Montée en puissance de l’archéologie au Parcours des mondes

Le 06 septembre 2019, par Stéphanie Pioda

Pour sa dix-huitième édition, le Parcours des mondes ouvre sa géographie pour renforcer la présence de l’archéologie, ayant définitivement conquis sa place de leader mondial dans les arts extra-européens.

Coupe de divination Agere ifa, XIXe siècle, bois, h. 25 cm. Galerie Serge Schoffel, Bruxelles.
© photo Studio Asselberghs – Frédéric Dehaen. Galerie Serge Schollel, Bruxelles

Ils seront tous là ! Collectionneurs, amateurs, curieux, conservateurs de musées et décorateurs se presseront des quatre points cardinaux de la planète pour ne rater sous aucun prétexte ce rendez-vous dédié aux arts d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, des Amériques et à l’archéologie. «Un événement mondial sans équivalent», s’enthousiasme Christophe Hioco (Paris) ; «Assurément le dernier salon de ce type encore attractif pour une très large clientèle internationale», renchérit Philippe Boudin de la galerie Mingei (Paris).
La monomanie dépassée
«Beaucoup programment ce moment pour se faire plaisir, sachant que les marchands ont réservé leurs plus belles pièces», analyse Olivier Larroque, qui dévoile pour l’occasion une poupée de divination osanyin du Nigeria, dont on connaît quatre ou cinq exemplaires au monde. Qualité, rareté et découverte sont les maîtres mots des sélections pointues, réunies bien souvent sur plusieurs années. Lucien Viola, de la galerie l’Ibis (Marrakech), rêve qu’un mécène achète sa sculpture fragmentaire de Néfertiti en granit rose pour l’offrir au Musée royal d’art et d’histoire de Bruxelles, et ainsi compléter le groupe formé avec son époux, Akhenaton. Le travail de fonds des galeries offre l’opportunité de monter une vingtaine d’expositions thématiques remarquables, à l’image de celles sur les ethnies  Yoruba chez Serge Schoffel (Bruxelles) ou Baoulé chez Lucas Ratton (Paris)  sur l’art de la vannerie de bambou à la galerie Mingei (Paris), les masques sacrés de l’Afrique de l’Ouest et Centrale enchantant la galerie Abla & Alain Lecomte (Paris). Certains thèmes mènent vers une lecture comparative : c’est le choix de Véronique du Lac, directrice de la galerie Alain Bovis (Paris), déclinant différentes approches de la folie. «Dans le cas du Népal et de l’Océanie, il s’agit de la folie créative qui est à l’œuvre, avec des inventions formelles parfois délirantes, alors qu’en Afrique, elle apparaît comme la projection de l’esprit humain, qui s’exprime à travers des rites magico-religieux, créant des objets ‘’chargés’’ de matériaux aux pouvoirs obscurs.» Au cœur de Saint-Germain-des-Prés, entre les rues des Beaux-Arts et Guénégaud en passant par les rues de Seine et Mazarine, les visiteurs déambuleront ainsi au gré des soixante-quatre galeries sélectionnées (dont 50 % sont étrangères) dans une ambiance festive. Le nombre total reste certes le même qu’en 2018 mais la nouveauté est la montée en puissance des galeries d’archéologie : huit contre trois, dont J. Bagot Arqueología (Barcelone), Cahn Contemporary (Bâle), Eberwein (Paris), Harmakhis (Bruxelles) ou Tarantino (Paris). «Cela manquait pour un panorama complet de tous ces mondes de notre parcours», justifie Pierre Moos, le directeur de l’événement (voir la Rencontre
Pierre Moos : l’homme qui recréa le Parcours des mondes, Gazette n° 27, page 13). Ce parti pris reflète par ailleurs l’intérêt grandissant des collectionneurs, qui jouent la carte de la transversalité et de la diversification. Frédéric Rond (Indian Heritage, Paris) rencontre de nouveaux clients au Parcours, «très souvent des collectionneurs déjà passionnés par d’autres domaines des arts premiers qui, passant le seuil de ma galerie pour la première fois à cette occasion, découvrent ces objets himalayens et en tombent amoureux»… Cette année, on succombera à des masques primitifs népalais. Pour Stéphane Jacob, défenseur de l’art aborigène depuis vingt-trois ans, «il y a de plus en plus de collectionneurs d’art africain qui s’intéressent aux créations de Dennis Nona (3 000/5 000 €), Dorothy Napangardi (25 000/30 000 €) ou Abie Loy (8 000/10 000 €), qui se marient très bien avec du mobilier des années 1930, par exemple. Les gens sont moins monomaniaques qu’à une époque, et ma galerie reçoit plus de jeunes collectionneurs que certaines autres.»
 

