Miami Beach et Hong Kong : les deux dauphines d’Art Basel

Le 16 janvier 2020, par Alain Quemin

Créée en 1970 en Suisse, rapidement devenue sans rivale, la reine des foires a renforcé son hégémonie en s’implantant en Amérique puis en Asie. Des deux nouvelles déclinaisons, laquelle l’emporte aujourd’hui ?

 

Même si l’art contemporain aime à se penser comme entièrement globalisé, la dimension territoriale continue de marquer de son empreinte le marché. C’est ainsi que la géante Art Basel, qui a longtemps pu contrôler l’ensemble du monde depuis son havre suisse, a accompagné l’internationalisation croissante du secteur : elle s’est implantée successivement dans les deux seuls continents qui, avec l’Europe, pèsent désormais significativement sur le marché de l’art. De façon très habile, ce développement à l’étranger a été pensé pour ne pas remettre en cause l’hégémonie de la manifestation helvétique, qui se tient chaque année au mois de juin. Première extension, Art Basel Miami Beach, d’abord programmée pour décembre 2001, a dû être annulée en raison des attaques terroristes du 11 septembre et a été reportée à 2002. Mais le calendrier a été soigneusement préservé, la manifestation se tenant chaque année six mois après le salon de Bâle. Avec cette déclinaison en Floride, l’objectif consistait à contrôler le marché américain, du nord au sud. Toutefois, avec la puissance de la marque Art Basel, les ambitions sont toujours plus vastes et ne s’interdisent jamais de viser un rayonnement proprement mondial. Avec l’émergence du continent asiatique — et tout particulièrement de la Chine, dont l’importance a littéralement explosé sur le marché de l’art international à partir de 2007 — , une nouvelle extension d’Art Basel s’imposait. En 2013, c’est la ville de Hong Kong qui a été retenue. Toujours dans l’optique d’harmoniser le calendrier des manifestations, la période d’organisation de ce salon a été fixée à équidistance temporelle des deux autres, soit au mois de mars. Cette synchronisation témoigne déjà, à elle seule, du fait que les différentes foires ont été conçues pour se compléter et non pas se concurrencer. Pourtant, face à l’internationalisation toujours croissante du marché de l’art, les deux nouvelles foires se développant remarquablement, elles ont parfois pu sembler se trouver davantage en situation de concurrence.
À Miami, une réussite mais un projet réorienté
Pendant une dizaine d’années, Art Basel Miami Beach a été l’unique foire satellite de sa maison mère, qui a pu lui consacrer de nombreux efforts. La manifestation de Floride est parvenue à s’imposer comme le leader incontesté des foires en Amérique, au nord comme sur le reste du continent. À six mois d’écart de la foire de Bâle, elle apparaissait clairement comme l’unique manifestation susceptible d’attirer les plus gros collectionneurs européens, d’autant plus que celle de Chicago déclinait et que l’Armory Show de New York était boudé par les plus grandes galeries de la ville. Elle pouvait aussi compter sur une forte fréquentation des amateurs venus d’Amérique latine ou même, dans une moindre mesure, des visiteurs asiatiques. Art Basel Miami Beach s’est d’abord construite comme un événement international très festif, aux soirées renommées. Cela éclipsait quelque peu le côté artistique et tranchait avec le sérieux de la manifestation mère, à la rigueur très suisse. Avec le temps et la création, puis la montée en puissance, d’Art Basel Hong Kong, la foire américaine s’est transformée. Aujourd’hui, elle se positionne sur un goût fortement étatsunien. La présence de la peinture est écrasante, avec des œuvres souvent très colorées, parfois de tendance pop, peu matiéristes ou expressionnistes. Créée avant tout pour répondre aux collectionneurs des deux Amériques, la foire a de plus en plus vu dominer les amateurs de l’intérieur des États-Unis, se calant sur leurs attentes. Comme l’explique la galeriste Nathalie Obadia, «ici, les acheteurs ne viennent pas beaucoup de New York : les New-Yorkais sont déjà comblés, ils n’ont pas besoin de cette foire. Mais on touche beaucoup des collectionneurs importants du centre des États-Unis, qui sont très proches du musée de leur ville.»
Hong Kong : un succès rapide mais désormais menacé
Si la foire de Miami est très fréquentée, celle de Hong Kong apparaît littéralement prise d’assaut, tant par les amateurs que par les simples curieux. Le grand public fait partie de la manifestation et, généralement, les billets d’entrée sont épuisés avant même l’ouverture. C’est que le salon a su tout à la fois s’ancrer localement, se positionner en hub de toute l’Asie et capitaliser sur la curiosité pour ce continent. La manifestation a aussi prospéré sur la double absence de taxes, à l’importation comme à l’exportation. Les organisateurs ont également fait beaucoup de pédagogie, en expliquant aux galeries participantes comment s’adapter, et ont incité les exposants à montrer aussi des artistes occidentaux. En quelques années, la foire s’est imposée, se hissant au niveau de son pendant floridien. Le contexte actuel apparaît toutefois plus sombre. L’ancienne colonie britannique connaît en effet, depuis juin 2019, un mouvement de contestation populaire d’une ampleur inédite depuis sa rétrocession à la Chine en 1997. De nombreux festivals ont été perturbés ou annulés, et la foire Fine Art China, qui se tenait en octobre, a vu ses transactions affectées par la crise politique. En revanche, les ventes aux enchères de Christie’s et Sotheby’s au mois d’octobre n’ont pas semblé en pâtir. Mais de possibles défections de galeries en mars prochain ne peuvent être exclues : elles dépendront directement de l’évolution de la situation. Voilà quelques semaines, Art Basel Miami Beach a annoncé un geste tarifaire envers ses exposants de Hong Kong. Cela s’imposait d’autant plus que les résultats de la foire floridienne étaient inhabituellement ternes — en phase, d’ailleurs, avec les ventes aux enchères étatsuniennes, qui ont reculé en 2019. Mais l’inconnue essentielle pour Hong Kong est la suivante : même si les galeries se mobilisent, les collectionneurs, eux, seront-ils présents ? Alors, des deux foires satellites d’Art Basel, laquelle l’emporte désormais ? Anne-Claudie Coric, directrice de la galerie Templon, explique : «Aujourd’hui, le système des foires est complètement internationalisé. La programmation est faite en tenant compte de toutes les manifestations, et il n’est plus guère possible de comparer deux très bonnes foires entre elles, de dire où une vente s’est effectuée : on prend un contact sur l’une et cela peut ensuite se traduire par une transaction sur une autre ou dans une de nos galeries, à Paris ou à Bruxelles. Nous avons fait quinze foires l’an dernier et nous en ferons douze cette année… C’est un vrai système qui permet de garder le contact avec les collectionneurs.» Le rappel est salutaire pour qui voudrait départager les deux déclinaisons d’Art Basel. Sur le marché de l’art, un principe fait aussi loi : peu importent la concurrence et les rivalités, à la fin, c’est toujours… Art Basel (à Bâle) qui gagne !

à savoir
En 2020, le label Art Basel se déclinera à Hong Kong du 19 au 21 mars,
à Bâle du 18 au 21 juin et à Miami Beach du 3 au 6 décembre.
www.artbasel.com