Mony Linz-Einstein ou la passion de l’insolite

Le 13 septembre 2018, par Laurence Mouillefarine

Avant d’aborder un nouveau chapitre de sa vie professionnelle, Elle vide sa galerie parisienne. Cette antiquaire a fait des curiosités sa spécialité Et s’avère aussi singulière que ses objets.

 
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Non, je ne ferme pas !», clame Mony Linz-Einstein à ses relations, qui l’appellent, inquiètes, à l’annonce de la vente de la galerie Epoca. «Et je ne suis pas morte non plus, ajoute-t-elle, caustique. Je m’allège.» L’antiquaire parisienne a, en effet, confié à Me Alexandre Millon le soin de disperser, le 20 septembre, une partie de son stock. Cinq cents objets. Chaque lot porté à l’inventaire du commissaire-priseur lui a pincé le cœur. «Je vais désormais m’occuper d’artistes contemporains. Je ne vous en dirai pas plus, par superstition.» Toujours mystérieuse… À la fois volubile et en retrait, la dame ne se livre pas. Du reste, elle a peur d’être photographiée, comme si l’image allait être un révélateur. Cela fait trente-deux ans déjà que la professionnelle a ouvert la galerie Epoca, rue de Verneuil, après avoir officié rue des Saints-Pères. Sa vitrine est discrète. Rien ne laisse deviner ce qui attend l’amateur après avoir franchi le seuil. Deux cents mètres carrés, à peine éclairés, où s’accumulent des objets étranges, de tous continents, de toutes époques : des plats en céramique à la manière de Palissy dans lesquels grouillent des reptiles, des squelettes d’animaux, des meubles en bois de cervidés, des panneaux décoratifs revêtus de coquillages... Rien de classique. «Lors de ma première participation à la Biennale des antiquaires, le Syndicat ne savait pas dans quelle catégorie me ranger ; j’ai imposé une rubrique Curiosités.» Chez elle, le meuble d’apparat côtoie l’outil modeste. Un canapé appliqué d’argent, sur lequel un maharajah aurait posé son séant, voisine avec un vieil instrument agricole. Le tout exposé dans un royal désordre… La figure d’un singe, effigie du dieu Hanuman, émerge derrière une pile de chaises qui menace de chuter. «Mes parents ont essayé de m’apprendre la rigueur, c’est loupé !», note la commerçante, amusée, dans l’album photo dédié à sa galerie. «L’appartement de ma mère était tiré au cordeau. Rien ne dépassait ! Sa cuisine ressemblait à l’intérieur d’une clinique. J’ai fait une réaction.» Certes… Si ce pittoresque capharnaüm déconcerte les uns, il enchante les autres. Ainsi, Ménéhould de Bazelaire, responsable de la collection d’Hermès, y voit une touche de magie. «Une visite parmi le foisonnement d’objets insolites et merveilleux qui peuplent la galerie s’apparente au maniement de la baguette de sourcier», écrit-elle, joliment, dans l’une des préfaces qui ouvrent le catalogue de la vente Epoca. L’auteur d’un tel décor est, évidemment, une originale. Bien avant que la loi n’autorise à accoler son nom de jeune fille à son nom marital, Mony a choisi, en toute modestie, d’ajouter à son patronyme celui de son arrière-grand-oncle : Einstein. Un génie, ça vous pose.
Just looking around
Laissons un de ses amis, Pascal Flamand, la décrire dans l’exercice de ses fonctions. L’éditeur, ancien président du Seuil, la connaît bien. Il apprécie son «humour en biais», comme il dit, son sens de la dérision. Chaque fois qu’il doit assister à une réunion à la Maison des écrivains, rue de Verneuil, sur le trottoir d’en face, il lui rend visite. Et de raconter : «Mony est au fond de son bureau, et un quidam a l’outrecuidance de sonner. Elle se dirige vers la porte, observant celui qui ne sait pas qu’il est vu. Une fois celui-ci admis dans l’enceinte, elle jauge l’interlocuteur. Si elle le juge acceptable, s’il a le regard avide, et un questionnement subtil, alors le spectacle commence ! De sa voix d’alto, Mony évoque progressivement l’histoire de l’objet, le bonheur de le posséder. Du théâtre…» Pour peu que la maîtresse des lieux soit d’humeur généreuse, le badaud  auquel on ne vendra rien  a droit de séjour dans la galerie. C’est un «JLA» (Just Looking Around), selon le code que l’antiquaire partage avec son assistante, Mme Vincent, qu’elle n’appellera jamais par son prénom, en dépit de vingt-cinq ans de complicité. Croyez-le ou non, elles n’ont jamais rien perdu dans ce bric-à-brac. Chaque pièce est identifiée, numérotée, répertoriée. D’autant que Mony s’est révélée fanatique d’informatique. «Certes, se souvient Mme Vincent, il nous est arrivé de traquer un bibelot comme deux folles des heures durant, en tournant sur nous-même, sans mettre la main dessus, de l’oublier, puis de le voir ressurgir des mois plus tard d’un buffet à transformation.» Surprise ! Car l’antiquaire de la rue de Verneuil raffole de mobilier à système : la console qui se déploie pour devenir table de salle à manger, le chevalet d’un peintre qui, en se repliant, forme un tabouret. Autrement dit, des meubles qui cachent un secret... Mony les chinait dans le nord de l’Europe, en Suède notamment.