Népal, vers 1800. Masque, bois, pigments, h. 24,5 cm. Galerie Indian Heritage, Paris.
Népal, vers 1800. Masque, bois, pigments, h. 24,5 cm. Galerie Indian Heritage, Paris. Photo Frédéric Rond

Un vaste marché
Si ces passionnés viennent d’Australie, des États-Unis et de toute l’Europe, «c’est avec l’intention d’acheter» reconnaît Christophe Hioco. Ils trouveront de simples scarabées égyptiens à 300 € à la galerie de l’Ibis jusqu’à des pièces au-delà de 300 000 €, avec une majorité comprise entre 10 000 et 100 000 € : un rare bouclier Asmat (Papouasie, 75 000 €) chez Michel Thieme (Amsterdam), une dague du XVIIe siècle venant du plateau indien du Deccan (15 000 €) chez Runjeet Singh (Londres), ou encore seize masques zoomorphes (entre 3 500 et 35 000 €) réunis chez Laurent Dodier (Paris), pour son exposition «Les grands fauves». Dans ce vaste marché, l’Asie du Sud-Est prend de plus en plus de place. «Il y a des pièces superbes à des prix très compétitifs. Ce secteur va compter dans les dix prochaines années», prédit Pierre Moos. À découvrir par exemple, un fabuleux pommeau de canne tungkot malehat de chamane batak (Sumatra), chez l’américain Thomas Murray (Mill Valley) : «L’Océanie est en train de grignoter petit à petit le marché de l’art africain, pour lequel on trouve difficilement des belles pièces»…

 

Égypte, Moyen Empire, 2050-1780 av. J.-C. Hippopotame en pierre calcaire, 2,7 x 5,8 cm. Galerie Eberwein, Paris.
Égypte, Moyen Empire, 2050-1780 av. J.-C. Hippopotame en pierre calcaire, 2,7 5,8 cm. Galerie Eberwein, Paris. Photo Studio Sébert

Des provenances prestigieuses
Un des enjeux du sérieux de l’événement est la qualité irréprochable des artefacts  tous passent l’épreuve du vetting et de la base de données des objets volés d’Art Loss Register , se doublant bien souvent de pedigrees prestigieux et anciens : la figure de Tiki des îles Marquises présentée chez Michael Hamson a été collectée par les missionnaires américains Richard et Clarissa Armstrong en 1833-1834 (et pas vue sur le marché de l’art depuis 186 ans) ; présenté par Martin Doustar (Bruxelles), l’ensemble inédit de massues polynésiennes réuni par l’ornithologue français Raymond de Dalmas, lors d’un voyage autour du monde en 1882-1883, est demeuré jusqu’à ce jour dans la même famille (de quelques centaines d’euros à environ 100 000 €). D’autres ont fait un travail d’enquête pour retracer le parcours des pièces. «Nous avons retracé l’histoire de ce masque tatanua de Nouvelle-Irlande. Il a été acquis le 7 septembre 1905 par William Oldman, considéré comme le plus important marchand d’art océanien et qui a influencé ses contemporains», narre Theodor Fröhlich (Zürich). Une satisfaction que partage Christophe Hioco, qui a retrouvé la trace de son bodhisattva du IIe-IIIe siècle de l’ancienne région du Gandhara (autour de 200 000 €), passé en vente à Drouot en 1932. Il s’agit aussi de rassurer les collectionneurs dans le débat houleux sur les restitutions, toutefois apaisé par le discours du ministre de la Culture Franck Riester lors du forum «Patrimoines africains : réussir ensemble notre nouvelle coopération culturelle», qui s’est tenu le 4 juillet à l’Institut de France. Saluant le rôle du Parcours des mondes dans la promotion des arts extra-européens, il a rappelé que l’État «n’a pas vocation à prendre des mesures restrictives concernant les patrimoines africains détenus en mains privées, ni d’en limiter la circulation ou le commerce». Une bonne nouvelle pour Pierre Moos, qui aime à rappeler par ailleurs que «plus de 70 % des pièces d’art africain ont été fabriquées pour être vendues et que les 30 % restantes ont été achetées ou échangées», exception faite des pillages du général Alfred Dodds au Dahomey (actuel Bénin). De la même façon, Alexander Biesbroek (Voorschoten) rapporte que jusque dans les années 1980, «de nombreux marchands étaient autorisés par le gouvernement égyptien à vendre des œuvres avec des licences d’exportation. Il y avait même une boutique dans le musée égyptien du Caire». Illustration immédiate avec la statue de Ptah-Sokaris-Osiris de la Basse Époque (VIIe-IVe siècle av. J.-C.) qu’il présente (16 000 €) : elle a appartenu à une collection privée suisse et dispose justement de cette licence d’exportation signée du directeur du musée égyptien, avec l’aval du ministère de la Culture égyptien. Le sérieux reste l’alpha et l’oméga de la profession.

