Gazette Drouot logo print

Mon cœur mis à nu, l'œuvre méconnue de Baudelaire

Publié le , par Bertrand Galimard Flavigny

Après Les Fleurs du mal, Mon cœur mis à nu peut être considéré comme l’une des plus importantes œuvres de Charles Baudelaire. Malgré ses nombreuses éditions, elle reste méconnue.

Mon cœur mis à nu, l'œuvre méconnue de Baudelaire
Charles Baudelaire (1821-1867), Mon cœur mis à nu. BnF, département des Manuscrits.
© BnF

Baudelaire, Charles (1821-1867) : combien de livres ? Effectuons un rapide sondage. Nous pourrions être surpris par les réponses. Si notre calcul est juste, il a laissé vingt-quatre titres, auxquels il convient d’ajouter ses traductions des Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe. Une part non négligeable de ses écrits a fait l’objet d’éditions posthumes. Celles-là n’ont semble-t-il guère la faveur des bibliophiles. Un exemplaire des Œuvres posthumes et correspondances inédites précédées d’une étude biographique par Eugène Crépet (Paris, Quantin, 1887, in-8°), illustré d’un portrait et d’un fac-similé de Baudelaire, relié en demi-percaline verte à la bradel, dos lisse avec pièce de titre et fleuron, couverture conservée, a été adjugé 20 € à l’Hôtel Drouot, le 21 février 2021 par Gros Delettrez OVV ; un autre, relié en demi-maroquin rouge, avait été adjugé 375 € le 8 juin 2016 par la maison Thierry Desbenoît. Le 17 juin 2020, en revanche, celui relié par Georges Huser, en maroquin noir janséniste, a été vendu 1 264 € par Binoche et Giquello et Sotheby’s, assistés par Dominique Courvoisier. Ici, c’est davantage la signature du relieur plutôt que celle de Baudelaire qui a séduit l’amateur. Cette édition des Œuvres posthumes contient notamment quatre recueils de notes : Fusées, Hygiène, Carnet, et surtout Mon cœur mis à nu. Ce dernier titre peut être considéré comme l’un des plus importants de l’écrivain. C’est là qu’il s’est confié : « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. » Pendant longtemps, on a pensé que cet ouvrage était autobiographique. D’autant que Baudelaire aurait, à l’origine, jeté sur le papier, pour lui seul et quelques intimes, certaines crudités. On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien : ces notes auraient bien été destinées à la rédaction d’un ouvrage futur et elles en étaient les brouillons. Le seul indice sur son origine, est un commentaire qu’il fit à propos des Marginalia [notes écrites en marge des livres] d’Edgar Allan Poe (The Democratic Review, Washington City, 1848) : « S’il vient à quelque ambitieux la fantaisie de révolutionner d’un seul coup le monde entier de la pensée humaine, de l’opinion humaine et du sentiment humain, l’occasion s’en offre à lui. La route qui mène au renom universel s’ouvre droite et sans obstacle devant lui. Il lui suffira en effet d’écrire et de publier un très petit livre. Le titre en sera simple – quelques mots bien clair Mon cœur mis à nu. [...] Mais l’écrire – voilà la difficulté. Aucun homme ne pourrait l’écrire, même s’il l’osait. Le papier se recroquevillerait et se consumerait au moindre contact de sa plume enflammée. » Dès les premières lignes de cet essai qui n’en est pas vraiment un, Charles Baudelaire prévient ses éventuels lecteurs : « Je pense commencer Mon cœur mis à nu n’importe où, n’importe comment, et le continuer au jour le jour, suivant l’inspiration du jour et de la circonstance, pourvu que l’inspiration soit vive.»
De nombreuses éditions
Apparemment, la composition de ce « livre de rancune » aurait débuté en 1852 et se serait poursuivie jusqu’en 1866. Ce texte comprenant quatre-vingt-cinq pensées entasse toutes les colères de l’écrivain, assemble ses réflexions sur l’amour et les femmes, Dieu, la peine de mort, le progrès, l’histoire de la France, etc. Il devait, comme Baudelaire l’écrivit à sa mère en 1861, « rendre pâles les confessions de Jean-Jacques ». Comme les trois autres recueils, Mon cœur mis à nu est resté à l’état de feuilles volantes jusqu’à sa mort, en 1867. Son éditeur et ami Auguste Poulet-Malassis (1825-1878) réunit plus tard ces fragments, griffonnés, remplis de notes, d’anecdotes et de pensées, les tria et les fixa sur des feuilles foliotées. Puis il fit relier le tout dans des cartonnages. Ce manuscrit du Cœur mis à nu est actuellement exposé à la BnF, dans le cadre de la commémoration du bicentenaire de l’anniversaire de la naissance de Baudelaire. Ces Journaux intimes, dont le Cœur mis à nu, ont connu de nombreuses éditions jusqu’à nos jours. Nous en avons relevé plus d’une dizaine. Aucune, à notre connaissance, n’a véritablement franchi le barrage de la haute bibliophilie. De la seconde édition (Paris, Blaizot, 1909, in-8°), un exemplaire du tirage unique à 50, relié en demi-chagrin noir orné, a été adjugé 80 €, à Drouot le 15 avril 2015 par la maison Fraysse & Associés. Le texte de ces recueils de notes trouva finalement son établissement quasi définitif dans la « Nouvelle édition imprimée sur les manuscrits originaux, avec une préface par Adolphe Van Bever, ornée d’un portrait de l’auteur par lui-même », autrement décrite : Journaux intimes (Paris, Georges Crès et Cie, 1919, in-12). Un exemplaire relié par Louise-Denise Germain, en plein veau, a été vendu 9 500 € par la maison Alde, en avril 2017, lors de la dispersion de la bibliothèque Pierre Mercier. Parmi toutes les éditions qui se succédèrent, il est à noter celle de Jacques Schiffrin (La Pléiade, 1930, in-8°) dans la collection «Écrits intimes», avec une introduction de Charles du Bos. Cette édition a été tirée à 1 550 exemplaires, dont 1 500 sur vélin du Marais. L’édition de la Pléiade a été créée en 1923, puis intégrée à la « Bibliothèque de La Pléiade » chez Gallimard en 1933. On ne connaît enfin qu’une édition entièrement illustrée, celle que réalisa Arnaud d’Hauterives pour Club du livre - Philippe Lebaud en 1991. Baudelaire se sentait étranger au monde et à ses cultes. Il avait « besoin de vengeance comme un homme fatigué a besoin d’un bain ».

à savoir
«Baudelaire, la modernité mélancolique»
Bibliothèque François-Mitterrand, quai François-Mauriac, Paris XIIIe.
Jusqu’au 13 février 2022
www.bnf.fr
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne