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Michael Woolworth,

Le 11 novembre 2021, par Virginie Huet

Lithographie, bois gravé, monotype, linogravure, eau-forte… Depuis 1985, l’imprimeur et éditeur d’origine américaine excelle sur presses manuelles. Rencontre dans son atelier de la Bastille, où l’art se fabrique à tour de bras.

Michael Woolworth,
DR

Au bout d’un sage passage de la turbulente rue de la Roquette (Paris 11e), la porte de Michael Woolworth est toujours ouverte. Du matin au soir, cinq à six jours sur sept, artistes, galeristes, critiques ou commissaires battent le pavé de la Cour Février, invités à créer, débattre, déjeuner. Il y a de la joie à cette adresse, la quatrième occupée par l’atelier ouvert en 1985 rue Saint-Louis-en-l’Ile, passé de Montparnasse à Malakoff avant de prendre racine, en 2005, à deux pas du Génie de la Bastille. «J’ai commencé avec Franck dans le Marais. Au fond, je n’ai pas beaucoup progressé dans la vie (rires)». Franck, c’est Franck Bordas, petit-fils du lithographe Fernand Mourlot, et fils de l’éditeur Pierre Bordas. Par hasard ou coïncidence, Michael le rencontre en 1979, l’été de ses 19 ans. Né à Augusta dans le Maine, il séjourne à Paris, première étape supposée d’un tour d’Europe. Avec son français hésitant, il écume les bars américains des Halles en quête d’une place de serveur, quand un ami peintre lui conseille de se rendre rue des Guillemites, où Bordas vient d’ouvrir un atelier de lithographie. C’est une révélation : initié aux mystères des pierres, il ne reprendra jamais le chemin de la fac de géologie. Très vite, il collabore avec les plus grands, comme Roberto Mata et Jean Dubuffet. «Le souci, quand on démarre au sommet, c’est d’y rester», ironise-t-il, rageant de ne pas avoir eu le cran de contacter Henri Michaux, dont il avait pourtant le numéro. Lorsque six ans plus tard, il s’installe à son compte, il embarque Pierre Mabille, Jorge Camacho, Daniel Pommereulle… «Je voulais revenir à l’impression traditionnelle. Franck commençait à s’équiper de machines mécaniques : je trouvais ça sensationnel, mais au fond, ce qui m’intéressait, c’était la lenteur, la recherche, la physicalité… Tout ce qu’apporte une presse à bras, sans électricité. Et c’est toujours le cas.»
 

Christian Schwarzwald (né en 1971), Sicht 18, 2015, monotype, 64 x 46 cm. © Atelier Michael Woolworth
Christian Schwarzwald (né en 1971), Sicht 18, 2015, monotype, 64 46 cm.
© Atelier Michael Woolworth

Sous pression
Elles sont aujourd’hui cinq à rouler à l’huile de coude, trois lithographiques et deux à taille douce pour les formats XXL – jusqu’à 300 par 150 cm, sa spécialité. Des presses françaises de la fin du XIXe siècle réputées increvables : «Elles ont été conçues de telle façon, avec des matériaux si nobles, que je ne fais rien de spécial pour les entretenir à part les enduire de graisse de temps en temps». Massif, son arsenal n’est pas à l’étroit dans ce 200 mètres carrés sous verrière : «C’est suffisamment grand pour avoir de l’ambition et suffisamment petit pour la limiter», plaisante-t-il du haut de son solide mètre quatre-vingt-dix. À taille humaine, l’atelier de Michael Woolworth ne compte que deux salariés, le Breton Julien Torhy et l’Espagnol Paul Moragués. «Ils sont le prolongement de mes bras : eux s’occupent des tirages, moi des essais.» Ni l’un ni l’autre ne sont là ce matin, pas plus que la bande de stagiaires zélés défilant en continu dans ce «QG de l’impression en France». Nous sommes en effet vendredi, jour de relâche pour la fine équipe qui d’ordinaire s’active en musique avant et après la sacro-sainte pause déjeuner, fait maison et servi sur une longue table à manger et à vivre, centre autour duquel leur monde gravite. Le maître des lieux, lui, reste sous pression. Il suffit de suivre son compte Instagram, catégorisé «Arts et divertissement», pour juger de son agenda de ministre. «Je suis un homme-orchestre», lâche-t-il près d’une montagne de cartons en partance pour la Fondation Beyeler. S’y trouvent cent cinquante exemplaires du portfolio Ever Goya, édité aux Cahiers d’art, compilant vingt et un hommages rendus au maître notamment par Miquel Barceló, Anne Imhof ou Robert Longo. Plus loin trépignent une dizaine de planches d’Abdelkader Benchamma. Elles prendront le matin même le train pour Avignon, juste à temps pour l’inauguration de l’exposition «Rayon fossile» à la Collection Lambert. Tout près, les premières épreuves d’un livre d’artiste, destiné aux seuls membres de la Société des francs bibliophiles, reprennent les Discours de Suède prononcés en 1957 par Albert Camus, sacré Prix Nobel de littérature. L’ouvrage est signé Jean-Michel Othoniel, «un habitué» : au Petit Palais (jusqu’au 2 janvier 2022), son «Théorème de Narcisse» compte quatre immenses lithographies sur toile, recouvertes de feuilles d’or blanc. «Tout l’enjeu était de mettre sous presse un châssis de cinq centimètres d’épaisseur. Il a fallu trouver les contre-formes capables de lui redonner sa planéité. Nous avons mis deux ans à établir un protocole sûr en une seule passe».

