Gazette Drouot logo print

Monstre ou totem, une sculpture ambigüe de Guidette Carbonell

Publié le , par Anne Foster

Guidette Carbonell, artiste céramiste et textile, est une des vedettes de la collection d’un amateur nantais. La série des Harpies, thème central de son art, fut déclinée sous diverses formes, sculpture, tenture de tissus. 

Monstre ou totem, une sculpture ambigüe de Guidette Carbonell
Guidette Carbonell (1910-2008), Harpie, sculpture double face en céramique émaillée, piètement en fer sur base en béton, monogrammée, h. totale : 100 cm, h. de la céramique : 59 cm.
Estimation 30 000/50 000 

Étrange figure que cette stèle inspirée d’un oiseau, d’une femme-oiseau, une Harpie nous dit-on ! Cette œuvre témoigne d’une forte personnalité, acceptant un monde primitif où les frontières entre le bien et le mal, les bienfaits et les fléaux, est plus que ténue. Même l’animal hybride semble s’étonner de cette ambiguïté, ouvrant des yeux tout ronds sur son entourage. Nature et mythologie sont liées dans la famille de Guidette Carbonell : sa mère, d’origine arménienne, est peintre ; son père, catalan, médecin, encourage son désir de devenir artiste. Nourrie des légendes grecques et des contes orientaux, inscrite en 1928 à l’académie Ranson – où elle suit les cours de dessin et de peinture de Roger Bissière, son maître et fidèle ami –, la jeune fille trouve sa vocation de céramiste en partageant l’atelier de Josep Llorens i Artigas. Dans le modelage de la glaise, elle trouve la liberté qui sied à sa fantaisie et à son désir de recherches iconoclastes à l’époque. Pour souligner la singularité de ses créations, elle inclut des morceaux de verre, des galets, du métal, des coquillages… Peu à peu émerge un bestiaire délirant et équivoque, où l’humain et l’animal fusionnent ; ce monde fantastique trouve sa plénitude dans la série des «Harpies». Sa première effigie de femme-oiseau est dessinée à l’oxyde de fer sur un grand panneau en lave émaillée, présenté à l’Exposition universelle de Bruxelles, en 1958, et pour lequel l’artiste reçoit la médaille d’or. Les «Harpies» se transforment en sculptures aussi fantasques que proches de l’abstraction. Sous la forme de totems plats bifaces, en ciment émaillé, un ensemble est exposé à la première Biennale de Vallauris en 1966. On peut y reconnaître, très stylisée, la harpie féroce, du genre Harpia, connue également au Brésil sous le nom de «faucon royal», le plus grand rapace des forêts tropicales. Ceci pour l’information scientifique… Or, la harpie figure dans les légendes de la création de la vie, telles que rapportées par Homère, Hésiode, Apollonios de Rhodes… Fils de Gaïa, Pontos («le flot») engendre Thaumas («le merveilleux»). Ce dernier uni à Électre met au monde Iris, messagère des dieux aux ailes d’or, et les harpies. Selon la tradition, elles sont au nombre de trois,  Aello («bourrasque»), Ocypète («vole vite») et Podargé («pieds légers»). Représentées avec un corps de rapace ailé et une tête de femme, ou encore sous forme d’oiseau pour Apollonios, elles participent à l’ordre divin. Déclenchant tempêtes, assimilées aux ouragans, voleuses d’âmes, de sinistre réputation, elles voient leur nom passer dans le vocabulaire courant comme emblématique de femme méchante, harcelant ses proches. Podargé, sous l’apparence d’une jument, séduisit Zéphyr… ainsi naquirent des chevaux immortels, tels Xanthe et Balios, offerts à Achille. Divinités primitives complexes, entre monstres et totems, les harpies de Guidette Carbonell se parent peu à peu de couleurs brillantes. L’artiste, abandonnant l'hiératisme de la sculpture, déclinera le thème en chatoyantes tentures, bouts de tissus assemblés et cousus.

mardi 17 mai 2022 - 10:00 (CEST) - Live
8-10, rue Miséricorde - 44000 Nantes
Ivoire - Couton - Veyrac - Jamault
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne