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Miró et Mont-roig

Le 28 septembre 2018, par Harry Kampianne

Artiste majeur du XXe siècle, indéniable poète de la couleur et des formes, le peintre a toujours revendiqué ses origines catalanes, sourceS de son inspiration. Retour sur les lieux avant la grande rétrospective qui lui est consacrée au Grand Palais.

Miró et Mont-roig
Joan Miró (1893-1983), La Ferme, 1921-1922, huile sur toile, 123,8 x 141,3 cm (détail).
© Successió Miró/Adagp, Paris 2018 Photo National Gallery of Art, Washington


Mont-roig del Camp est une bourgade située à cent trente kilomètres au sud de Barcelone et trente de Tarragone. Qu’a-t-elle de particulier dans l’histoire de Miró ? Sans aucun doute, sa terre et la ruralité catalane qu’elle véhicule à travers ses habitants. Le peintre, bien que né à Barcelone, s’en est imprégné dès ses premiers séjours dans les années 1910, époque où la famille rachète un vieux mas composé d’une série de bâtiments du XVIIIe siècle. Une chapelle de style néogothique sera construite en 1916, à la demande du père de l’artiste. Miró y séjournera tous les étés, profitant de l’ombre des caroubiers, des oliviers, de la fraîcheur du jardin potager et de ses amandiers, pour peindre et y recevoir ses amis Hemingway, Calder, Matisse ou encore Kandinsky. Son dernier passage à Mont-roig date de septembre 1976. Les bâtiments et l’environnement, laissés tels quels après sa disparition, viennent d’être restaurés et réhabilités. L’organisation et le financement de ce projet ne furent pas sans obstacle. Entre la rapacité de promoteurs, souhaitant élargir une aire d’autoroute à deux pas de la chapelle et de l’atelier, et certaines tensions politiques Miró était avant tout catalan , la Fondation Mas Miró, née en 2013, a reçu en legs des descendants de l’artiste la ferme et les dix hectares du domaine, ainsi que 750 000 €. Sont venus s’ajouter à cette manne providentielle une subvention annuelle de 30 000 € émanant du Conseil régional de Tarragone et, après moult débats, un don de 200 000 € de l’État espagnol, par le biais du secrétariat d’État au Tourisme, et un autre de 150 000 € de la Generalitat, qui gère la communauté autonome de Catalogne. Inauguré le 20 avril dernier, le Mas Miró représente ainsi aujourd’hui, avec le village de Mont-roig, un concentré du paysage émotionnel de l’artiste.
 

 
 © fundació mas miró

«Écouter le cri de la terre»
Bien que citadin, Miró est un rural dans l’âme, un terrien pour qui la nature est poésie. Selon lui, «écouter le cri de la terre» lui permet d’accéder à son propre monde intérieur. Ses compositions sont imprégnées de ce credo. Atteint de typhoïde à l’âge de 18 ans, c’est à Mont-roig, lors de sa convalescence, qu’il prend la décision de se vouer à la peinture : le lieu restera jusqu’à la fin de sa vie indissociable de son œuvre. Conscient de cette emprise, à laquelle il se soumet avec bonheur, il avoue : «Mont-roig, c’est comme une religion pour moi, c’est l’impact préliminaire, primitif auquel je reviens toujours. Mont-roig m’insuffle un grand enthousiasme, et je peins comme un fou.» Sanctuaire, force nutritionnelle de sa création ou village adoptif, peu importe, Miró se découvre une relation spirituelle avec ce site intemporel. «Le primitivisme de ces gens admirables, mon travail intense, et surtout mon recueillement […], le fait de vivre dans un monde issu de mon esprit et de mon âme […] m’ont reclus en moi-même, et plus je devenais sceptique avec tout ce qui m’entourait, plus je me suis habitué à Dieu, aux Arbres, aux Montagnes et à l’Amitié.» Ce rapport quasi mystique à la terre lui fait prendre conscience de son identité catalane, qui constituera par la suite l’essence de sa poésie, le rapprochant naturellement du surréalisme.  Durant ses années de formation, l’artiste approuve une certaine forme de classicisme dans la peinture, ainsi que ce «retour à l’ordre» prôné alors par une partie de la critique française. Les multiples versions du mas familial qu’il produit entre 1918 et 1922 rappellent parfois les imbrications cubistes que l’on retrouve chez Braque et surtout chez Picasso, dont il avoue s’être inspiré à ses débuts. Cela reste prégnant dans certains de ses portraits ou autoportraits de l’époque. Ce qui l’anime cependant au-delà de toute discipline picturale, c’est la passion du détail. C’est, dit-il, «la calligraphie d’un arbre ou les tuiles d’un toit, feuille par feuille, rameau par rameau, brin d’herbe par brin d’herbe, tuile par tuile.» Miró, cet être à la fois attachant et discret, n’en est cependant pas à une contradiction près, sans doute due à l’influence d’André Breton, qu’il rencontre pour la première fois en 1925. Fini l’amour du détail, il sera très vite question d’«assassiner la peinture» : trois mots que l’artiste prononce uniquement en vue de la remettre en question de l’intérieur, de lui donner une nouvelle forme de pureté, dépouillée de toute anecdote. À cette époque, le peintre fréquentait déjà certains lieux d’intellectuels comme le cercle de Sant Lluc à Barcelone, vivier du modernisme catalan, ou l’atelier d’André Masson, au 45 de la rue Blomet à Paris, où artistes et écrivains se réunissaient lors de soirées épiques pour refaire le monde.

