intérieur à l’école Camondo et en histoire de l’art à celle du Louvre, avait délaissé ses premières amours pour une carrière dans le cinéma, notamment dans les films de Tran Anh Hung L’Odeur de la papaye verte (1993), À la verticale de l’été (2000), etc. Et c’est après avoir conçu les décors et les costumes de La Ballade de l’impossible (2010) tournée par le même réalisateur d’après le roman éponyme de Murakami que la donne change. «Haruki Murakami a adoré les ambiances, le mobilier que j’avais créés et à l’issue de la projection, m’a dit que je devrais penser à me remettre au design.» L’idée a fait son chemin et abouti à la naissance de sa propre marque en 2018, avec une première collection baptisée « Gosoï ». À voir ses lignes pures taillées dans le chêne de Bourgogne, on perçoit la famille artistique à laquelle elle appartient, avec pour piliers Jean Prouvé et Pierre Paulin, représentants d’un «esprit français où tout est dans la rigueur et la mesure, sans exubérance».

à savoir
La ligne « Gosoï » de yên khê est présentée à la Paris Design Week.
Jusqu’au 14 septembre 2019.
www.yenkhe-design.com

à voir
Musée Guimet, 6, place d’Iéna, Paris XVIe, tél. : 01 56 52 54 33.
www.guimet.fr.
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