Montargis sauvé des eaux

Le 24 janvier 2019, par Valentin Grivet

Agrandi et rénové, le musée Girodet de Montargis a rouvert ses portes en décembre dernier, après six ans de fermeture. Un chantier qui s’est accompagné de la restauration d’un millier d’œuvres, endommagées par une inondation.

Anne-Louis Girodet, Mardochée, vers 1790-1800, huile sur toile, 61 x 40 cm.
© F. Lauginie, musée Girodet, Montargis


À seulement une heure de train de Paris, le musée de Montargis est injustement méconnu. En plus de conserver la plus importante collection d’œuvres d’Anne Louis Girodet (1767-1824) après celle du Louvre, il peut s’enorgueillir d’abriter quelques chefs-d’œuvre de Francisco de Zurbarán, Ludovic Carrache, Hubert Robert, Charles Joseph Natoire ou Hieronymus Janssens. «C’est cet éclectisme qui fait le charme du musée. Il propose une promenade à travers les époques, tout en étant principalement axé sur la période 1780-1875 et le passage du néoclassicisme au romantisme», souligne Sidonie Lemeux-Fraitot, chargée des collections. Après une rénovation du bâti, la construction d’une extension et des interventions de restauration sur plusieurs centaines de peintures et d’œuvres graphiques, le musée Girodet ouvre un nouveau chapitre de son histoire romanesque. Celle-ci a commencé il y a plus d’un siècle et demi, par un heureux mensonge. À l’aube des années 1850, à l’heure où l’État confie nombre d’œuvres en dépôt dans les musées de province, le docteur Ballot (1797-1887), maire de Montargis, et le baron de Girardot (1815-1883), sous-préfet de l’arrondissement, se plaignent de n’avoir rien obtenu pour leur musée… qui n’existe pas ! L’État répond favorablement, et les œuvres qui seront envoyées à la Ville constitueront la base de la future institution. Inauguré le 24 mai 1853, le premier musée est installé dans une aile du théâtre municipal et réunit un corpus éclectique  cinq tableaux de Girodet offerts par ses héritiers, des sculptures, des objets archéologiques, des médailles, des monnaies… , complété de dons de notables et de collectionneurs. Mais c’est grâce à la générosité de Philippe-François Durzy (1764-1851), qui légua sa fortune à la Ville, que le musée va prendre de l’ampleur. Cet ancien commandant des armées de Napoléon Ier souhaitait doter Montargis d’une école professionnelle et d’une bibliothèque, auxquelles s’adjoindrait le musée. Selon sa volonté, et par le biais d’une fondation qui portera son nom, le bâtiment de style néoclassique que l’on connaît aujourd’hui est construit entre 1859 et 1864. Plusieurs artistes s’investissent dans le projet, comme le peintre Alexandre Dumeis, auteur des décors du plafond du grand salon, et Henry de Triqueti, qui prête ses talents de sculpteur  les allégories sur le fronton de la façade  et de muséologue. L’école quittera les lieux en 1881, et le musée partagera ensuite ses espaces avec la mairie jusqu’en 1988. Le musée prend le nom de «Girodet» en 1967, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de l’enfant du pays. Ses collections ne cessent de s’enrichir, au gré des dons et des acquisitions. Au début des années 2000, désormais labellisée musée de France, l’institution est à l’étroit, et le bâtiment jugé vétuste. Un projet scientifique et culturel est rédigé en 2010, puis décision est prise de le rénover et de l’agrandir. Confiée dans un premier temps à Philippe Charles Dubois & Associés, la maîtrise d’œuvre sera reprise en 2014 par le cabinet Basalt Architecture.
 

La façade rénovée du musée Girodet.
La façade rénovée du musée Girodet.© F. Lauginie, musée Girodet, Montargis


Un chantier perturbé par une crue exceptionnelle
L’objectif est de conserver l’esprit du lieu, avec sa grande galerie caractéristique du XIXe siècle, éclairée d’une lumière zénithale, tout en l’adaptant aux besoins d’aujourd’hui. De plan classique  un corps principal et deux ailes en retour , l’édifice a fait l’objet d’une rénovation complète, des planchers aux façades, en passant par les décors peints. Son extension en béton, construite côté parc, a permis de doubler la surface du parcours permanent et de créer trois salles d’expositions temporaires, tout en ménageant de nouveaux espaces pour les bureaux, les réserves et les ateliers pédagogiques. L’autre nouveauté est l’élégante galerie vitrée de 250 mètres carrés qui apparaît devant la façade principale et en souligne l’architecture XIXe sans l’alourdir. «Elle permet d’améliorer l’accueil et la circulation des visiteurs, rendus compliqués au rez-de-chaussée par la présence, au centre du bâtiment, de la salle des mariages néo-Renaissance de l’ancienne mairie, à laquelle il n’était pas question de toucher», explique Sidonie Lemeux-Fraitot. Le chantier a débuté en 2015 avant d’être brutalement interrompu en mai 2016. Le soir du 31 mai, un déluge s’abat sur Montargis, entraînant une crue exceptionnelle du Loing et l’inondation des réserves provisoires où les collections du musée avaient été entreposées. À quelques semaines de la date prévue d’achèvement des travaux, 80 % des œuvres sont endommagées. Deux ans de restauration seront nécessaires, financées par l’État, la Région Centre-Val de Loire, la direction régionale des affaires culturelles, le Département du Loiret, l’Agglomération et plusieurs mécènes (AG2R-La Mondiale, Fondation EDF, Crédit Agricole de Montargis…) pour remettre en état la totalité des peintures et des dessins.

 

Anne-Louis Girodet, La Leçon de géographie, 1803, huile sur toile, 103,5 x 81,5 cm.
Anne-Louis Girodet, La Leçon de géographie, 1803, huile sur toile, 103,5 x 81,5 cm. © F. Lauginie, musée Girodet, Montargis


Les petits formats de Girodet pleins de délicatesse
Malgré ces tristes aléas, les travaux ont rapidement repris, accompagnés d’une réflexion sur le nouveau parcours muséographique. Si les collections comptent près de 5 000 œuvres (pièces archéologiques et extra-européennes, objets d’art, peintures, sculptures…), Pascale Gardès, directrice du musée Girodet, a fait le choix d’une scénographie aérée. Après une introduction sur l’histoire du musée et un espace où sont réunis le Saint Jérôme pénitent de Zurbarán et Les Trois Crânes de Théodore Géricault, une vaste salle est consacrée à Henry de Triqueti. Son fonds d’atelier, offert à la Ville par sa fille en 1874, compte 300 médaillons, plâtres et bronzes. Peu connu en France, l’ami et voisin de la famille Girodet a surtout fait carrière en Angleterre, son chef-d’œuvre étant le décor de la chapelle Wolsey au château de Windsor, réalisé à la demande de la reine Victoria après la mort de son mari, Albert de Saxe-Cobourg. Le circuit mène ensuite à la grande galerie  divisée en deux par le salon central , jalonnée de colonnes monumentales provenant de l’église Sainte-Madeleine voisine. Les premières cimaises, d’un blanc immaculé, sont consacrées à la peinture ancienne  dont l’Ecce homo de Ludovico Carrache, une Descente de Croix de Frans II Francken, un modello de Francesco Solimena et Moïse sauvé des eaux de Nicolas de Plattemontagne , avant de dévoiler la collection Anne Louis Girodet. La carrière du peintre et graveur français, entré dans l’atelier de Jacques Louis David à 17 ans, est ici retracée sous ses différents aspects et à toutes les périodes, entre compositions néoclassiques héritées de David et visions plus sensuelles (la seconde version du Sommeil d’Endymion). Si l’on retrouve le Girodet peintre d’histoire (Horace tuant sa sœur Camille, l’un des premiers tableaux à avoir été offerts au musée dès 1853), il se révèle surtout dans le caractère plus intime de ses paysages et de ses portraits (la remarquable Étude pour le père Aubry, tout en clair-obscur). Le peintre témoigne dans ces petits formats d’une délicatesse, d’un sens du détail, d’un réalisme dans le rendu des matières, moins perceptibles dans ses peintures «officielles», tel l’immense Napoléon en costume impérial, d’honnête facture mais froid et sans âme, présenté en fin de parcours, en face d’un ensemble de toiles orientalistes. Riche de vingt tableaux et cent trente dessins présentés par rotation pour des questions de conservation , la collection Girodet est conséquente et continue à s’enrichir. «Le musée a récemment acquis une huile sur toile, Mardochée, et nous aimerions, à l’avenir, pouvoir acheter des œuvres de jeunesse pour documenter ses années de formation», conclut Sidonie Lemeux-Fraitot. 

À voir
Musée Girodet, 2, rue du Faubourg-de-la-Chaussée, Montargis, tél. : 02 38 98 07 81.
Entrée gratuite jusqu’au 28 février 2019.
www.musee-girodet.fr
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