Karo Batak, Sumatra, XVIIIe-XIXe siècle. Sommet d’une canne de chamane tungkot malehat, bois, coton, cheveux, plumes, h. 32,8 cm. Galerie Thomas Murra
Karo Batak, Sumatra, XVIIIe-XIXe siècle. Sommet d’une canne de chamane tungkot malehat, bois, coton, cheveux, plumes, h. 32,8 cm. Galerie Thomas Murray. Photo Don Tuttle. Galerie Thomas Murray, Mill Valley (États-Unis)



 
4 questions à
Julien Flak

Pourquoi le choix d’exposer la Nouvelle-Irlande ?
Je trouve ses créations très à part dans le monde océanien, avec une exubérance et folie architecturale complètement uniques. C’est un art de la métamorphose et de la transformation, très fantasmagorique et poétique, qui en même temps s’inscrit bien dans l’art mélanésien par la férocité et la force d’évocation. Il a frappé très tôt le regard occidental par son utilisation des couleurs, par sa symbolique et par sa charge onirique. On est vraiment dans les pas des surréalistes, avec des productions artistiques qui ont touché l’âme poète des grands artistes du XXe siècle.

Verra-t-on des pièces emblématiques ?
Pour cette exposition qui a été longue à mettre en œuvre, je souhaitais montrer un large panel de cet art. Il se déploie avec les masques tatanua aux grandes coiffes flambloyantes au ton roux orangé, avec de saisissantes effigies et frises malagan regorgeant de figures imbriquées, mais aussi une gracieuse proue de pirogue collectée dès 1894, ou encore un masque matua de plus d’un mètre de haut, sculpté d’une danse ininterrompue de personnages fantasmagoriques.

Beaucoup de pièces ont une provenance prestigieuse, dont les musées allemands…
La Nouvelle-Irlande était une possession allemande jusqu’à la Première Guerre mondiale. C’est ainsi que les objets collectés entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle par les ethnologues, marchands et administrateurs coloniaux se sont retrouvés chez les surréalistes – Breton avait de superbes pièces dans son bureau – et dans les collections et les musées allemands. Ces derniers pouvaient vendre, jusqu’à il y a un demi-siècle, des objets qui étaient largement représentés. Aujourd’hui encore, les réserves des collections de Berlin, Leipzig, Brême sont époustouflantes, avec une profusion d’objets qu’on ne connaît pas sur le marché.

Quelle est la fourchette des prix de ces pièces ?
J’ai tenu à avoir une grande variété, entre 2 000 et 100 000 €. Cet art de niche a toujours été très recherché par un petit nombre de collectionneurs et connaît toujours des batailles d’enchères, mais n’atteint pas les sommets de certaines régions de Papouasie.
à savoir
Parcours des mondes du mercredi 11 au dimanche 15 septembre 2019, (de 11 h à 19 h - 18 h le dimanche) Paris, Saint- Germain-des-Prés
www.parcours-des-mondes.com
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