Michel Périnet et les choses de la vie

Le 28 janvier 2020, par Laurence Mouillefarine

Il ne viendra plus à Drouot. L’antiquaire et collectionneur a disparu à l’âge de 89 ans. Ce pionnier, qui redécouvrit les bijoux de Lalique, passionné d’art déco et d’arts premiers, était une figure de l’hôtel des ventes. Hommage à un esthète érudit.

Michel Périnet, ici dans les années 1980, demeura un collectionneur discret.
Photo Robert Pimenta, extraite de être antiquaire, paru aux éditions conflit !, 1983

Ô tristesse. Nous ne le verrons plus sauter de sa Vespa et, casque sous le bras, franchir les portes de Drouot. L’antiquaire Michel Périnet, empereur du bijou de collection, est décédé le 13 janvier. Non, il ne fut pas enterré dans un cercueil signé Ruhlmann, comme il en avait émis le souhait avec son humour pince-sans-rire. Durant plus d’un demi-siècle, le professionnel a hanté l’hôtel des ventes chaque jour ouvré. Alexandre Giquello, président du conseil d’administration de Drouot Patrimoine, admirait son style : «Des souliers d’un bon faiseur, une veste en cachemire au revers de laquelle brillait une sublime épingle, son téléphone portable flottant au bout d’une chaîne en or.» «Il avait l’allure d’un sportif, rappelle son épouse, Françoise Cailles. Michel fut champion de natation, membre de l’équipe de France. Durant son service militaire, il appartenait au bataillon de Joinville. Il nageait avec une telle perfection !» C’est un bijou de Lalique, une plaque de cou, qui les a fait se rencontrer. Françoise est experte en joaillerie et orfèvrerie. Michel Périnet défend depuis longtemps les joyaux art nouveau. Le petit Michel né un 14 juillet, en 1930, n’a aucun goût pour les études. Courageusement, il n’ira pas au-delà du brevet. Il veut être joaillier. Son père, décorateur, l’envoie se former chez différents artisans. CAP en poche, le jeune homme commence à façonner ses propres modèles.
Un apprentissage à l’établi
En 1956, il loue une boutique rue Danielle-Casanova, à Paris, afin de les exposer. Il est également attiré par les bijoux anciens ; il en acquiert ici et là pour les revendre à un marchand. Un jour, à la vue d’une étiquette, il réalise la marge bénéficiaire que s’octroie celui qu’il fournit. C’est décidé, Michel Périnet devient alors antiquaire. Il chine des parures Napoléon III, des diadèmes, des camées… Grâce à son apprentissage à l’établi, il sait reconnaître la qualité d’une pièce de joaillerie. Belle époque. Les filles de joie qui travaillent sur son trottoir lui rabattent des clients en se faisant offrir des bijoux, les coquines ! D’autres clientes, plus sages, lui apportent des modèles à transformer ; il préfère les garder. 1964 : révolution, Maurice Rheims publie L’Objet 1900. Michel Périnet découvre l’art nouveau et ce génie qu’est Lalique, est séduit par les spectaculaires pendentifs figurant nymphes échevelées et naïades dénudées. Un ami, Michel Beurdeley, expert en art asiatique, lui présente Suzanne Lalique, la fille de l’artiste. Elle lui cède plusieurs pièces. Il en trouve d’autres au marché aux puces. Incroyable mais vrai, elles se négocient au prix de l’or. Depuis la Première Guerre mondiale, le style 1900, jugé désuet, est délaissé. Michel Périnet est de ceux qui le sortent de l’oubli. Les plus belles créations de René Lalique, de Georges Fouquet et d’Henri Vever lui passent entre les mains. La même curiosité le mène aux années 1920, aux bijoutiers modernistes – Gérard Sandoz, Raymond Templier –, dont il apprécie les volumes et les lignes épurées. Ces créations, pourtant difficiles à vendre, notre pionnier va les relancer. Grand travailleur, Périnet prospère rapidement. D’autant qu’il est «réglo en affaires, comme le souligne Emmanuelle Chassard, jeune consœur qui le côtoie depuis ses débuts. Une fois le prix convenu, jamais il ne revenait dessus. Il était franc, droit». En 1980, Michel Périnet s’installe rue Saint-Honoré, en face de l’antiquaire Jacques Kugel. Fred Leighton, éminent marchand new-yorkais, s’arrête régulièrement devant sa