Musée de La Poste : une bonne adresse

Le 16 janvier 2020, par Valentin Grivet

Après cinq ans de fermeture, le Musée de La Poste se montre réellement métamorphosé et met en lumière une collection d’entreprise qui croise six siècles d’histoire sociale, politique, technique et artistique.

Jean Cocteau (1889-1963), Projet du timbre-poste de la Marianne, crayon, encre et feutre sur papier, 1960-1961.
© Adagp/Comité Cocteau, Paris, 2020 © Musée de La Poste - La Poste/Thierry Débonnaire, 2020

Proposez à votre famille ou à vos amis d’aller visiter le Musée de La Poste : spontanément, l’enthousiasme sera sans doute modéré… Ceux qui l’ont fréquenté avant sa rénovation en gardent probablement l’image d’un lieu sombre et exigu, et ceux qui n’y sont jamais allés ignorent l’étendue de ses collections. Riches de plusieurs centaines de milliers d’objets, de documents et d’œuvres d’art, elles traversent les époques du XVe siècle à nos jours, des premiers relais de poste à cheval aux messages numériques, en passant par les lettres scellées à la cire. «Nous avons la particularité d’être à la fois un musée d’entreprise, celui du groupe La Poste, et un musée de société, explique Anne Nicolas, sa directrice. Nous gérons une collection patrimoniale, postale, philatélique, qui est propriété de l’État. Elle est le reflet d’une mémoire collective, d’un univers fédérateur, qui raconte une longue aventure humaine, sociale, économique, politique, technique, artistique». Labellisé musée de France depuis 2002, l’établissement a rouvert ses portes le 23 novembre, après cinq ans de fermeture, qui ont permis de mettre en œuvre une campagne de récolement, d’inventaire et de restauration d’objets. L’adresse n’a pas changé, l’enveloppe non plus. Il n’était pas question de modifier la physionomie du bâtiment brutaliste construit par l’architecte André Chatelin (1915-2007) en 1973, à l’heure où le musée, créé en 1946 rue Saint-Romain (6e), déménageait pour s’installer dans le quartier de Montparnasse. En revanche, derrière la façade en béton, rythmée par les cinq reliefs sculptés par Robert Juvin (1921-2005) évoquant la forme et la dentelure des timbres, la métamorphose est totale.
 

Essai d’échange de dépêches en route sur le trajet Paris-Langres, tirage argentique sur papier, 1884. © Musée de La Poste - La Poste, 2020
Essai d’échange de dépêches en route sur le trajet Paris-Langres, tirage argentique sur papier, 1884.
© Musée de La Poste - La Poste, 2020


Une réinvention par le vide
«Pour l’intérieur, Chatelin s’était inspiré du principe du Guggenheim de New York, en créant une spirale descendante qui desservait seize quarts de plateau, articulés autour d’un axe central comprenant la colonne technique et les ascenseurs, poursuit Anne Nicolas. Cette configuration n’était plus adaptée aux normes d’aujourd’hui, et s’avérait compliquée en termes de muséographie.» Il fallait réinventer les lieux pour en faire un équipement très contemporain et accessible à tous. Lancé en 2012, le concours lancé pour leur rénovation et leur restructuration a été remporté par Jung Architectures. Ce cabinet a œuvré, entre autres, à la réhabilitation des Magasins généraux de Pantin, du musée international de la Parfumerie à Grasse, et du musée Oberlin de Waldersbach. «J’ai toujours été attiré par les musées de société, car ils racontent des histoires. Ce sont de véritables boîtes de Pandore, confie l’architecte Frédéric Jung. Souvent, on donne la priorité à l’événementiel, aux espaces d’expositions temporaires, et les collections muséales restent méconnues. Nous avons souhaité les placer au cœur de notre projet». L’ancienne et imposante structure centrale a été détruite pour créer le «totem», un vide vertical de vingt mètres de hauteur et sept de largeur aux parois vitrées, où sont suspendus des fac-similés stylisés d’objets de transport du courrier : une poussette de facteur, un fourgon hippomobile des Postes et Télégraphes, une nacelle de ballon-poste, un vélo et une pirogue postale de Guyane. Au-delà de la prouesse technique qui fut de supprimer le principal élément porteur, ce geste architectural radical a eu un double mérite : ouvrir l’espace en laissant entrer la lumière naturelle, et offrir une distribution plus rationnelle des salles d’expositions permanentes. Elles sont aménagées sur trois plateaux interdépendants, qui occupent chacun un étage. À l’inverse de l’ancien parcours, l’idée est ici de proposer une déambulation libre, sans début ni fin imposés, à partir de trois grandes thématiques qui traversent l’histoire de ce service et de ses métiers. Véhicules, uniformes, outils, pièces de mobilier, objets, tableaux, photographies, films et documents sonores (témoignages de facteurs, de philatélistes, de graveurs, d’imprimeurs, d’artistes…) sont accompagnés de contenus numériques interactifs, disponibles sur écrans tactiles, au gré d’une scénographie sobre et élégante imaginée par Claudine Dreyfus.

