Musée-atelier Audemars Piguet : voyage temporel au cœur d’une spirale

Le 18 février 2021, par Virginie Chuimer-Layen

Le musée-atelier Audemars Piguet dévoile sa collection patrimoniale dans un nouveau bâtiment avant-gardiste. De quoi renforcer son image, entre tradition et innovation, non sans audace.

Musée-atelier Audemars Piguet, Le Brassus.
© Audemars Piguet

Dans la vallée de Joux, berceau de l’horlogerie de pointe depuis deux cent cinquante ans, au cœur des montagnes du Jura suisse mêlant lacs, pâturages, roches et forêts, une drôle d’architecture, entre coquille de gastéropode et ressort de montre, est sortie de terre. Après six ans de travaux menés par les architectes danois Bjarke Ingels Group (BIG), le nouveau musée-atelier de la maison Audemars Piguet a ouvert au Brassus. Sur place, la maison des fondateurs, édifiée en 1868, abrite l’atelier de Jules Louis Audemars (1851-1918) et Edward Auguste Piguet (1853-1919) depuis 1875, ses archives, son département du patrimoine, son atelier de restauration et sa fondation. «Au sein de la plus ancienne manufacture de haute horlogerie encore dirigée par la famille de ses fondateurs, ont progressivement vu le jour les plus belles “complications horlogères” à l’origine de sa réputation, explique Sébastian Vivas, directeur du musée et du patrimoine. Mais au lendemain de la crise du quartz, en 1992, nombre de villes suisses ont décidé de valoriser la beauté et l’histoire de leur patrimoine horloger en créant des musées privés. Logé dans la bâtisse originelle remaniée en 2004, le nôtre présentait alors à nos clients notre collection dans son contexte historique.» La présentation manquant de créativité, l’idée de concevoir un bâtiment en harmonie avec les valeurs de la marque et à la hauteur de sa collection a peu à peu fait son chemin. En 2013, un concours associant architecture et muséographie est lancé. Sur cinq cabinets internationaux présélectionnés, le projet de BIG est retenu. «Pourquoi ? Parce qu’il constitue un tour de force architectural et design, à l’image des mécanismes de nos “Grandes complications” [montres dotées d’au moins trois complications, ndlr] et qu’en associant les contraires dans son ensemble, il fait appel au concept d’oxymore qui reflète nos créations. En outre, en intégrant deux ateliers au sein du musée, l’édifice incarne parfaitement notre esprit de famille et notre désir de transmission intergénérationnelle, deux de nos valeurs essentielles.»
 

Montre de poche Universelle, 1899, boîte en or rose 18 ct, cadran signé «Uhrenfabrik Union Glasshütte» calibre 22 lignes, calendrier perpé
Montre de poche Universelle, 1899, boîte en or rose 18 ct, cadran signé «Uhrenfabrik Union Glasshütte» calibre 22 lignes, calendrier perpétuel, répétition minutes, grande et petite sonnerie, réveil, chronographe avec compteur 30 minutes, compteur indiquant le 5e de seconde, rattrapante et seconde morte, collection Audemars Piguet.

