Murol, une école auvergnate

Le 19 novembre 2020, par Caroline Legrand

La parution d’un livre sur l’école de Murol est l’occasion de faire le point sur ce moment particulier où ce coin d’Auvergne est devenu le rendez-vous des paysagistes.

Victor Charreton (1864-1936), Le Potager en fleurs à l’automne, huile sur toile, 60 72,5 cm (détail). Drouot, 26 juin 2019. Millon OVV.
Adjugé : 20 155 

Dominée par les montagnes et son vieux château, la ville de Murol — que l'on orthographiait autrefois « Murols » —a constitué dès le XIXe siècle un site idéal pour les peintres. Entre roche volcanique et villages typiques, cet environnement d’une grande diversité propice au vagabondage romantique ne pouvait qu’attirer les premiers paysagistes, tels Paul Huet – qui gravit le Sancy en 1833 — ou Watelet et Sagot. Au fil des décennies, les artistes en quête d’authenticité et de rusticité suivront. Si les premiers se plaisaient à accentuer l’aspect tragique des lieux, les seconds ont à cœur de retranscrire la beauté simple de la nature et des gens du pays. Profitant également de l’attrait pour la montagne, en particulier pour les sports d’hiver aux monts Dore, la région auvergnate – avec tout le massif de Sancy, où se remarque la forteresse de Murol – offre rapidement des hébergements tant pour les touristes que pour les artistes, dont le nombre va s’accroître notablement après 1890. La raison ? La nomination au sein de la paroisse d’un abbé à la personnalité tout à fait remarquable : Léon Boudal (1858-1934). Alors âgé de 32 ans, celui-ci ne dissimule pas son goût pour la peinture de paysages ; il restera d’ailleurs à Murol toute sa vie afin d’assouvir cette passion. Comme l’exprime Henri Pourrat, dans Paradis d’Auvergne en 1928 : « À cause des paysagistes qui font séjour autour de son curé-peintre […] l’on a pu parler d’une école de Murols ». On peut même avancer la date de 1912 comme celle de la création de ce mouvement. C’est en effet cette année-là que le Polonais Wladimir de Terlikowski et l’auvergnat d’adoption Victor Charreton se sont retrouvés dans la petite ville. Le premier avait découvert les environs sous l’impulsion de son mécène, René de Chaudesaigues de Tarrieux, et le second depuis son mariage, en 1893, avec Elmy Chatin, la fille d’un entrepreneur de La Sauvetat. Avec l’abbé Boudal, le trio est bien vite formé et l’aventure peut commencer !
 

Victor Charreton, Jardin sous la neige, huile sur finette, 60 x 73 cm, détail. Chamalières, 9 juillet 2020. Vassy-Jalenques OVV. Adjugé :
Victor Charreton, Jardin sous la neige, huile sur finette, 60 73 cm, détail. Chamalières, 9 juillet 2020. Vassy-Jalenques OVV.
Adjugé : 21 525 


Victor Charreton, le maître en ces lieux
Au fil des années, une cinquantaine de peintres passeront par là, intrigués, attirés par l’abbé ou l’artiste, mais toujours en quête de nouveaux paysages. Certains arrivent même des États-Unis — comme Georges Gobo —, mais aussi, tel Roger Deverin, de Paris, et bien sûr d’Auvergne – notamment Mario Pérouse – et des régions voisines, à l'image du Franc-Comtois Jules-Émile Zingg. Mais Victor Charreton demeure le maître incontesté de cette école de Murol. Le marché de l’art l’a consacré, depuis le plébiscite obtenu lors de la première grande vente aux enchères dédiée au héraut du genre, organisée par Bernard Vassy à Chamalières en 1996. Depuis, le commissaire-priseur programme régulièrement des dispersions dans la station thermale, qui va bientôt accueillir un musée en l’honneur du peintre, grâce à la donation, en 2013, de quarante-neuf toiles par le docteur Robert Chatin, le neveu de l’artiste. La dernière vacation, le 9 juillet dernier, a vu l’adjudication à 21 525 € d’une huile sur finette de Charreton, Jardin sous la neige (73 60 cm). Un résultat qui honore la technique si singulière de cet artiste, recherché, indique le jeune commissaire-priseur maison Alain Courtadon, « pour sa technique et la profusion de son œuvre, son traitement si particulier de la matière et des couleurs, sa volonté de traduire l’évolution des saisons ». Avec une matière en effet très riche, le peintre excelle à restituer les effets de la neige dans des violets et des pourpres inspirés du fauvisme, et fort prisés des collectionneurs. Parfois, il laisse le support – toile, carton ou finette – visible, allant jusqu’à le gratter afin de donner du volume à la matière neigeuse. On retiendra également les 14 145 € du Paysage d'automne sous la neige (73 x 92 cm), adjugé le 4 juillet 2020 à Bordeaux par la maison Briscadieu. mais aussi les 15 808 € prononcés pour La Fabrique et le pont (60 53 cm) le 27 avril 2019, à Riom (Butant OVV). Toutefois, les prix record pour Victor Charreton et ses compagnons remontent à quelques années, avec les 98 400 € recueillis le 21 mai 2011 à Clermont-Ferrand, par Vassy-Jalenques OVV, pour Montagnes à Murols (73 90 cm). Alain Courtadon le confirme : « Le marché est allé crescendo de 1996 à 2015, et depuis l’intérêt semble s’être calmé, peut-être à cause d’une fibre régionaliste moins ancrée en Auvergne, à la différence du Pays basque ou de la Bretagne par exemple. Mais dès qu’une œuvre importante est proposée, notamment de Charreton, dont la popularité dépasse aujourd’hui les frontières régionales avec des collectionneurs à Paris, en Alsace ou dans le sud de la France, la bataille d’enchères est toujours assurée ! »

 

Jules-Émile Zingg (1882-1942), Neige à Groire, près de Murols, 1932, huile sur toile, 38,5 x 55 cm (détail). Drouot, 22 septembre 2020. Ma
Jules-Émile Zingg (1882-1942), Neige à Groire, près de Murols, 1932, huile sur toile, 38,5 55 cm (détail). Drouot, 22 septembre 2020. Magnin Wedry OVV
Adjugé : 10 795 


Terlikowski, Zingg et les autres
Si, sur le marché, les acolytes de Charreton affichent une cote plus mesurée, le Franc-Comtois Jules-Émile Zingg (1882-1942), grand amateur de paysages, tire son épingle du jeu, grâce à son style direct, synthétique et privilégiant les aplats de couleur. Armé de sa palette, il a non seulement sillonné l’Auvergne, mais toutes les régions de France, de Montbéliard à la Bretagne, en passant par la Somme. L’escale auvergnate s’imposait bien sûr, comme en témoignait Neige à Groire, près de Murols (38,5 55 cm), une toile de 1932 partie à 10 795 € le 22 septembre dernier à Drouot, lors de la dispersion par Magnin Wedry de cent dix peintures et plus de deux cents dessins provenant de son atelier. Un Attelage à l’entrée de Saint-Saturnin à l’huile sur toile (65 92 cm) y obtenait aussi 5 080 €. Le Polonais Wladimir de Terlikowski (1873-1951) affectionne quant à lui les vues sous la neige : son Paysage de Murol en hiver (62 76 cm) était vendu 3 600 € le 9 avril 2014 à Drouot (Boisgirard - Antonini OVV). Pour l’heure, les autres noms de cette école spécifique sont encore méconnus et peu fréquents en ventes aux enchères. Un Paysage de montagne (24,5 35,5 cm) peint par le natif de Riom Charles Jaffeux (1902-1941) se négociait à seulement 210 € le 17 juin 2019 à Drouot (Lucien OVV), une Ferme au Mont-Dore (46 55 cm) d’Ernest Chanonat (1907-1995) partant à 819 €, toujours à Drouot, le 20 décembre 2017 (Blanchet & Associés OVV). Le rayonnement de l’école de Murol a disparu dans les années 1950, lorsque, selon l’artiste clermontois Mario Pérouse (1880-1958), les authentiques et typiques « vieilles chaumières aux toits tortus et diaprés, tourmentés et souvent de guingois » disparurent… et avec elles leurs peintres.

L’œuvre de Charreton
en 2 temps forts
1904
C’est la révélation à Crouzol, près de Volvic, d’une nouvelle manière de traiter les paysages, moins académique, plus moderne et expressive, inspirée du fauvisme notamment et révélée par les vignes, les vergers et les bois de la chaîne des Puys inondés de lumière et de couleur.
1912
Le cofondateur avec Bonnard du Salon d’automne rencontre à Murol l’abbé Boudal et Wladimir de Terlikowski. S’il vit à La Sauvetat, puis à Saint-Amant-Tallende avec son épouse, il séjournera longuement une quinzaine de fois dans cette ville. Toujours plus instinctifs et expressifs, ses paysages confinant à l’essentiel, traités dans une pâte épaisse déposée au couteau, tendront à la fin de sa carrière vers une quasi-abstraction. 
à lire
Philippe Auserve, Murol, un rendez-vous d’artistes en Auvergne, éditions de La Flandonnière, 2020.
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