 

José Maria Sicilia (né en 1954), Somos un pozo que mira al cielo (Nous sommes un puits qui regarde le ciel), tirage monumental en cours de
José Maria Sicilia (né en 1954), Somos un pozo que mira al cielo (Nous sommes un puits qui regarde le ciel), tirage monumental en cours de fabrication en 2009. 

Laboratoire de création
Woolworth s’y connaît en expériences limite. À force, les missions impossibles sont même devenues sa marque de fabrique. En 2019, pour l’ascète Lee Ufan, il trouve le moyen de graver en pointe sèche un rouleau de papier japonais long de cinq mètres, selon la tradition de l’e-maki : «Il tenait à ce que la matrice constitue une seule et unique plaque de métal pour éviter les raccords. Il a donc fallu agrandir le plateau d’impression et créer des outils d’incision spécifiques». Au rayon records, l’imprimeur liste aussi ceux battus pour José María Sicilia : qu’il plonge des lithographies dans de la cire d’abeille (You’re Alone, 1992), imprime huit volumes débrochés d’une édition originale augmentée de folios sur papier japonais (Le Livre des mille nuits et une nuit, 1997-1998), passe des fleurs encore fraîches sous presse (En Flor, 1999-2000) ou grave quatre-vingt-quatre carreaux de plâtre formant un «tapis» de neuf mètres par trois (Somos un pozo que mira el cielo, 2004), les idées folles fusent. Et les projets s’accumulent.
Passion édition
L’atelier parisien jongle sans interruption entre les commandes notamment du musée des beaux-arts de Caen, des éditions Louis Vuitton, de la galerie Lelong et les siennes propres. «Depuis deux ans, nous en avons produit cent vingt-trois, ce qui est énorme par les temps qui courent.» Woolworth n’a en effet pas attendu la crise pour cultiver sa différence. «Clot, Bramsen & Georges, René Tazé, Arcay, À fleur de pierre… des concurrents, il y en a. Des ateliers se revendiquant éditeurs, en revanche, ça ne court pas les rues ! » Parmi les titres à paraître, citons All New Ghosts de Christian Schwarzwald, comptant quatre-vingts pages et autant de monotypes, deux ensembles de bois gravés de Gilgian Gelzer, nés d’une combinaison aléatoire de matrices «façon free jazz», ou encore Le Pouvoir de Stéphane Pencréac’h : le dernier volet d’une trilogie entamée avec Le Démon (2008) et L’Enfer (2012), sorte de «jeu d’échecs avec un roi en bronze sculpté, une vingtaine de portraits d’hommes politiques et un texte de DOA… le James Ellroy français». Woolworth ne fait pas mystère des difficultés à écouler ces livres-objets au tirage pourtant très limité – trente ou quarante exemplaires. «Je ne lance pas de souscriptions ni de préventes. Évidemment, j’alerte collectionneurs, institutions, bibliothèques, mais rien n’est jamais acquis. Avant, je pouvais compter sur les subventions accordées par le département bibliophilie du Centre national du livre. Mais il a été saqué il y a six ans par les pouvoirs publics, au motif qu’il ne devait soutenir que les éditions diffusables. Depuis, je produis, je sors, et qui m’aime me suive 

 

Les planches de Frédérique Loutz, Bertrand Lavier, Jaume Plensa, Djamel Tatah, Jim Dine et Marc Desgrandchamps sous la verrière de l’ateli
Les planches de Frédérique Loutz, Bertrand Lavier, Jaume Plensa, Djamel Tatah, Jim Dine et Marc Desgrandchamps sous la verrière de l’atelier lors de l’exposition «Unplugged» en 2009.
© Atelier Michael Woolworth

Affaire de famille
Par chance, les fidèles sont légion : Marc Desgrandchamps, Jim Dine, Bertrand Lavier, David Shrigley, Djamel Tatah… «Et la famille ne cesse de s’agrandir», se réjouit le maître d’art, pariant sur les meilleurs espoirs féminins Claire Chesnier, Eva Nielsen ou Loucia Carlier, lauréate de la Bourse Révélations Emerige 2020. «Sans les jeunes, le métier est cuit», assure-t-il. Confiant, il croit en cette génération biberonnée aux écrans que le mode de vie slow et les manies bio ramènent au manuel. «Il n’y a qu’à voir aux Beaux-Arts ou aux Arts déco : ils refusent du monde en image imprimée !» À chaque famille sa réunion. Depuis 2015, la leur se nomme Multiple Art Days. La prochaine édition de ce salon dédié aux pratiques éditoriales contemporaines – «du fanzine à l’œuvre rare» – se tiendra en septembre 2022 à la fondation Fiminco, à Romainville. En attendant, les presses de la Bastille tournent à plein régime.

 

Michael Woolworth
en 6 dates
1960
Naît à Augusta, dans le Maine.
1985
Ouvre son atelier sur l’île Saint-Louis.
2011
Est nommé maître d’art et chevalier des Arts et des Lettres.
2012
Reçoit le label d’Entreprise du patrimoine vivant.
2015
Cofonde le salon Multiple Art Days.
2017
«Encore sous pression», rétrospective  au Centre de la gravure et de l’image imprimée à La Louvière, en Belgique.
À voir
«Stéphane Pencréac’h», atelier Michael Woolworth,
2, rue de la Roquette, impasse du Cheval-Blanc,
Cour Février,  Paris XIe, tél. : 01 40 21 03 41,
du 6 décembre 2021 au 12 février 2022.
www.michaelwoolworth.com

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