Mucha en haut de l’affiche

Le 08 novembre 2018, par Anne Doridou-Heim

L’artiste venu de Bohême investit le musée du Luxembourg pour la saison automnale. Aux enchères, c’est toute l’année que ses œuvres emblématiques d’une époque et d’un style garnissent les murs, signant l’histoire d’un succès.

Alphonse Mucha (1860-1939), vers 1898, chromolithographie sur papier, étiquette pour les boites de gaufrettes vanille de la maison LU, imprimerie Ferdinand Champenois à Paris, 25,6 x 23,1 cm. Paris, Drouot, 19 septembre 2018. Leclere - Maison de ventes OVV.
Adjugé : 1 040 €


L’exposition organisée par le musée du Luxembourg, en collaboration avec la fondation Mucha de Prague, permet d’aborder l’artiste dans sa globalité créatrice, bien au-delà de son seul apport au monde de l’affiche et de la publicité. C’est le portrait d’un Alphonse Mucha (1860-1939) bien plus complexe qui se dessine, celui d’un homme quittant l’univers décoratif de ses années parisiennes pour œuvrer à une peinture d’histoire aux accents patriotiques et épiques, voire ésotériques, et rêvant d’unité entre tous les peuples slaves. Aux enchères, cette facette semble ne pas exister, sa veine décorative étant quasi omniprésente : ce sont ses affiches et autres projets d’illustration que les collectionneurs s’arrachent. Le «style Mucha» règne.
 

Alphonse Mucha, Un modèle dans l’atelier de l’artiste, rue du Val-de-Grâce, vers 1900, dessin à la pierre noire, 45,5 x 30,5 cm. Paris, Drouot, 25 oct
Alphonse Mucha, Un modèle dans l’atelier de l’artiste, rue du Val-de-Grâce, vers 1900, dessin à la pierre noire, 5,5 x 30,5 cm.
Paris, Drouot, 25 octobre 2017. Art Richelieu - Castor Hara OVV. M. Bordes.

Adjugé : 21 420 €


Sarah et Mucha
Cette formidable aventure aurait très bien pu ne pas voir le jour, tant elle résulte d’une succession de hasards. Mucha est déjà âgé de 27 ans lorsqu’il arrive à Paris, en 1887 ; inconnu dans le milieu des illustrateurs, il a bien du mal à se faire une place et vivote entre petits boulots et cours de dessin. En décembre 1894, il obtient un remplacement chez l’imprimeur Lemercier. Ce qui devait être un simple intermède va décider de sa carrière, mais aussi révolutionner le monde de l’affiche ! Cet hiver-là, Sarah Bernhardt (1844-1923) est quant à elle à l’apogée de sa gloire de tragédienne ; pourtant, Gismonda, dont elle joue le rôle-titre depuis le mois de novembre au théâtre de la Renaissance, ne fait plus salle comble. Il faut remobiliser le public. Elle passe donc commande d’une affiche à Lemercier, en toute urgence bien entendu, celle-ci devant être diffusée à quatre mille exemplaires. Les employés étant en congés de Noël, Lemercier n’a pas le choix : il doit faire confiance au dernier arrivé. Mucha s’y colle. Il va concevoir une Sarah Bernhardt hiératique, nimbée d’or sur fond de mosaïque, posant en costume de scène, une palme à la main  un sujet extrait du dernier acte du drame. L’actrice est conquise. Selon le catalogue de l’exposition, elle se serait exclamée : «Ah ! Que c’est beau ! Dorénavant vous travaillerez pour moi, près de moi. Je vous aime déjà.» Placardées dans tout Paris les premiers jours de janvier 1895, les affiches font sensation, les passants tentant même de les arracher pour se les approprier. Mucha signe un contrat de six ans avec la Divine, lui attribuant la conception des affiches, mais aussi des décors et des costumes de ses productions. Cette fois, sa carrière est lancée. Voici Mucha dans le rythme effréné de la Belle Époque parisienne. L’affiche lithographique de Gismonda compte parmi les pièces les plus recherchées ; bien qu’éditée à quatre mille épreuves, elle n’est pas fréquente aux enchères, surtout dans un bel état. Si fraîche, celle présentée chez Aguttes le 13 février 2013 s’est logiquement envolée à 29 325 €, un prix des plus élevés. Les exemplaires aux couleurs plus passées plafonnent à 3 000 €.

