Monique Frydman, chronique picturale d’un temps suspendu

Le 21 septembre 2021, par Harry Kampianne

Connue pour ses nombreuses toiles abstraites, cette artiste engagée a réalisé durant le confinement une série de monotypes sur papier japon. Un autre aspect de son art, pratiqué dans le secret de l’atelier.

© Raphaël Frydman

C’est dans le calme et le doux cocon de son atelier, niché au cœur d’un écrin de verdure à une quinzaine de kilomètres de Rambouillet, que l’artiste évoque l’année écoulée. « J’ai avant tout profité du premier confinement de la crise sanitaire pour faire une série de monotypes sur papier japon. Parallèlement, c’était l’occasion rêvée de faire un peu de rangement dans mon atelier. En m’attelant à cette tâche avec l’aide de Chloé, mon assistante, j’ai ressorti de mes vieux cartons ces dessins très intimes des années 1976-1983, que j’avais presque oubliés et jamais montrés. Cette découverte a provoqué une très vive émotion chez mon assistante qui a insisté pour que je les expose. Beaucoup de jeunes femmes de sa génération venues me rendre visite à l’atelier ont eu le même sentiment et la même insistance. Je n’aurais jamais pensé que cela pouvait être le fruit d’une exposition. » Deux cents dessins au total issus de cette période de remise en question ont été exhumés de ses archives. Trois d’entre eux, aux couleurs vives, trônent sur une grande table. Témoignages de cette tension graphique et charnelle de corps érotisés, souvent difformes, écartelés, tendant parfois vers un hermaphrodisme sibyllin, malgré son besoin vital, selon elle, de mettre en avant le corps féminin. « À ce moment-là, je ne dessinais pas par revendication féministe. Il s’agissait pour moi de dépasser deux tabous, celui de la figuration, qui était mal vue à une époque où l’abstraction était en vogue, et la représentation du nu féminin non conventionnelle, vue par une femme peintre. Dans les années 1960, j’avais commencé par faire une peinture idéologique, voire militante, dans laquelle je me posais la problématique de savoir à quoi sert l’art par rapport à la lutte des peuples. Je suis vite arrivée à une impasse et j’ai choisi d’arrêter de peindre. Je n’avais plus aucun attrait vis-à-vis de l’atelier. Ce qui ne veut pas dire que j’ai complètement stoppé mes activités artistiques : j’étais professeure de dessin dans des lycées et des collèges, j’ai aussi conçu des décors pour du théâtre de rue, mais je n’avais plus ce désir de peindre. J’avoue que la reprise a été extrêmement difficile. La crise que j’ai traversée était vraiment profonde. Je me demandais : “Comment vais-je redevenir peintre ?” En définitive, j’ai commencé à dessiner de façon impulsive, principalement des corps féminins. C’était une manière de reprendre possession de moi-même, comme des sortes d’autoportraits où je me lâchais sans me poser la question de savoir si c’était recevable ou non. » La représentation du nu féminin par le biais du dessin lui servit de tremplin pour retrouver ce désir de peinture.
 

