Michel Blazy, la saveur de l’éphémère

Le 22 septembre 2017, par Carole Blumenfeld

L’artiste français, dont plusieurs œuvres sont actuellement présentées à la Biennale de Venise, nous ouvre les portes de son jardin-atelier de L’Ile-Saint-Denis. Un lieu insolite chargé de poésie.

Michel Blazy devant son installation pour la 57e Biennale de Venise, présentée à l’Arsenal.
Photo : Andrea Avezzù, Courtesy Michel Blazy, Art : Concept Paris et la Biennale di Venezia


Son installation en papier toilette rose émietté, présentée au printemps dans l’escalier d’honneur de la Monnaie de Paris, renversait le rôle du public puisque le passage des visiteurs pouvait, tout autant qu’un courant d’art, avoir une incidence sur la forme de l’œuvre (exposition «À pied d’œuvre(s)», du 31 mars au 9 juillet 2017). Outre notre conception traditionnelle de la pérennité, elle interrogeait aussi notre regard sur des matériaux aussi banals de notre quotidien, et ce dans le cadre majestueux et monumental de la plus vieille institution française. L’artiste, qui l’avait alors simplement intitulée Sans-titre, nous dit tout de go, quelques minutes après notre arrivée : «Je supporte de moins en moins les œuvres pour lesquelles il faut lire un cartel presque aussi gros qu’elles. Je suis aussi attristé de voir comment l’art est parfois présenté et perçu comme une chose précise et univoque, qui nous est expliquée.» Le ton est donné. Les œuvres de Michel Blazy, né à Monaco en 1966, occupent une place singulière dans le paysage artistique français. Elles suscitent des histoires de présence, ou de rencontre, dans lesquelles la part dévolue au hasard surprend tant le spectateur que l’artiste lui-même. «Mon travail est presque quelque chose de vivant qui se développe indépendamment de ma volonté, chaque pièce amenant de nouvelles idées. Tout se passe au rez-de-chaussée. L’atelier est assez perméable avec l’extérieur : des souris, des insectes ou des oiseaux entrent la nuit et j’inclus leurs traces. Plein de pièces sont arrivées toutes seules…» La bave d’escargots sur de grands pans de moquette, un simple accident, devient ainsi une sorte de vanité moderne dès lors qu’elle entre dans l’enceinte d’une institution réputée (Le Lâcher d’escargots, exposition «Le grand restaurant», Le Plateau, Paris 19e, automne 2012). Il ne faut pas se tromper pour autant : ses installations, comme Ralph Rugoff l’a souligné dans la dernière monographie de l’artiste, «ne seraient pas dignes de notre attention si, par ailleurs, elles ne nous interpellaient pas en tant qu’œuvres d’art visuellement captivantes et formellement audacieuses. Quels que soient les humbles matériaux qui le composent (…) son travail est toujours animé par des incidents singuliers de plaisir visuel et d’intrigue qui se soustraient aux catégories esthétiques toutes faites et, ce faisant, nous interrogent.»
 

L’atelier de Michel Blazy à L’Ile-Saint-Denis.
L’atelier de Michel Blazy à L’Ile-Saint-Denis.