Très à l’aise avec ce support, mucha se joue des codes et impose sa mode

Le temps de la célébrité
L’artiste donne naissance à un nouveau style d’affiche de théâtre au graphisme particulièrement original, une ligne «claire et blanche comme un lis», selon le critique Charles Saunier. Attardons-nous tout d’abord sur son format. Étroit et en hauteur, il permet de représenter le modèle en pied et quasiment grandeur nature. L’utilisation de tons pastel rehaussés de nuances mordorées, bronze ou argentées ensuite, signe le contraste avec le «charivari des couleurs» de Jules Chéret ou d’un Toulouse-Lautrec. La calligraphie, enfin, intègre le texte informatif à l’image, sans l’alourdir. Le «style Mucha» va déferler sur toute l’Europe, en parallèle à l’art nouveau, dont il devient un étendard. Le Tchèque s’attelle à concrétiser ce premier succès. Il se lance à fond dans le travail, produisant six autres affiches pour le théâtre de la Renaissance, dont celles de Lorenzaccio et de La Dame aux camélias en 1896, puis deux ans plus tard, de Médée. Après l’héroïne byzantine de Gismonda, c’est une Parisienne moderne et chic qui est retenue pour illustrer La Dame aux camélias. Mucha se joue des codes et impose sa mode. Comprenant l’intérêt pour ce nouveau médium et souhaitant en faire profiter un plus large public, Les Maîtres de l’affiche  «Publication mensuelle contenant la reproduction des plus belles affiches des grands artistes français et étrangers»  le diffusent, surfant sur cet âge d’or. Des exemplaires en témoignent fréquemment en ventes, où ils atteignent régulièrement quelques centaines d’euros à l’unité. En revanche, lorsque la publication complète, éditée par l’atelier Chéret de décembre 1895 à novembre 1900 apparaît  chaque numéro comprenant quatre affiches de format cloche (30 x 40 cm) reproduites en chromolithographie , on note d’autres résultats, à la hauteur des 72 685 € chez Ferri & Associés, le 11 avril 2018, pour un ensemble contenant également quatre-vingts affiches dépliantes.

 

Les Maîtres de l’affiche, publication mensuelle contenant la reproduction des plus belles affiches illustrées des grands maîtres français et étrangers
Les Maîtres de l’affiche, publication mensuelle contenant la reproduction des plus belles affiches illustrées des grands maîtres français et étrangers, préfaces par Roger Marx, Paris, imp. Chaix, 1896-1900, 5 vol. in-folio, complet des 240 planches et enrichi de 80 affiches dépliantes.
Paris, Drouot, 11 avril 2018. Ferri & Associés OVV.

Adjugé : 72 685 €

Publicité et commerce
En 1896, Alphonse Mucha signe un contrat d’exclusivité avec Ferdinand Champenois (1842-1915), fondateur en 1878 de l’imprimerie du même nom, se définissant comme «fabricant d’images pour le commerce». Celui-ci vient de succéder à Lemercier pour réaliser les affiches des spectacles de Sarah Bernhardt. La qualité des productions de la société est rapidement reconnue par les grandes marques de l’époque et, les talents des deux hommes conjugués, va contribuer à la reconnaissance publique des champagnes Mumm, Ruinart, Moët & Chandon, du papier à cigarettes Job, de la liqueur Bénédictine, des bières La Meuse  11 300 € pour un exemplaire de 1897 chez Ader en juin 2011. Sans oublier les fameux biscuits Lefèvre-Utile : lors de la première partie de la vente de la collection Olivier Fruneau-Maigret, le 19 septembre dernier chez Leclere, une étiquette imprimée vers 1898 pour les boîtes en fer-blanc de gaufrettes à la vanille se décollait à 1 040 €, et un habillage de boîte pour les «Biscuits-Bordeaux», à 975 €. Le second volet de la collection doit se dévoiler en décembre, mais déjà un dessin à l’encre, Les Femmes aux fleurs (œuvre préparatoire pour le seau à biscuits), est annoncé entre 15 000 et 20 000 €. L’esthétique art nouveau triomphe sur ces créations commerciales de tous types : menus, étiquettes, habillages de boîtes, cartes de vœux et, bien sûr, affiches. Toutefois, cette collaboration ne se limite pas à la publicité. Reprenant les standards qui ont signé son succès  aura de mystère et somptuosité des décors , l’artiste conçoit également des panneaux esthétiques sans texte, à seule visée décorative. Ainsi voient le jour les séries des «Mois», des «Saisons», des «Arts» ou encore du «Zodiaque», dans une volonté de produire une nouvelle forme d’art abordable et accessible au plus grand nombre. Les temps ont changé, ces feuilles s’envolent. L’Automne exposait ses couleurs à 6 120 € chez Aguttes, en 2013, et une série complète des «Quatre saisons», imprimée vers 1900, recevait 51 000 € sous le même marteau, mais en 2015. Il faut avouer que le style de l’artiste connaît là son apogée. À l’aube du XXe siècle, Mucha occupe une position éminente sur la scène artistique internationale. Il est le décorateur le plus en vogue et l’illustrateur le plus copié. Le «maître de l’affiche», c’est vraiment lui !

1896
C’est l’«année Mucha» : il est invité à participer au Salon des Cent, la manifestation la plus prestigieuse concernant l’estampe et l’affiche.
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