© Harry Kampianne
© Harry Kampianne

Capturer la couleur par l’intelligence de la main
Difficile pour elle de ne pas faire un parallèle avec cette abondante série de monotypes réalisés sur papier japon pendant le premier confinement, 129 au total, publiés dans une somptueuse monographie, Chronique des jours fêlés, aux éditions du Regard. Recluse de force dans l’ouate immaculée de son atelier, elle ne parvient pas à peindre. Il lui faut du temps pour trouver un nouveau rythme face à la violence de la pandémie. Sa capacité à travailler, à créer, est mise à mal, ce qu’elle ne comprend pas : la solitude et le retrait dans l’atelier lui sont pourtant indispensables pour peindre. « Je me suis sentie à nouveau désarçonnée, face à moi-même avec ma peinture devant un tel chaos sanitaire. Je me devais de réapprivoiser l’espace au regard de ce nouveau contexte. Ce que j’ai fait dès les premiers jours du confinement. J’ai remis de l’ordre en moi-même. » En utilisant le monotype comme technique de gravure, elle s’est imprégnée des couleurs du jardin et de l’intensité du printemps entourant son atelier. Des verts et des jaunes mordorés, nuances de feuillages, des violets, des bruns, des rouges, des roses, des orangés, le tout retranscrit à travers des petits formats sur papier japon très fin. « J’aime sa texture douce et translucide. C’est un papier à la fois souple pour absorber les couleurs et résistant car je peux revenir dessus avec des rehauts de pastel sec. » La presse traditionnelle est juste remplacée par la pression de sa paume et de ses doigts. Ce qu’elle appelle volontiers « l’intelligence de la main pour capturer la couleur ». Chaque passage est unique, principe même du monotype. Une manière discrète et délicate de laisser une multitude d’empreintes de ce printemps 2020 si particulier. Monique Frydman ne travaille jamais en musique, préférant privilégier la qualité du silence de son atelier et de cet écrin vert émeraude, tout juste bercé par le chant des oiseaux. Seule la mémoire des vers de Rainer Maria Rilke flotte dans son esprit. L’un des livres du poète tant admiré traîne sur une table, aux côtés de quelques monotypes. Elle le feuillette quelques instants et glisse, comme dans un soupir : « C’est magnifique ! »

 

© Harry Kampianne
© Harry Kampianne

L’ivresse bienheureuse de l’atelier
L’acte de graver ou de peindre finit toujours, selon elle, par « lui ouvrir un espace de liberté infini ». Palette d’émotions qu’elle semble visiblement retrouver à chaque fois qu’elle pénètre dans l’atelier. « Être peintre, c’est aller chercher en soi les éléments les plus sensibles, dit-elle. C’est aussi la conquête de la couleur. Au départ, je n’ai pas eu le désir de faire de l’abstraction. L’œuvre s’est construit petit à petit. » Elle n’ébauche pas, ne fait pas d’études préparatoires, tout réside dans la force lyrique de sa gestuelle. Pas de compromis, pas de sous-entendus idéologiques. Rien que la peinture. La toile posée sur le sol est toujours humidifiée avec un liant pour que les pigments soient absorbés, mais pas complètement, de manière à ce que la fleur du pastel, c’est-à-dire un restant de poudre, soit encore visible et donne à la composition un aspect velouté. Aucun glacis, aucun vernis ne vient contrarier ce rendu, tout juste un léger fixatif pour tenir l’ensemble. De gros blocs de pastels secs rouges, verts, bleus, jaunes éclatants investissent en grande partie l’une des ailes de l’atelier. Du matériau sur mesure conçu par la maison Sennelier. « En réalité, ces blocs auraient dû être débités par l’usine en bâtonnets pour être mis en vente. J’ai eu le privilège de les acheter en gros. » En octobre 2019, Monique Frydman publiait Le Temps de peindre, un ensemble de carnets de bord, réflexions et entretiens témoignant de l’intimité de l’atelier et de la qualité du silence. Un peu à l’image de ce passage rédigé le 29 novembre 1988 à 9 h du matin : « Il se passe quelque chose de particulier dans mon atelier, comme s’il se mettait en place un espace océanique, et dans le rapport que j’ai moi-même au travail […] Je sens quelque chose de très ample comme une vague. Il faut surtout que je laisse aller et que je ne prenne pas peur. Laisser enregistrer cet espace, cet abord de la mémoire, cette hypersensibilité. Que va-t-il se passer après sur le tableau ? » Quel artiste n’a pas ressenti un jour cette « ivresse bienheureuse de l’atelier » ?

à voir
« My Perfect Body, 1976-1983 »,
galerie Dutko - Ile Saint-Louis,
4, rue de Bretonvilliers, Paris IVe, tél : 01 43 26 17 77.
Jusqu’au 30 octobre 2021.
www.dutko.com



à lire
Monique Frydman, Le Temps de peindre, éditions L’Atelier contemporain,
30 €, 686 pages ;
Chronique des jours fêlés,  éditions du Regard, 34 €, 187 pages.


 

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