Michèle Didier, le livre comme œuvre d’art

Le 04 mars 2021, par Stéphanie Pioda
Elle produit depuis plus de trente ans des livres d’artistes et s’évertue à rappeler qu’il s’agit d’œuvres d’art et non de livres illustrés, ce qu’ont compris les musées américains depuis les années 1960.
Photo Marie-Pierre Moinet

Quand et comment l’aventure a-t-elle commencé ?
J’ai ouvert ma maison d’édition à Bruxelles en 1987, avec des artistes conceptuels qui correspondaient à ma sensibilité artistique et qui, parce qu’ils produisaient un art sériel, se sont emparés du livre comme support. Puis rapidement, j’ai créé un réseau de diffusion et de distribution qui était approprié à mes productions au tirage très limité, que les distributeurs existants ne pouvaient prendre en charge. La suite logique était d’intégrer les foires d’art contemporain, car je considère que le livre d’artiste est une discipline à part entière, une œuvre d’art pensée comme telle. Je participe à Art Basel depuis presque vingt ans, mais aussi à la FIAC, ArtGenève ou Artorama et à l’International Fine Art Print Fair à New York, un rendez-vous lancé avant-guerre, dans les mêmes années que l’Armory Show, et qui est dédié aux œuvres dupliquées. J’essaie que le livre d’artiste ne soit pas perçu comme un livre, car il s’agit d’une œuvre avant tout. L’artiste décide d’utiliser cet espace pour y développer sa recherche, mais il est vrai que tous n’ont pas le goût et l’aptitude à le faire, le format étant très contraignant.
Pourquoi avoir décidé d’ouvrir une galerie à Paris en 2011 ?
Après presque vingt ans d’activité sans galerie à Bruxelles, la frustration était devenue trop importante ; les présentations éphémères dans les foires, où se presse un public nombreux, n’étaient plus suffisantes. Une galerie devenait nécessaire pour exposer les process et les productions, tout en offrant différents dispositifs de monstration. J’ai ouvert la galerie avec Inside a Triangle de Claude Closky, dont les cent photographies de routes, sentiers, pistes, trottoirs et promenades du monde entier du livre étaient déployées sur toutes les cimaises de la galerie. Une tout autre option a été choisie pour les vingt-cinq volumes du One Billion Colored Dots de Robert Barry en 2012, alignés sur des étagères construites spécialement. L’œuvre acquiert ainsi sa propre existence selon l’usage et la présentation que l’on choisit.
Pourriez-vous donner une définition de l’expression « livre d’artiste » ?
Il se distingue du livre illustré qui est le fruit d’une collaboration entre un écrivain et un artiste, par exemple entre Apollinaire et Picasso. Le livre d’artiste n’a rien à voir avec ce modèle. Il naît dans les années 1960, tout particulièrement aux États-Unis, avec Ed Ruscha, et en Allemagne avec Dieter Roth. Ils sont les premiers artistes à utiliser le livre pour y disposer et y décliner une œuvre qui va s’organiser précisément à l’intérieur de cet espace.

 

On Kawara (1933-2014), Trilogy, (I Got up, I Went, I Met) 2004/2007/2008, trente-six volumes ; édition de 25 exemplaires numérotés et sign
On Kawara (1933-2014), Trilogy, (I Got up, I Went, I Met) 2004/2007/2008, trente-six volumes ; édition de 25 exemplaires numérotés et signés ; production et réalisation par mfc-michèle didier en 2004, 2007, 2008.
Nicolas Brasseur - Courtesy mfc-michèle didier

Existe-t-il une règle pour déterminer le nombre d’exemplaires ?
Je le définis avec l’artiste et en regard des coûts de production, qui varient selon que le projet soit conçu partiellement manuellement ou totalement mécanisé. Nous déterminons l’équilibre entre ces coûts et un prix de vente qui permettra à un plus large public d’y avoir accès.
Un exemple précis ?
L’œuvre intitulée I Read d’On Kawara, tirée à cinquante exemplaires et comprenant six volumes (de 1968-1995/2017), que nous avons éditée après sa mort mais pour laquelle tout avait été validé avec lui, est vendue 11 000 €. Le coût aurait été prohibitif au-delà de cinquante exemplaires, car tout est broché et relié à la main. Les œuvres mécanisées, comme celles de Christopher Wool ou de Mel Bochner, sont beaucoup plus abordables, autour de 180 €.
De quelle façon avez-vous conçu votre catalogue, dont le choix des créateurs ?
J’ai commencé avec les artistes que j’aimais passionnément, pour au fur et à mesure m’ouvrir aux créations d’Annette Messager par exemple. J’ai publié ses Dessins secrets, sa Collection de proverbes, son Guide du tricot ou sa Collection de champignons bons et de champignons mortels. Dans ce cas, je m’adresse à elle en tant qu’éditrice pour publier des ouvrages qui existent déjà sous forme d’albums. C’est une autre approche de l’édition, mais pas moins intéressante.