vitrine. «L’un ne parlait pas anglais, l’autre baragouinait à peine quelques mots de français», s’amuse Françoise Cailles. Ainsi, deviennent-ils amis. La réputation du Parisien traverse l’Atlantique. «Il a constitué la plus belle des clientèles !», remarque Jean-Marcel Camard, expert en arts décoratifs. Barbra Streisand, Peter Brandt, milliardaire marié à la top model Stéphanie Seymour ; dans son magasin, on croisait aussi Sydney et Frances Lewis, «le plus gros contribuable de Virginie» dont la collection d’art déco sera léguée au musée de Richmond. Quant à Karl Lagerfeld, il venait y glaner les modèles de Suzanne Belperron… En 2005, abondance trouvée, Michel Périnet ferme sa boutique. Il ne se retire pas pour autant.
Le légendaire fauteuil aux dragons d’Eileen Gray
Ses visites quotidiennes à la salle des ventes continuent. Chaque jour, il déjeune en face, à La Cave Drouot, avec ses copains, des marchands, des experts, au premier étage, à la même table. Le repas se prolonge volontiers jusqu’à quatre heures de l’après-midi autour d’un digestif. Michel Périnet n’est pas seulement un négociant, il est collectionneur. Plus il connaît les hommes, plus il apprécie les objets. Quelques mois avant de disparaître, il s’offrait encore deux masques nô. Bigre, que désire-t-il ? Où est son Graal ? «Vous n’imaginez pas tout ce qui est entré dans la maison, raconte sa veuve. J’ai vu passer des verreries art nouveau et puis, un jour, Michel a déclaré avoir “épuisé le sujet”. Exit les verreries. Mon intérieur changeait sans cesse de décor», ajoute-t-elle tranquillement. L’esthète restera, cependant, fidèle à l’art déco : mobilier, paravents, sculptures. Visionnaire, Michel Périnet ? Il fut le premier à se porter acquéreur, à la galerie Vallois, du légendaire fauteuil aux dragons d’Eileen Gray, lequel, revendu à Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, marquera un prix record pour un meuble de cette époque. Lors de la fameuse vente Jacques Doucet en 1972, qui réveille l’intérêt pour la production de l’entre-deux-guerres, Michel est là bien sûr. Et pour conquérir ! Il emporte une aquarelle de Picabia, encadrée de tôle perforée par le décorateur Pierre Legrain. Hardi. Depuis plusieurs années déjà, il se passionne pour l’artiste dada. Olga Picabia, sa veuve, habitait le même immeuble que lui, au dessus de la boutique, rue Danielle-Casanova. Le surréalisme est loin d’être à la mode. Il achète des tableaux du maître – de nombreux tableaux. Il n’en gardera que les plus importants. Là encore, il ne s’est pas trompé. Quel œil ! Et quelle érudition !
Un homme qui s’entoure de chefs-d’œuvre
En 1967, parti à Londres chercher des bijoux, Michel Périnet remarque par hasard dans une salle des ventes un masque kota du Gabon. Il est touché au cœur. «Je n’ai rien décidé, c’est l’objet qui m’a choisi», affirmait-il. Comme à son habitude, il règle sa trouvaille séance tenante et la rapporte lui-même dans son sac. Dés lors, l’art primitif entre dans sa vie. Il lit tout ce qui paraît sur les cultures d’Afrique, d’Océanie, les Indiens d’Amérique, l’art eskimo... Il achète, compare, écoute les conseils de spécialistes, élimine, revend afin d’acheter mieux encore, traquant la pièce exceptionnelle. «Qu’on lui signalât une maternité dogon ou un bouclier des Iles marquises, il partait avec l’allure du chien de chasse, l’air concentré, le regard brillant d’excitation, se souvient sa compagne. Je savais qu’il ne rentrerait pas bredouille. S’il désirait une chose, Michel ne lésinait pas sur le prix.» Son credo est subtil : «Toujours acquérir un objet à la valeur qu’il aura dans deux ans.» Philosophie grâce à laquelle notre homme s’entoura de chefs-d’œuvre. Figures monumentales, toujours. Qu’il s’agisse de camées antiques ou de statues tribales, le collectionneur abhorrait les formats «riquiqui». Dernière preuve de son éclectisme, sa chambre rassemblait des tableaux de vanités. «Mon grand Mimi était un désespéré», confie Françoise. Michel Périnet n’aimait pas la vie, mais les choses de la vie.