Michel Dutilleul-Francoeur, un éclectique de bon aloi

Le 09 septembre 2016, par Sylvain Alliod

Cet avocat collectionne aussi bien les porcelaines du XVIIIe siècle que les tableaux anciens ou l’art contemporain. Itinéraire d’un passionné qui affectionne les rencontres humaines et artistiques.

Michel Dutilleul-Francoeur dans l’entrée de sa maison, devant deux œuvres de Wim Delvoye.
© Marie-Pierre Moynet

À travers votre activité professionnelle, vous avez réussi à allier travail et amour de l’art…
Je suis avocat depuis 1968. L’approche juridique du marché de l’art, je l’ai faite grâce au professeur Simonard, qui était avocat des musées nationaux. J’ai ainsi pu travailler sur la succession Rodin et sur l’affaire du Poussin des Saint-Arroman [voir page 38, ndrl], à mon avis une erreur juridique assez colossale. En effet, aujourd’hui en France, il est difficile pour un collectionneur ou un amateur d’art de trouver un très bel objet, et il peut toujours se faire attaquer en nullité. J’interviens aussi en matière d’arbitrage commercial. Le droit de l’art est vite devenu une sorte de passion. C’est un domaine très vivant où l’on trouve toute la matière du droit civil. Je suis d’ailleurs toujours en activité et mon fils m’a rejoint.
Comment avez-vous attrapé le virus de la collection ?
Ma famille a toujours acheté et collectionné. Mon oncle avait une collection de porcelaines importante, qu’il a donnée au Louvre et à Sèvres. Je me suis fixé comme objectif de réunir un ensemble supérieur au sien, et je crois y avoir un petit peu réussi. Cela grâce à deux antiquaires, Bernard Dragesco et Didier Cramoisan, de véritables dieux en la matière. Ils ont un œil exceptionnel et sont capables d’une honnêteté rare et de conseils extraordinaires. Quand vous examinez une pièce chez eux, ils commencent par en souligner les défauts ! Trouver des œuvres de très grande qualité est aujourd’hui difficile, et les prix sont devenus effroyables. Grâce à ces marchands, j’ai pu acquérir des objets de qualité muséale dans de très bonnes conditions. J’ai par exemple un vase ayant appartenu à Louis XV d’une forme rarissime. Il faisait partie d’une paire. Pas plus de sept violets de Vincennes sont répertoriés. Deux sont à Sèvres, deux en Angleterre et les trois derniers en ma possession. Je suis également tombé sous le charme d’un petit plateau qui vient de madame de Pompadour. Pour cette période, je me suis concentré sur les porcelaines de Vincennes et celles du début de la manufacture de Sèvres. À côté, je collectionne aussi la production contemporaine. J’ai ainsi un grand vase de Pierre Soulages et un certain nombre d’œuvres de Marlène Mocquet, qui a été en résidence à la Cité de la céramique à Sèvres.

 

Manufacture de Sèvres, 1758 Vase à rocailles en pâte tendre, issu de la paire vendue à Louis XV le 30 décembre 1758 pour 720 livres.
Manufacture de Sèvres, 1758 Vase à rocailles en pâte tendre, issu de la paire vendue à Louis XV le 30 décembre 1758 pour 720 livres. © Marie-Pierre Moynet

Et par quel chemin l’art contemporain est-il arrivé dans l’aventure ?
Il s’agit d’une passion qui s’est déclenchée avec mon fils, qui est aussi passionné que moi. Il a toutefois une approche plus technique que la mienne. J’agis davantage au coup de foudre. La photo, c’est le hasard. Au début, j’étais très hostile, puis j’ai vu de beaux tirages et j’ai donc cherché à en acheter. Aujourd’hui, j’en possède un nombre respectable. Thomas Struth laisse par exemple une image très forte du port de Düsseldorf. L’art contemporain reste abordable pour de très belles pièces, à condition de les acquérir lorsque les artistes sont au début de leur carrière. Mais il est évident qu’il faut s’attacher à la chose que l’on aime et ne pas penser à une éventuelle plus-value. Gilles Fuchs, le président de l’Adiaf, m’a un jour dit que 50 % de ce qu’il avait acheté ne valaient rien, 25 % s’équilibraient et que les derniers 25 % représentaient un jackpot. Ma famille compte le premier marchand d’Utrillo, qui avait aussi découvert Modigliani, mais ne l’a pas pris dans sa galerie. Par contre, il a acheté pour des fortunes des tableaux de peintres aujourd’hui oubliés.
Vous avez souligné le rôle important joué par deux marchands pour la constitution de votre collection de porcelaines. En est-il de même pour l’art contemporain ?
Non, je n’ai pas de marchands de référence, même si pour la photo, j’ai trouvé un galeriste allemand, Thomas Zander, qui m’a été d’une grande aide. Il m’a donné des conseils, notamment sur Bernd et Hilla Becher. Je fréquente beaucoup les galeries. Nous en avons de très bonnes à Paris, celles de Daniel Templon, Nathalie Obadia, Laurent Godin, Jean Brolly… Je vais aussi chez Thaddaeus Ropac, Kamel Mennour, mais je n’ai jamais acheté chez eux. Je possède des œuvres d’artistes représentés par Emmanuel Perrotin, notamment de Wim Delvoye qui est un ami. J’aime beaucoup rencontrer les créateurs et voir leur atelier. Certains collectionneurs ne préfèrent pas les visiter et ne pas savoir de quelle manière ils travaillent. Moi, je trouve cela très amusant. L’atelier de Wim est passionnant et l’on voit comment s’organise son équipe. J’aimerais par exemple beaucoup visiter celui de John Baldessari, qui a conservé un grand nombre d’œuvres pour assurer l’avenir de sa fille malade.