 

La façade du Musée de La Poste, avec les reliefs sculptés de Robert Juvin. © Hervé Abbadie © Musée de La Poste - La Poste, 2020
La façade du Musée de La Poste, avec les reliefs sculptés de Robert Juvin.
© Hervé Abbadie © Musée de La Poste - La Poste, 2020


Du premier timbre au Minitel
«La conquête du territoire» montre comment l’activité de transport des messages s’est développée en France, depuis la Poste aux chevaux mise en place en 1476 par Louis XI, avec un système de relais installés toutes les sept lieues. «Dans Le Petit Poucet, l’idée des fameuses bottes vient de là. L’univers postal a nourri des contes, des légendes, créé tout un imaginaire», souligne la directrice. Il y aura ensuite les diligences, les bateaux (les paquebots de la Compagnie des messageries maritimes, vers New York en particulier), le chemin de fer à partir de 1840, puis l’avion, pour défier le temps et être toujours plus rapide. Ce chapitre évoque également les télécommunications, du télégraphe Chappe au Minitel, en passant par les centraux téléphoniques. «Des hommes et des métiers» s’articule autour du quotidien des employés qui oblitèrent, redressent, ficellent, comptent, recherchent, convoient, expédient, ainsi qu’à l’exploitation postale avec les casiers de tri, les sacs… Le tout entre objets, documents d’archive et création contemporaine, avec une très belle vidéo de l’artiste Marie Reinert (née en 1971) autour des gestes du postier, dont les mains, filmées sans les objets, composent une chorégraphie poétique. Le courrier s’est considérablement développé avec l’apparition du timbre, en 1849. «Au départ, c’est un service réservé aux plus aisés, précise Anne Nicolas. Le timbre au tarif unique va démocratiser la correspondance. À la fin du XIXe siècle, on assiste à un véritable engouement pour la carte postale, à l’heure où se développent les loisirs, les voyages, le tourisme. La Poste a toujours accompagné les évolutions et les mutations de la société». Elle a également redessiné le paysage urbain par la construction des bureaux de poste, évoqués ici par des enseignes historiques, un kiosque art déco en céramique, des guichets, des cabines téléphoniques… Dès leur apparition, ils structurent la ville et deviennent des repères, au même titre que l’église ou la mairie. Le troisième grand chapitre, intitulé «La Poste, l’art et le timbre», puise dans les quelque six mille œuvres modernes et contemporaines figurant dans les collections du musée. En 1974, les PTT passent la toute première commande à un peintre, en l’occurrence Joan Miró, pour la réalisation d’un timbre. L’univers postal inspirera ensuite quantité d’artistes, parmi lesquels Alfred Manessier, Bernard Buffet, Arman, César et, plus près de nous, Claude Viallat, Pierre Soulages ou encore le pochoiriste C215. Une section est également consacrée au «mail art», apparu aux États-Unis dans les années 1960. Un art ouvert à tous, comme en témoigne le réjouissant mur de lettres et d’enveloppes envoyées par des enfants au père Noël. À l’ère du numérique et des réseaux sociaux, où la masse de courrier physique diminue de jour en jour, le plus célèbre des barbus continue de recevoir, chaque année, plus d’un million de listes de souhaits… Avec, parfois, au milieu des dessins et des cœurs, la mention d’une adresse pas forcément aisée à trouver pour le facteur : «Dans les nuages», ou encore «Au ciel». En parodiant l’un des célèbres slogans d’une autre grande institution de service public, on serait tenté de dire qu’avec la Poste, tout est possible !

à voir
«Le musée de La Poste sort de sa réserve», Musée de La Poste,
34, boulevard de Vaugirard, Paris XVe, tél. : 01 42 79 24 24.
Jusqu’au 23 mars 2020.
www.museedelaposte.fr