Un répertoire en gestation
Un peu comme les historiens de l’art qui essaient depuis le XIXe siècle de reconstituer l’atelier de Chardin à partir de ses natures mortes, il était tentant, en découvrant ses chaussures-pots de fleurs exposées à la Biennale de Venise (voir le Zoom
Biennale de Venise : Hirst m’a tuer de La Gazette n° 21, page 212), d’imaginer l’envers du décor. En franchissant le portail qui donne sur l’une des rives de L’Île-Saint-Denis, tout son répertoire des mauvaises herbes aux fourmilières, en passant par les sculptures en écorce d’orange ou les plateaux de lasagnes artificielles est bien là, mais en «gestation». Tel un alchimiste, Michel Blazy les couve avec affection et émerveillement. Il parle d«observation de la nature et des petits phénomènes» lorsqu’il évoque son intérêt pour les mauvaises herbes, dont il récupère le plus souvent les graines dans les rues avant d’essayer de les acclimater à son jardin. «Ce qui m’intéresse, c’est vraiment ce micro-jardinage. On est obligé de tout savoir, d’être familier avec les conditions de vie de chaque plante. Elles sont fascinantes ! Toutes ont des stratégies différentes pour faire voyager leurs graines et se reproduire. Il n’est pas une plante dont je me désintéresse car, à chaque fois, elle va changer selon les situations». Il peut être intarissable sur leurs besoins précis en luminosité ou en humidité.
La générosité d’un conteur
«Lorsqu’on me propose une exposition, plein de choses décident du choix des pièces : l’espace, le temps, la saison et la durée de celle-ci, car j’aime bien les choses qui se modifient, mais aussi toute une série de paramètres tels que la température dans les salles ou la fréquentation. Une œuvre réagit différemment selon que dix ou cinq mille personnes la voient en un week-end ! En ce moment par exemple, je pourrais faire une pièce avec une fourmilière, car j’en ai une.» Cette expérience sensible, cette proximité et ce regard plein de bienveillance qu’il porte à ces manifestations de la nature font de Michel Blazy un extraordinaire conteur. L’interlocuteur est aussitôt captivé par un sujet auquel il n’avait a priori pas porté attention autant que par sa verve. La magie opère, et l’on se pique soudain de la même curiosité pour les fourmis que pour les herbes folles ou les moisissures. L’écouter décrire le départ inopiné d’une de ses fourmilières, l’«organisation incroyable» de ce déménagement, est captivant. En prenant date pour cette visite d’atelier fin juin, les conditions idéales «un temps très lourd, très chaud et un peu orageux» sont réunies pour l’essaimage, dont l’artiste vous apprend soudain à guetter les prémices avec un foisonnement de détails. La même générosité et la même volonté de transmettre sont perceptibles dans ses œuvres, et ce n’est peut-être pas un hasard s’il a choisi de se rendre chaque semaine à une heure de chez lui pour enseigner l’art à de jeunes enfants, au lieu d’accepter un poste prestigieux dans une école d’art.

Michel Blazy (né en 1966), Mille feuilles, 1993-1994, papier toilette rose, dimensions variables, collection Centre Pompidou. Courtesy de l’artiste, A
Michel Blazy (né en 1966), Mille feuilles,
1993-1994, papier toilette rose, dimensions variables, collection Centre Pompidou.
Courtesy de l’artiste, Art : Concept Paris et La Monnaie de Paris 

L’autonomie des œuvres
La fragilité des matériaux ou des phénomènes inscrits au cœur de sa démarche présente des contraintes : tant chez lui, où ce petit univers a une autonomie d’une semaine, que dans un dispositif d’exposition. «Tout le problème du travail, c’est qu’il me survive et devienne autonome.» Les chaussures présentées actuellement à Venise sont ainsi de véritables petits jardins qui s’entretiennent. L’installation est dotée d’un arrosage automatique, mais, pour suivre la santé de chaque plante, Michel Blazy s’en fait envoyer des photographies chaque semaine et renvoie à son tour des consignes. À partir de son téléphone, il surveille de près toutes les expositions, et la liste est longue… Si, à court terme, il peut par exemple suivre sur Instagram l’appareil photo, l’imprimante et l’ordinateur prêtés à la fondation Villa Datris («De nature en sculpture», voir Gazette n° 25 page 241), se pose aussi la question des œuvres entrées dans les collections permanentes des institutions. «La pièce qui est à Venise, produite par le Nouveau Musée national de Monaco, y sera présentée en extérieur. Je prépare un répertoire de chaque plante, avec les interventions qu’elle nécessite, la saison de la taille, le procédé pour récupérer les graines et les replanter dans les chaussures. Cela formera au final une espèce de petit livret.» D’autres «modes d’emploi» accompagnent les installations qui impliquent des moisissures. C’est le cas des «Nouvelles amibes domestiques» série présentée chez Art : Concept en juin dernier , dont les collectionneurs ont possibilité de suivre eux-mêmes un protocole imposant une gestion rigoureuse des quantités d’eau et des laps de temps entre deux arrosages, chaque modification ayant un impact sur la forme. «Les œuvres sont des êtres vivants, avec plusieurs stratégies de vie. Il y a des organismes comme les moisissures, qui peuvent rester comme mortes des milliers d’années puis repartir. C’est comme si nous nous mettions en veille et que ça repartait dans cent ans.» Une jolie piste de réflexion offerte par des matériaux ô combien humbles…

À lire 
Michel Blazy, coédition Manuella éditions/FRAC Ile-de-France, Paris, 2015, 704 pages, 45 €.
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