Michele Casamonti, Paris capitale italienne

Le 07 avril 2017, par Alexandre Crochet

La galerie Tornabuoni Art vient d’emménager dans le quartier du Marais. Le point avec le maître des lieux, passage du Retz, sur son parcours et sur le marché de l’art italien.

  
© Galerie Tornabuoni Art

Pour quelle raison avoir quitté l’avenue Matignon pour le Marais ?
Des travaux importants avenue Matignon allaient empêcher la vie d’une galerie pour plusieurs années. Des amis m’ont alors dit : pourquoi ne pas quitter Paris ? Bien au contraire, j’ai décidé de miser double, avec un espace plus grand. Je voulais lancer un signal positif. Paris m’a énormément donné. Les œuvres de mes artistes sont entrées au Centre Pompidou. Depuis cinq ans, l’art italien dont je m’occupe est sans doute mieux connu, en partie grâce à mon travail. Je connaissais aussi les lieux, leur flexibilité, leurs dimensions, et la proximité de grandes galeries comme Thaddaeus Ropac, Karsten Greve ou Almine Rech… 
Quelles sont les origines de la galerie ?
Elles remontent à mon grand-père, qui était collectionneur. À sa disparition en 1981, mon père, qui faisait déjà le galeriste sans galerie en conseillant des amis, a réuni ses œuvres et les siennes. C’est ainsi qu’il a eu l’idée d’ouvrir sa première galerie via Tornabuoni, à Florence. Il a prolongé le goût de mon grand-père pour le Novecento italien, englobant De Chirico, Morandi, Balla, Severini et le post-futurisme. Il a même eu un Modigliani, mais c’était occasionnel, car il n’avait pas les moyens à l’époque. Mon père a étendu son attention à ses contemporains, qu’il a commencé à exposer, achetant et vendant déjà quelques Fontana. C’est lui qui m’a fait rencontrer Boetti. L’année prochaine, il va ouvrir à Florence un espace culturel dans l’esprit d’une petite fondation pour montrer sa collection de manière permanente, avec Picasso, Basquiat, Giacometti, mais aussi tout ce qu’il aime en dehors des grandes lignes du marché.
Et vous-même, comment avez-vous débuté ?
J’ai commencé à l’âge de 21 ans, parallèlement à mes études à l’université et à mon doctorat en 2006. J’ai commencé à travailler dans la galerie de Crans-Montana, en Suisse, qui venait d’ouvrir. Crans-Montana a été pour moi une opportunité extraordinaire. Je venais d’une petite ville d’Italie et il fallait que je me constitue un réseau de collectionneurs. Je n’avais pas les moyens de me déplacer partout et n’étais pas alors dans les grandes foires. Les collectionneurs ne venaient pas encore vers moi, donc il fallait que j’aille vers eux. C’était un endroit où ils disposaient de la chose la plus rare, le temps, tout en étant détendus. Aujourd’hui, les collectionneurs voient une centaine de stands sur une foire, deux minutes par galerie, s’arrêtent pour parler avec trois marchands, négocient éventuellement deux ou trois tableaux. En vacances, on peut consulter un livre, chercher un tableau, participer à un dîner… C’est ainsi que j’ai pu me constituer un réseau de collectionneurs en Italie, vers Milan, où j’ai ouvert une galerie en 1995.

"Je ne défends pas ces artistes parce qu’ils sont italiens mais parce qu’ils ont été en mesure de changer le langage artistique, et d’inspirer les générations suivantes."

