Mona, le musée du bout du monde

Le 20 mai 2021, par Christophe Averty

Créé en Tasmanie par l’Australien David Walsh, le Museum of Old and New Art fête son dixième anniversaire. Tel un musée du futur, ce fief culturel, en constante évolution, offre une expérience hors norme.

Yoji Ikeda, Spectra.
© Mona/Jesse Hunniford Image courtesy of the artists and Mona, Hobart, Tasmania, Australia

On dit qu’on y entre comme dans le tombeau d’un pharaon. Que ses trésors, embrassant toutes les époques, défient le temps. Le Museum of Old and New Art (Mona) n’a que 10 ans mais son histoire tient déjà d’une légende. À Hobart, sur un domaine de 3,5 hectares, creusé dans la roche tasmanienne, ce musée privé, fondé par le collectionneur David Walsh, se veut une invitation à un voyage initiatique, introspectif, émotif et sensuel où les repères se brouillent pour susciter curiosité et réflexion. Déjà, en 2014, l’exposition parisienne « Le théâtre du monde », orchestrée à la Maison Rouge par Jean-Hubert Martin, en livrait l’esprit, le ton et la teneur. Présentées sans hiérarchie ni chronologie, les œuvres emblématiques de la collection Walsh bouleversaient les conventions muséales habituelles, proposant d’inattendus rapprochements formels, sensibles et philosophiques entre art ancien, art tribal et création contemporaine. Tel est, depuis une décennie, le propos que défend le Mona. Soutenu d’une active politique d’acquisitions, nourri d’expositions audacieuses, de créations in situ et, autour d’elles, d’incessantes extensions de ses espaces, son mouvement constant rend hommage à la liberté d’inventer, de penser et de créer. Dans l’esprit d’un gigantesque cabinet de curiosités, ce complexe muséal du bout du monde cultive une diversité d’approches et de regards, où l’œuvre et sa rencontre priment. De la haute Antiquité égyptienne aux arts tribaux d’Afrique et d’Océanie, du classicisme occidental à l’art moderne, des plasticiens de renommée mondiale aux artistes méconnus de la scène contemporaine, le Mona poursuit la mission encyclopédique des musées en en désacralisant l’accès, la pratique et l’usage.
 

Hans Bellmer, Les Mariés, 1941,gouache sur papier, 32,5 x 24,9 cm (détail).DR
Hans Bellmer, Les Mariés, 1941,
gouache sur papier, 32,5 
24,9 cm (détail).
DR


