Modigliani, mythes et fantômes

Le 28 septembre 2021, par Vincent Noce

Musées et laboratoires français ont conduit une enquête inédite sur Amedeo Modigliani, dont la connaissance souffre d’une légende sulfureuse et de scandales de tous ordres.

Viking Eggeling, 1916, huile sur toile, 65 46 cm (détail), Centre Pompidou, dépôt au LaM.
Photo : Philip Bernard

Le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) a conduit avec les musées nationaux une enquête exhaustive sur les œuvres en leur possession d’Amedeo Modigliani (1884-1920), dont les résultats sont présentés dans une exposition à voir au LaM, musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut de Villeneuve-d’Ascq. C’est la seconde fois qu’une investigation aussi complète sur un artiste est menée en France, après celle réalisée en 1999 sur Vincent Van Gogh – laquelle mit un terme abrupt à une campagne farfelue de rumeurs sur de «faux Van Gogh» qui se seraient répandus dans les musées et salles de ventes. Onze établissements, dont le Centre Pompidou, le musée d’Art moderne de Paris ou le musée Picasso, ont participé à cette nouvelle investigation, baptisée «Les secrets de Modigliani». Ont été autopsiées trois sculptures et vingt-sept peintures, dont quatre sur carton et une sur papier, deux étant a priori considérées comme des copies. À l’issue de trois ans de travaux, un symposium s’est tenu en mars, dont la publication est attendue en fin d’année. Cet éclairage est particulièrement bienvenu sur un héritage brouillé par le manque d’archives et une succession interminable d’escroqueries et de faux, à laquelle l’envol phénoménal de la cote de l’artiste donne une ampleur sinistre. Les professionnels n’ont à leur disposition qu’une seule référence, avec ses limites : le catalogue raisonné publié par Ambrogio Ceroni de 1958 à 1970. À la différence du projet notable de recherche de Kenneth Wayne aux États-Unis, celui des musées français n’inclut que des biens du domaine public, donc libre de toute influence financière, souligne Marie-Amélie Senot, attachée de conservation au LaM. En même temps, pour Michel Menu, qui a conduit avec elle l’opération comme chef du laboratoire du C2RMF, «la diffusion de nouvelles données scientifiques restera toujours le meilleur moyen de détecter les fraudes sur le marché». Le LaM s’est naturellement imposé comme chef de file de cette campagne car il détient six peintures et une sculpture de Modigliani, soit le plus grand ensemble en France, grâce à la donation en 1979 de Jean Masurel – héritier d’une collection de Modigliani entreprise dès 1917 par son oncle, Roger Dutilleul. Venues également de Grenoble, Nancy, Rouen ou Troyes, les œuvres ont passé chacune deux mois au laboratoire, pour une batterie d’imageries scientifiques et d’analyses des pigments. L’examen des liants à l’huile est revenu au MSAP (laboratoire de miniaturisation pour la synthèse, l’analyse et la protéomique) de l’université de Lille.
 

Le Nu assis à la chemise de 1917, en cours d’analyse.Photo : N. Dewitte/LaM
Le Nu assis à la chemise de 1917, en cours d’analyse.
Photo : N. Dewitte/LaM

Fragments abandonnés
Pour Marie-Amélie Senot, ce faisceau d’analyses permet de «déconstruire le mythe» du peintre maudit, surnageant dans la consommation d’alcool, d’opium et de haschich, abondamment délivré par la littérature et les médias. Or, les études, note-t-elle, ont en fait «mis au jour un créateur très construit». L’un des résultats les plus frappants montrés dans cette exposition didactique est le surgissement de «fantômes», des éléments de composition délaissés sur lesquels Modigliani a repeint des portraits. Anaïs Genty-Vincent, qui s’est chargée des examens de laboratoire, a trouvé neuf cas parmi les vingt-cinq tableaux. Parfois, il les recouvrait d’une couche de blanc, mais, en général, il s’en servait comme d’une préparation colorée laissée visible en réserve, faisant ainsi apparaître les taches rouges et vertes d’un paysage à côté du buste de Viking Eggeling – artiste suédois de l’école de Paris –, ou dans sa veste. Ces fragments sous-jacents ne sont pas toujours faciles à distinguer. Le cas le plus complexe est certainement le portrait d’Antonia, de la collection Guillaume à l’Orangerie, sous lequel les images de laboratoire ont révélé pas moins de six ébauches. Sous les rayons X apparaît une tête fantomatique, semblable au Nudo dolente de 1908, peint quand Modigliani se trouvait encore sous l’influence d’Edvard Munch. Mais on repère aussi des visages, une croix, des caractères cryptiques, des bras, des jambes et des corps, et même une caryatide tracée au vermillon, rappelant les figures khmères qu’il dessinait et sculptait dans les années 1910. Se révèlent ainsi des motifs qui pourraient être datés de 1908 à 1915, soit l’essentiel du séjour parisien du peintre. Marie-Amélie Senot souligne l’importance de tels examens pour affiner les datations, et réviser aussi le regard spéculatif des historiens de l’art, qui ont pu savamment commenter des bizarreries de couleurs s’expliquant en fait par des dégradations de matériaux. Comme le relève Michel Menu, résumant le propos de toute cette recherche, «l’histoire de l’art s’intéresse à l’image, mais la science peut apporter des informations sur la façon dont l’œuvre a été créée et contribuer à éclairer ainsi sa finalité».