 

L’atelier de Miró au Mas, à Mont-roig del Camp.
L’atelier de Miró au Mas, à Mont-roig del Camp. © Harry Kampianne

Les couleurs de la poésie
Nullement figuratif et encore moins abstrait, le langage de Miró flirte avec la musicalité des formes et des couleurs. Comme l’explique son petit-fils Joan Punyet Miró, «mon grand-père a atteint le subconscient et le monde du rêve, le monde onirique grâce à la poésie. C’était pour lui l’étincelle qui allumait le feu, la peinture de la révolution.» Ajoutons que le rêve enchanté de l’artiste passe par trois couleurs : le bleu, le jaune et le rouge, synonymes d’espoir. Le noir, également très présent dans son œuvre, souligne les courbes, les lignes, les points d’interrogation sur la vie, la réalité crue d’un dialogue ou d’une revendication, bien qu’il ne se soit jamais engagé dans un mouvement politique, et encore moins dans le réalisme socialiste prôné par Aragon. En exil en France, pendant la guerre d’Espagne, il tente néanmoins de faire face au franquisme et affirme son soutien à la République en réalisant une fresque, Le Faucheur, pour le pavillon espagnol de l’Exposition universelle de Paris en 1937. Cette œuvre, disparue lors du démantèlement du pavillon, côtoyait le célébrissime Guernica de Picasso et La Fontaine de mercure de Calder. La violence et la montée de l’instabilité politique de cette époque le poussent à employer dans ses œuvres une charge chromatique bien plus sombre, sans doute à l’inverse de son optimisme, qu’il savait illusoire. Ce climat de tension l’affecte profondément : «Inconsciemment, je vivais dans cette atmosphère de malaise qui caractérise les moments où quelque chose de grave va se passer. Je pressentais une catastrophe, mais je ne savais pas laquelle. L’imagination de la mort me fit créer des monstres qui m’attiraient et me repoussaient à la fois.» En effet, de retour à Mont-roig entre l’hiver 1935 et le printemps 1936, Miró entame une série de tableaux qu’il nomme «Peintures sauvages», compositions aux couleurs acides et intenses, accompagnées d’une lumière inquiétante. En témoigne Homme et femme devant un tas d’excréments, à l’atmosphère crépusculaire surplombant un couple terrifiant, perdu dans un paysage désertique.  Même éloigné du mas familial, le peintre se réfère toujours à Mont-roig et d’une manière générale à cette terre catalane, plateforme de toute son œuvre, terreau de sa carrière et de sa démarche artistique. C’est donc à ce titre que la rétrospective du Grand Palais, dont le commissariat est assuré par Jean-Louis Prat ancien directeur de la Fondation Maeght et ami de l’artiste, doit nous dévoiler et nous faire redécouvrir l’alpha et l’oméga de l’un des plus grands poètes de l’art du XXe siècle.

À VOIR
«Miró», Grand Palais, Galeries nationales,
3, avenue du Général-Eisenhower, Paris VIIIe, tél. : 01 44 13 17 17,
Du 3 octobre 2018 au 4 février 2019.
www.grandpalais.fr

Fundació Mas Miró, Mont-roig del Camp, Tarragone, tél. : + 33 977 179 158
www.masmiro.com


 

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