Pris au jeu 
Son esprit débridé tient à la personnalité de son fondateur surnommé le diable de Tasmanie. Né dans le bidonville de Hobart, David Walsh, scientifique surdoué, virtuose des calculs mathématiques et des probabilités, amasse au tournant des années 1990 des gains colossaux au backgammon et aux courses de chevaux. Inventeur d’un logiciel systématisant ses paris et ses victoires, il se heurte, en Afrique du Sud, aux lois en vigueur : on ne peut sortir du pays plus de liquidités qu’on en a entrées. « C’était donc moins compliqué d’exporter de l’art que de l’argent. Tout a commencé comme ça », sourit-il. Dès lors s’engage pour ce féru des casinos un nouveau pari : faire de sa fortune un projet utile, humaniste, une proposition à partager. Le joueur acquiert la porte d’un ancien palais yoruba, provenant du Niger – première pièce d’une collection qui compte aujourd’hui plus de deux mille œuvres. Suivant ses appétences pour la numismatique antique, les sarcophages égyptiens, les vestiges précolombiens et l’art classique, David Walsh s’ouvre à l’art contemporain, s’attachant au sens, à la portée des œuvres ainsi qu’à l’aspiration et l’élan qui les font naître. Le processus créatif s’avère pour ce scientifique hors norme une question fondamentale. Bientôt son musée, ainsi que le domaine qui l’entoure, s’en feront l’écrin et le laboratoire mais aussi l’offrande. Sous terre, quelque 6 450 mètres carrés d’espaces d’exposition sont creusés dans les falaises de l’île. En surface, les plaisirs de la vie se déclinent au bord du fleuve Derwent. En une décennie, pavillons d’architectes bâtis autour d’œuvres in situ, bars, restaurants, chais, vignobles et courts de tennis composent sur la péninsule de Berriedale un site où loisirs et culture ne s’opposent jamais. Actuellement, Motown, une vaste bibliothèque, y est en cours de construction tandis qu’émergent de terre deux nouveaux pavillons, en contrepoint de l’exposition rétrospective de 350 œuvres – présentées pour la première fois – qui célèbre l’anniversaire du musée.
Une tête chercheuse tous azimuts
Mais s’intéresser au nerf de la création, cette énergie qui « fait l’artiste », c’est s’aventurer aux tréfonds de l’esprit humain. C’est dire ses pulsions, ses doutes, ses joies, ses peurs, ses refus. C’est côtoyer Éros et Thanatos, sonder les rapports amoureux, les beautés comme les noirceurs du vivant qui renvoient au caractère inéluctablement éphémère de l’existence. Autant de thématiques, de visions poétiques et acides, souvent ironiques, embrassées par les artistes contemporains. Dans cette tâche, aux côtés de David Walsh, le marchand d’art franco-suisse Olivier Varenne, responsable des acquisitions au musée, arpente depuis quinze ans salles des ventes, galeries et ateliers, enrichit les collections, organise à Hobart expositions et festivals, fruits de nouvelles collaborations artistiques. « La Tasmanie et le Mona sont loin de notre centre du monde occidental, confie-t-il. Il y a dix ans, tout était à faire. Les artistes avec lesquels nous voulions travailler ne nous connaissaient pas. Avec David Walsh, nous leur avons proposé de venir créer sur place. Ils ont été des “locomotives” nous permettant d’asseoir le musée et son approche sensible », se souvient-il. Ainsi Abraham Lincoln de Nam June Paik, la Chute d’étoiles d’Anselm Kiefer, Hooks de Jannis Kounellis ou encore The Life of C.B., installation vidéo captant en permanence, à dix-sept mille kilomètres de Paris, la vie d’atelier de Christian Boltanski, ponctuent un parcours labyrinthique, aux espaces monumentaux, aux abîmes vertigineux volontairement déstabilisants. Pourtant, si l’art minimal s’y affirme souvent en majesté, les disciples de Marcel Duchamp en sont absents : « Le conceptuel c’est le succès d’Aristote et de Kant, l’idée contre l’esthétique. On devrait l’appeler philosophie concrète, et non art. L’art en lui-même ne contient pas de mots obscurs ni de concepts compliqués », soutient David Walsh.

 

Le Mona depuis le fleuve Derwent. © Mona/Jesse Hunniford Image courtesy of the artists and Mona, Hobart, Tasmania, Australia
Le Mona depuis le fleuve Derwent.
© Mona/Jesse Hunniford Image courtesy of the artists and Mona, Hobart, Tasmania, Australia


La liberté avant tout
Partageant cette approche, Olivier Varenne, lui-même collectionneur depuis vingt ans d’œuvres polymorphes de Jean Dubuffet, de dessins surréalistes d’Hans Bellmer et de Salvador Dalí, cherche dans l’art moderne et contemporain les expressions nouvelles de puissants imaginaires, avec la liberté pour seule doxa. « Au Mona, nous entretenons un dialogue un peu “punk”. Le goût de chacun importe peu. Je peux acquérir des œuvres que l’équipe du musée n’aime pas, que ses experts critiquent dans les cartels numériques qui les accompagnent. Dans cet esprit, une vraie réflexion sur la création et sa teneur est possible, au grand profit des visiteurs », indique le commissaire. De même, la collection contemporaine du Mona se fonde sur la relation de confiance que nourrit Olivier Varenne avec des artistes tels que Wim Delvoye, Matthew Barney, Gilbert & George, Hubert Duprat, James Turrell, Conrad Shawcross ou Ryoji Ikeda, suscitant à Hobart acquisitions, rétrospectives, installations pérennes, et en Europe des expériences inédites. À son initiative, le 15 mai prochain, le Suisse Roman Signer investira pour six mois la vitrine d’un chalet privé à Gstaad, à la vue de tous. En juin, Olivier Varenne présentera un solo show de Tony Oursler au prochain Art Genève, tandis qu’il prépare, au Domaine des Étangs à Massignac, en Charente (voir Gazette n° 29 du 24 juillet 2020), l’accrochage de la collection Ben et Yannick Jakober, une centaine de portraits d’enfants du XVe au XIXe siècle, mis en regard d’œuvres de Ryoji Ikeda. C’est donc un même esprit de mélange et d’exploration qui anime Olivier Varenne au Mona, comme dans l’ensemble de ses activités, où l’élan de l’un croise l’aspiration de l’autre, où l’émotion que procurent les œuvres mènent le jeu dans la plus grande liberté.

Museum of Old and New Art,
655, Main Road, Berriedale, Tasmanie, tél : +61 3 6277 9900
www.mona.net.au
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