 

Antonia, vers 1915, huile sur toile, 82 x 46 cm, musée de l’Orangerie. © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie)/Hervé Lewandowski
Antonia, vers 1915, huile sur toile, 82 46 cm, musée de l’Orangerie.
© RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie)/Hervé Lewandowski

Coloriste ignoré
Anaïs Genty-Vincent considère aussi que les analyses pigmentaires pourraient dissiper la réputation d’un artiste aux modules répétitifs, à la gamme chromatique simpliste. Il s’avère, assure-t-elle, être un «coloriste hors pair», recourant à «une palette beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît». S’attardant sur le détail de la bouche et des yeux, il mélange les pigments et se montre capable de jouer «d’une grande variété de tonalités au sein d’une même couleur». Dans cette construction de son œuvre, Diederik Bakhuÿs, directeur du cabinet d’arts graphiques du musée de Rouen, souligne aussi «l’extrême importance du dessin à une certaine période», signalant «une grande cohérence» dans la quête de l’artiste entre cette pratique, la peinture et sculpture. Il se fonde notamment sur le «surgissement» de quatre-vingt-treize feuilles conservées par la famille de Paul Alexandre – l’un des tout premiers collectionneurs de Modigliani –, qui s’est montrée particulièrement généreuse envers son musée. De même ont été signalés les allers et retours pouvant intervenir entre tableaux et sculptures, quand l’artiste semble reprendre les mêmes gestes pour tracer par exemple des incisions dans la peinture.
Trames et fils
Une autre facette de l’étude a consisté à scruter la texture des toiles. Ce procédé a été mis au point par un chercheur de la Rice University à Houston. Don Johnson a conçu des algorithmes qui mesurent les variations des fils, dans la largeur et la longueur, sur toute la surface d’un tableau. Comme ces variantes sont spécifiques à des pièces de grande taille ou des rouleaux avant découpe par les fournisseurs, en comparant les mesures, il peut déterminer si des toiles peintes pourraient provenir d’une même grande pièce de tissage ou, plus précisément encore, du même rouleau d’un magasin. Depuis 2009, il a ainsi examiné 1 500 toiles d’une bonne centaine d’artistes. En collaboration avec le musée Van Gogh d’Amsterdam, il a notamment pratiqué cette opération sur 550 de ses œuvres. Il a procédé à cet examen sur soixante-dix compositions données à Modigliani, dont certaines à l’attribution contestée. Concernant celles des musées français, des connections ont pu être mises au jour pour huit œuvres, avec des compositions qui se trouvent dans les collections européennes et surtout américaines. En les rapprochant, elles peuvent aider à mieux les dater, quitte parfois à susciter des surprises et de nouveaux questionnements. Autre énigme, lors du colloque, Anaïs Genty-Vincent a signalé la présence sur certains tableaux de petits trous laissés par des punaises, dont l’usage l’intrigue car elles ont été plantées sur des toiles montées sur leur chassis et peintes. Le restaurateur du LaM, David Cueco, a alors sorti d’un tiroir des punaises à double pointe qui servaient à protéger la peinture quand deux tableaux étaient transportés l’un contre l’autre. Cette information pourrait ouvrir la voie à d’autres rapprochements, si la position des punaises révélait que deux toiles ont été ainsi emmenées ensemble, pour une exposition par exemple. Anaïs Genty-Vincent n’est pas encore convaincue car, dans certains cas, la forme des trous ne correspond pas à ces punaises plates… Ce dialogue à lui seul témoigne de l’importance des échanges entre scientifiques pour faire avancer la pensée sur un artiste qui conserve encore sa part de secret.

à voir
«Les secrets de Modigliani», LaM,
 Lille Métropole musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut,
1, allée du Musée, Villeneuve-d’Ascq (59), tél. : 03 20 19 68 68.
Jusqu’au 20 février 2022.
www.musee-lam.fr
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