 

Vue de l’exposition « Eight O’Clock in the Morning : Ferenc Gróf », qui se déroule jusqu’au samedi 3 avril à la galerie mfc-michèle didier
Vue de l’exposition « Eight O’Clock in the Morning : Ferenc Gróf », qui se déroule jusqu’au samedi 3 avril à la galerie mfc-michèle didier. Nicolas Brasseur - Courtesy mfc-michèle didier

Racontez-nous l’histoire d’un projet marquant…
Ils demandent tous un tel investissement de temps et d’attention ! J’ai beaucoup travaillé avec Allen Ruppersberg par exemple. The Novel that Writes Itself, qui date de 2014, est une œuvre qu’il a initiée dans les années 1960. Il avait alors demandé à des amis artistes de financer et de devenir un des personnages d’un « roman qui s’écrit tout seul », mais tous étant fauchés comme lui, le projet n’a pu voir le jour. Quelques années après, je souhaitais publier cette œuvre inachevée, mais entre-temps, Ruppersberg avait mené une carrière riche et complexe. Il avait en particulier produit des posters Colby, des sérigraphies dont le procédé permettant des dégradés de couleurs, de l’orange au vert en passant par le jaune, a été mis au point par les frères Colby à Los Angeles. Alors que ces derniers allaient fermer leur entreprise, il a décidé de compiler à la fois ses propres posters avec certains produits par l’entreprise, qui pouvaient être des commandes par des cirques, des boîtes de jazz, des kermesses, etc. Il a fallu attendre toutes ces années afin que le projet prenne corps, mais il suffisait d’attendre… pour que le corpus de tous ces posters devienne le texte du roman.
Quel est le profil du collectionneur de livres d’artistes ?
Lorsque j’ai commencé à mettre en place mes réseaux de diffusion, j’ai travaillé immédiatement avec les musées américains, qui ont ouvert des départements dédiés aux livres d’artistes dès les années 1960, tout comme les universités américaines, ce qui est moins vrai pour l’Europe ou la France : certains musées n’ont pas encore intégré le livre d’artiste comme catégorie à part entière dans leurs fonds. Nous sommes en revanche soutenus par les Frac, par des musées et par le CNAP, qui a acheté toutes nos publications depuis le début. Je touche en revanche très peu de bibliophiles, mais plutôt les collectionneurs d’art contemporain, l’intérêt, rappelons-le, n’étant pas le livre mais bien l’œuvre qui se trouve à l’intérieur de son espace. Certains collectionneurs en possèdent un nombre important, notamment aux États-Unis, en Allemagne ou en Hollande.
Le livre d’artiste s’en sort-il mieux en cette période de crise sanitaire ?
Nous récoltons ce que nous avons semé il y a très longtemps, puisque nous avions depuis de nombreuses années conçu un site marchand, et très vite collaboré avec des plateformes online comme Artsy. Notre catalogue est ainsi numérisé depuis longtemps et nous mesurons aujourd’hui, en cette période de crise, combien le public s’est familiarisé avec cette dimension digitalisée.

Michèle Didier
en 5 dates
1987
Création de la maison d’édition mfc-michèle didier à Bruxelles ; l’espace est un lieu de production mais n’accueille pas le public.
1993
Rencontre avec On Kawara. La collaboration durera jusqu’à sa mort, en 2014.
2004
Première participation à ArtBasel.
2011
Ouverture de la galerie à Paris, au 66, rue Notre-Dame de Nazareth.
2021
Publication de Fontaine de Saâdane Afif, réunissant les images de la Fontaine de Duchamp publiées entre 1917 et 2017. 24 exemplaires de 3 volumes, 1500 pages.


 

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