Épure hélicoïdale tout en transparence
Comment cette figure rhétorique peut-elle s’exprimer dans l’architecture ? En reliant la maison des fondateurs, dont la construction vernaculaire a été rénovée par le bureau d’architectes suisses CCHE, à une remarquable spirale de verre contemporaine. Sur 2 500 m2, cette épure hélicoïdale tout en transparence, imaginée par BIG et réalisée par CCHE, a été édifiée à l’aide de 108 panneaux de verre incurvé supportant un toit en acier de 470 tonnes, recouvert d’un manteau végétal. Ce dernier permet de « neutraliser les variations de température tout en absorbant l’eau », selon CCHE. «C’est le premier bâtiment de verre au monde qui soit implanté à 1 000 mètres d’altitude, ajoute Sébastian Vivas. Grâce à son maillage en laiton habillant en partie la surface extérieure, il régule ainsi la température et la lumière.» Jouant avec la nature environnante, ce concentré d’ingénierie au design élégant semble convier le paysage à l’intérieur du bâtiment. Depuis les deux ateliers «Grandes complications» et «Métiers d’art», installés près des murs en verre d’un des bras de la spirale, le regard plonge directement dans cette nature intemporelle. En insérant ces espaces de travail au sein du parcours, Audemars Piguet invite le public à suivre la création d’un maître horloger de la manufacture, mais aussi de maîtres joailliers, sertisseurs et graveurs. Cette présentation proactive, conçue comme une expérience à vivre, permet ainsi de saisir l’ampleur et l’excellence des savoir-faire de la maison. Un autre choc des contraires s’opère au sein de la collection même, scénographiée par l’atelier allemand Brückner à travers un parcours suivant le sens des aiguilles d’une montre et convergeant vers le centre. Sélectionnées parmi un corpus de plus de 2 000 pièces, 300 montres historiques et contemporaines, racontant l’héritage de la marque au travers de leur évolution esthétique et mécanique, sont exposées sur 900 m2. Du chef-d’œuvre de maîtrise de Joseph Piguet, l’ancêtre d’Edward Auguste, datant de 1769, à la première Royal Oak tout en acier de 1972, en passant par le chronographe créé pour le pilote automobile Michael Schumacher ou les quelques Royal Oak Offshore emblématiques, les pièces présentées sont plurielles. Appartenant au fonds patrimonial d’origine ou achetés régulièrement aux enchères, garde-temps de poche, pendentifs miniatures ou montres-bracelets à la précision extrême sont pour beaucoup disposés de manière chronologique et thématique dans d’élégantes vitrines. Les « complications » à calendrier, à sonnerie et chronographe sont, quant à elles, présentées dans des sphères de verre qui gravitent autour de la plus prestigieuse, celle de l’Universelle créée en 1899. Considérée comme l’une des plus complexes à ce jour, avec ses 21 complications et ses 1 170 composants dont 300 vis, elle a nécessité plus de 400 heures de restauration. Chaque section du parcours, à la fois contemplatif et expérientiel, est rythmée par des ruptures scénographiques aux effets de surprise grâce à de splendides automates créés par François Junod, automatier local de renom, des maquettes et dispositifs manipulables par le visiteur ainsi que l’exposition de documents d’archives.

 

Musée-atelier Audemars Piguet, Le Brassus.© Audemars Piguet
Musée-atelier Audemars Piguet, Le Brassus.
© Audemars Piguet

Faire corps avec la nature
La présence de l’art contemporain dans ce lieu patrimonial permet également de renforcer une politique de communication bien rodée. Pour le partenaire de la foire Art Basel depuis 2013, faire appel à des artistes semble naturel. À l’entrée du bâtiment, Subliminal Moving Shapes, œuvre sonore du plasticien français Alexandre Joly, renouvelle la vision de l’univers pluridisciplinaire de la maison en associant des sons naturels recueillis en vallée de Joux et ceux du musée, comme la petite musique lancinante du mouvement de montre. On découvre aussi les photographiesVallée de Joux no 10 de l’Anglais Dan Holdsworth ou Remains #A_027 de l’Italien Davide Quayola, comme autant de regards neufs sur la géographie et l’esprit des lieux. À travers la discrète élégance futuriste d’une architecture qui fait corps avec la nature, le bâtiment d’origine et les valeurs de la marque, associée à une collection patrimoniale et à l’expérience immersive de savoir-faire, Audemars Piguet affûte son image d’entreprise vivante, ouverte sur l’avenir. «Nous désirions élargir notre public, revendique le directeur. Une visite par le prisme de cette incroyable bâtisse est une nouvelle porte d’entrée au cœur de la maison. Chacun y trouve son compte.»
Le chemin des horlogers
L’entreprise familiale, qui compte quatre générations, propose au public des visites personnalisées, mais ce n’est pas tout. Près de la spirale et de la maison des fondateurs, un hôtel des horlogers, également imaginé par BIG, est prévu pour cette année 2021. L’originalité de son architecture géométrique repose sur une succession de rampes en zigzag menant directement aux pistes de ski pour une intégration naturelle dans le paysage. Par cet élan de construction et cette expérience démultipliée au cœur du mouvement, la maison envisagerait-elle une route du temps, à l’instar de celle des vins ? «Pour l’heure, nous souhaitons créer un chemin des horlogers avec notre futur hôtel.» Quoi qu’il en soit, l’idée d’ouvrir son patrimoine à tous, comme l’ont déjà fait, parmi d’autres, Omega à Bienne ou Philippe Patek à Genève, semble faire des émules. La très sélecte maison Jaeger-LeCoultre, qui a compris les enjeux de ce tourisme du temps, envisagerait aussi d’ouvrir son musée privé au public.

à voir
Musée-atelier Audemars Piguet,
18, route de France, Le Brassus, Suisse, tél : +41 21 642 39 00,
www.museeatelier-audemarspiguet.com


 

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