 

Pierre Bonnard,  Deux élégantes place de Clichy, 1905.
Pierre Bonnard,  Deux élégantes place de Clichy, 1905.© Marie-Pierre Moynet

Parmi les anciens acteurs du marché que vous avez rencontrés, il y en a-t-il un qui vous ait davantage marqué ?
Jeff Leegenhoek était un marchand que j’aimais beaucoup. Un vrai découvreur, amoureux de son métier. Il a toujours pris du temps avec moi, alors que je n’étais pas forcément client. Un tableau que je possède, qui représente saint Jean de Matha allant chercher des esclaves, vient de l’église des Mathurins. Il est issu d’une série de douze sujets, dont il ne reste qu’un ou deux. C’est un coup de foudre acheté chez son fils. Il était très mal encadré, mais je suis resté en arrêt devant. Néanmoins, la chose la plus belle est dans mon bureau, une marine que j’admirais chaque fois que j’allais chez Leegenhoek. Je ne pouvais pas la prendre pour deux raisons : la place, car il fallait un grand mur, et son prix. Un déménagement professionnel a permis à la fois d’avoir plus d’espace et d’utiliser l’argent de l’indemnité de congé. Leegenhoek a dit à ma femme, peut-être pour être aimable : «Je savais qu’il était pour votre mari, j’aurais pu le vendre dix fois, j’ai toujours dit non». Je l’ai vu un jour sortir de Drouot avec un tableau très noir de Louis de Caullery. Il était également restaurateur, et le panneau était voilé. Il a utilisé un sopalin et un fer à vapeur pour absorber le goudron. Le tableau était magnifique. Il savait vraiment voir les choses.
Achetez-vous plutôt en galerie, dans les foires ou en ventes aux enchères ?
C’est très variable. Les galeries et les foires c’est la même chose, mais ces dernières ont un avantage, on a le temps. À une époque se propageait à Bâle une sorte de rougeole avec les points qui constellaient les œuvres. Maintenant c’est fini, on a un peu plus de temps. En vente aux enchères, le problème est qu’il faut se libérer pour aller voir les objets. Mais j’ai acquis une grosse partie de mes porcelaines aux enchères, avec l’assistance de Dragesco et Cramoison. J’ai aussi acheté chez des antiquaires, certains participants à la Biennale. Je n’ai pourtant jamais fait d’acquisition directement dans cette manifestation. Par contre, j’y ai fait des découvertes et je suis ensuite allé chez l’exposant.
Dans sa structure et son apparence, votre maison parisienne mêle le classique et le contemporain et paraît parfaitement adaptée à vos passions…
Il s’agit d’un ancien pavillon de chasse ou de musique construit au XVIIIe siècle, fait de bric et de broc. Mes grands-parents l’ont acheté dans les années 1920. Il a ensuite appartenu à mon oncle. On se demandait comment cette bâtisse tenait debout. Aussi avons-nous seulement conservé la façade et le reste a été rasé pour élever une maison contemporaine. Le sous-sol est entièrement consacré à l’art contemporain, ce qui me permet d’y exposer et stocker beaucoup d’œuvres. Ma boulimie m’a certes apporté quelques problèmes familiaux, mais je ne regrette rien !

 

À savoir
Michel Dutilleul-Francoeur a prêté serment en 1968. Il a ensuite intégré le cabinet Simonard, où il découvre le droit du marché de l’art.
Il y a une quarantaine d’années, Michel Dutilleul-Franoeur a fondé son propre cabinet, spécialisé dans le contentieux des affaires des entreprises et des particuliers.
En 2014, celui-ci était classé «excellent» dans la catégorie «Droit du marché de l’art» par le magazine
Décideurs. Il travaille désormais avec son fils, Philippe.
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