 

Fauteuils scoubidous, entrelacs d’osier naturel et d’osier laqué noir, France, vers 1940.
Fauteuils scoubidous, entrelacs d’osier naturel et d’osier laqué noir, France, vers 1940. © COURTESY MILLON


Désordre phénoménal
Continuons notre exploration. Des ornements en bois sculpté, accrochés au mur, semblent là depuis toujours. Ils proviennent du Rajasthan et du Gujarat. «J’ai fait cinquante-huit voyages en Inde, précise notre hôte. Malgré la saleté, malgré le fait que j’y étais chaque fois malade, j’ai découvert des régions inaccessibles au touriste. Quel choc m’a donné ce pays !» Sur le même mur, ces décors indiens cohabitent avec un portait de Mony, l’œuvre d’un peintre polonais qu’elle a défendu un temps, avant de le jeter dehors un jour qu’il manifestait son antisémitisme. Et soudain, parmi les antiquités, on aperçoit des pièces de design contemporain inattendues. Ici, un ingénieux fauteuil-bibliothèque, conçu par le Studio Nobody & co ; là, un lustre en résine et monnaie-du-pape. «Andrée Putman adorait ce modèle, qu’elle a fait refaire en plus grand et dans toutes les couleurs.» Les décorateurs hantent, bien sûr, l’antre de Mony. Madeleine Castaing s’y approvisionnait. «Pas question de négocier, elle confondait les francs et les euros». Leila Menchari, ordonnatrice merveilleuse des vitrines d’Hermès, venait souvent y fureter. «Je me souviens d’un ange du XVe siècle qu’elle avait choisi et dont un amateur, passant faubourg Saint-Honoré, tomba amoureux, dès le premier jour au lever de rideau. Bien qu’il ait fait des pieds et des mains pour l’emporter sur-le-champ, il dut attendre plusieurs mois que l’étalage soit démonté !» Divin client... L’architecte du roi Hassan II arpente Epoca à la recherche de dagues mogholes pour la collection virile de Sa Majesté. On y croise également des historiens de l’art parmi lesquels Alain Tapié, conservateur en chef honoraire des musées de France, intellectuel précieux. «J’ai beaucoup d’attirance pour le lieu, confie le chercheur. En même temps, j’ai toujours peur de ne pas arriver au bon moment, de troubler ce désordre phénoménal.» Ce spécialiste de l’art baroque s’y promène lorsqu’il prépare des expositions sur les vanités ou «le sens caché des fleurs». «J’entre dans cette galerie comme j’ouvre un livre dont je suis sûr qu’il ne contient pas les informations que je cherche, mais avec l’intuition qu’un élément va me suggérer une idée.» Quant aux artistes, ils sont à l’évidence séduits par le labyrinthe de Mony. Matta, passionné d’antiquités mexicaines, passait en voisin, l’œil aux aguets. Paloma Picasso y glane ses petits cadeaux de Noël. La veuve de Tunga (plasticien brésilien), Cordelia Fourneau de Mello Mourão, a, elle aussi, le goût des choses bizarres. Son père était un peintre surréaliste. «Un objet, qu’il soit conçu par un chaman indien, un artisan franc-maçon ou un grand artiste, porte l’esprit de celui qui l’a réalisé. Des personnes comme Mony ou Tunga distinguent la force spirituelle dans les choses apparemment inanimées.» À en croire Cordelia, Mony serait médium. Aussi, peut-être sait-elle déjà si sa vente aux enchères sera un succès.

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