Quelle place Paris occupe-t-il dans le maillage des galeries Tornabuoni Art ?
Depuis 2000, je participe à la FIAC. Pour mes premier pas à l’international, j’ai choisi Paris et non Londres. En partie parce que Crans- Montana est fréquentée par beaucoup d’amis parisiens, qui m’ont encouragé à exposer de l’art italien à Paris. J’ai signé le contrat de la galerie en 2008, le soir même de la chute de Lehmann Brothers ! Puis j’ai ouvert l’année suivante, avec Fontana. Paris était l’occasion de montrer notre spécialisation concernant les artistes italiens d’après-guerre… Et de faire des livres, ce qui compte beaucoup pour moi : c’est ce qui reste des expositions. Je voulais construire une littérature en français sur ce domaine. En sept ans à Paris, j’ai publié une vingtaine d’ouvrages.
Que retenez-vous de cette riche programmation ?
Nous avons exposé Fontana, Ceroli, Boetti, Rotella, Castellani… Des expositions collectives ont permis d’aborder le thème du blanc avec «Bianco Italia : j’en ai vu au moins une dizaine fleurir en Europe et aux États-Unis à la suite de la mienne ! Ou de croiser art italien et international avec l’exposition sur le feu et la flamme, où figuraient Klein ou Boltanski…
Comment s’explique l’explosion du marché de l’art italien ?
Je crois tout d’abord que ce n’est pas parce que c’est italien que ça marche. L’Italie n’a pas de structures critiques et muséales comparables à la France pour l’art contemporain. Il n’y a pas d’effet de passeport, et d’ailleurs, certaines périodes comme les années 1980 ne sont pas du tout appréciées à l’international. Mais en Italie, ce qu’il s’est passé entre 1950 et 1970 correspond au plus radical changement dans l’art du XXe siècle, après le cubisme et les grands mouvements du début du XXe  à Paris. À l’instar d’autres géants de l’art, une dizaine de créateurs italiens ont marqué leur époque : les scènes culturelles de Milan avec Fontana, Bonalumi, de Rome avec Burri, Dorazio, Scarpitta ; et enfin de Turin avec l’arte povera de Merz, Pistoletto, Boetti, Paolini, Rotella, Biasi ou encore Kounnelis. L’Italie, à ce moment-là, était un centre artistique visité par les artistes du monde entier. Rome était plus proche des États-Unis que de Milan ! Twombly, Rauschenberg, Kline sont venus dans la capitale… Pendant vingt ans, le pays a connu une période faste pour le cinéma, la littérature, la mode, le design… et l’art. Je ne défends pas ces artistes parce qu’ils sont italiens mais parce qu’ils ont été en mesure de changer le langage artistique, et d’inspirer les générations suivantes.

 

Vues de l’exposition consacrée à Alighiero & Boetti à la galerie parisienne de Tornabuoni Art, début 2017.
Vues de l’exposition consacrée à Alighiero & Boetti à la galerie parisienne de Tornabuoni Art, début 2017.

Quel a été le tournant du marché ?
Tout s’est développé de manière importante entre 2005 et 2015. Les musées ont consacré des expositions à cette scène artistique, dont celles du Guggenheim pour Fontana, à New York en 2007, ou pour Burri l’an dernier. L’Allemagne aussi a organisé des rétrospectives. Le public comme les collectionneurs ont ainsi pu découvrir ces œuvres magnifiques.
Quel est le profil de vos acheteurs ?
Aujourd’hui, avec la mondialisation, tout va très vite. Je rencontre les mêmes collectionneurs à Miami, à Crans-Montana, à Paris à un dîner... Une grosse partie d’entre eux sont américains et sud-américains. Les Européens sont historiquement présents. Les Asiatiques sont un peu en retard pour ce que je défends, même si cela évolue. Le record mondial pour Fontana, obtenu pour La Fine di Dio (1964) à 29 M$ en 2015, serait un achat chinois…
Après une forte accélération, ce marché a ralenti ces dernières saisons...
En effet, il y a eu quelques résultats faibles, mais il faut comparer ces chiffres avec la qualité de ce qui est proposé à la vente. Aujourd’hui, très peu de chefs-d’œuvre passent sur le marché par rapport à 2014. Si bien que l’on ne voit plus, comme avant, de records successifs créant d’énormes hausses tous les six mois. C’était d’ailleurs dur à suivre… Selon moi, il y a crise quand plus rien ne se vend. Or, dans les dernières ventes, les tableaux trouvent preneur. Un Scarpitta, estimé 1 M£, s’est ainsi vendu le double.
Aujourd’hui, il n’est plus un galeriste d’art contemporain ni un antiquaire qui n’accroche une toile de Fontana sur les foires. La rançon du succès ?
Les artistes ne sont la propriété de personne, et il y a de la place pour tout le monde. Mais, sans vouloir être arrogant, quand une vague passe, tout dépend quand on la prend. La connaissance est le meilleur atout pour distinguer la valeur exacte d’une œuvre.
Travailler comme moi depuis vingt ans sur ces artistes renforce le savoir. Pour bien connaître une œuvre, il faut des années de travail.

 

Vues de l’exposition consacrée à Alighiero & Boetti à la galerie parisienne de Tornabuoni Art, début 2017.
Vues de l’exposition consacrée à Alighiero & Boetti à la galerie parisienne de Tornabuoni Art, début 2017.
TORNABUONI ART
EN 3 DATES
1981
Création par Roberto Casamonti d’une première galerie à Florence
1995
Ouverture d’un espace à Milan
2009
Exposition Lucio Fontana pour l’inauguration de la galerie parisienne par Michele Casamonti
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