Menart Fair, la petite foire qui a réussi son Paris

Le 10 juin 2021, par Alain Crochet

Pour sa première édition dans la capitale, la foire a attiré nombre de collectionneurs, et donné un coup de projecteur inédit sur les artistes du Maghreb et du Levant.

Le stand de la galerie Tanit à la Menart Fair.
© Menart Fair

Dans un contexte international de crise sanitaire toujours incertain, indubitablement, les petites foires de niche s’en sortent mieux que les grosses machines. Après Asia Now en octobre 2020, et 1-54 dédié à la scène africaine contemporaine en janvier dernier, Paris vient d’accueillir fin mai la première édition de la Menart Fair. Vingt-deux galeries installées dans la capitale, ou souvent à l’étranger, ont investi les salons de la maison de ventes Cornette de Saint Cyr, avenue Hoche. Lancée par Laure d’Hauteville et Joanna Chevalier, les fondatrice et directrice artistique de Beirut Art Fair, au Liban, cette « boutique fair » se veut une alternative à la foire de Beyrouth, impossible à organiser jusqu’à nouvel ordre dans un environnement politique et économique chaotique, sans parler de la pandémie et des restrictions de déplacements encore en vigueur. Pour une grande partie des exposants, il s’agissait d’une première participation à une foire dans la Ville lumière. Pour le public parisien, c’était l’occasion de découvrir une vaste scène artistique méconnue, celle de la région « Mena » – pour « Middle East and North Africa », soit le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord –, ligne droite allant du Maroc jusqu’à l’Arabie saoudite, chapelet de pays presque tous réunis par la langue arabe et la religion musulmane. La manifestation offrait le charme d’une foire dont les œuvres étaient accrochées jusque dans le hall, avec entre autres une peinture d’Ayman Baalbaki (galerie Saleh Barakat) représentant les silos du port de Beyrouth détruit par la tristement célèbre explosion d’août 2020. L’artiste représentera le Liban à la prochaine Biennale de Venise, avec Mouna Rebeiz. En outre, « son cadre intimiste et le nombre limité de galeries ont permis aux visiteurs de prendre plus de temps sur chaque stand que sur une grosse foire classique », se félicite Daniel Bessières, directeur de la galerie éponyme. Celui-ci a vendu une des photographies architecturales de son solo-show de Serge Najjar, dont les prix, selon le tirage, allaient de 3 500 à 6 500 €, à « un collectionneur membre de l'Adiaf pour son château ». Dans l’ensemble, les amateurs ont salué le niveau homogène de la foire. Les exposants, quant à eux, ont loué à l’unanimité l’organisation ainsi que l’implication du duo féminin à la tête de l’événement pour faire venir en nombre collectionneurs et représentants des musées, dont ceux de la Pinault Collection, de la fondation LVMH, du palais de Tokyo… Sont ainsi entre autres passés sur la foire les collectionneuses Marie-Cécile Zinsou et Sandra Hegedüs (SAM Art Project) ou la directrice de la Fondation H, qui a ouvert récemment un espace à Paris, ou le directeur de la foire Art Paris Guillaume Piens. Le président de l’Institut du monde arabe, Jack Lang, s’est attardé au dernier étage sur le stand de la galerie La La Lande, qui présentait deux toiles poétiques de l’artiste tunisien Slimen El Kamel. Ce dernier sera à l’honneur en 2022 avec une importante exposition, justement à l’IMA.
2 500 visiteurs
Au rez-de-chaussée, le collectionneur Jean-Marc Decrop, grand connaisseur de l’art chinois et de la scène du Moyen-Orient, a craqué pour un acrylique abstrait de Ghassan Zard, proposé à moins de 7 000 € sur le stand de la galerie Tanit, une référence historique à Beyrouth et à Munich. Une autre toile du même artiste a été vendue à un collectionneur « anglo-allemand », précise la galeriste. La foire a déclaré avoir accueilli un total de 2 500 visiteurs et précisé que 19 des 22 exposants ont réalisé des ventes, dans une fourchette de prix allant de 5 000 à 50 000 €. Parmi les artistes les plus cotés figurait Youssef Nabil et ses photos nostalgiques retouchées à la main – l’artiste a fait l’objet d’une exposition en 2020 au Palazzo Grassi à Venise – avoisinant les 50 000 € pour les plus chères sur le stand de Nathalie Obadia, le paravent d’Etel Adnan en albâtre sur celui de la galerie Continua étant pour sa part affiché à 120 000 €. Des collectionneurs actifs Inscrite dans le parcours hors les murs de la foire, la galerie La La Lande inaugurait son nouvel espace situé à côté du Centre Pompidou avec un focus sur la scène Mena, ainsi que des dessins de la Française Sarah Navasse. « Un collectionneur français en contact avec Joanna Chevalier est passé à la foire uniquement pour voir les toiles de Slimen El Kamel. Il est revenu à la galerie le lendemain, et nous a acheté deux grandes peintures de l’artiste », confie le codirecteur de l’enseigne, Ilyes Messaoudi. Outre ces deux transactions, à 12 000 € chacune, le galeriste a vendu des pièces de pratiquement tous les artistes présents dans son exposition inaugurale, prolongée jusqu’au 22 juin, dont Mehdi Largo ou Alireza Shojaian. Une œuvre très forte d’Aïcha Snoussi, prix SAM 2020, a rencontré un vif succès, l’artiste ayant plusieurs expositions importantes prévues. « On a connu un engouement il y a huit ans pour l’art du monde arabe avec le développement de la foire de Dubaï, celle de Beyrouth et le nouvel élan de l’Institut du monde arabe à Paris, mais le terrorisme et les problèmes économiques de ces pays, entre autres dus à la baisse des revenus du pétrole, ont ralenti ce processus, décrypte Jean-Marc Decrop. Il existe toutefois une niche de collectionneurs très actifs et les nombreux musées de la région, comme Al Ula en Arabie saoudite, le nouveau musée de Dubaï ou celui du Qatar, relancent l’attention sur cette scène et vont créer une demande supplémentaire. » Laure d’Hauteville, elle, entend bien aller au-devant des diasporas là où elles se trouvent, et décliner la foire à l’étranger. Une version est déjà prévue pour décembre prochain à Bruxelles, et pourquoi pas, plus tard, outre-Manche…

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