Mehdi Hadj Khalifa, l’art marocain loin des clichés

Le 20 février 2020, par Alexandre Crochet

Ce jeune entrepreneur, fils d’un ingénieur de Hassan II, livre sa vision de la scène contemporaine de son pays, dont il est un fervent promoteur, à la veille de la foire
1-54 Marrakech.

Mehdi Hadj Khalifa à la galerie Venise Cadre de Casablanca, pour l’ exposition Medhi Melhaoui en 2015.
D.R.

Comment vous êtes-vous orienté vers le monde de l’art 
J’ai passé cinq ans au centre d’art du couvent des Récollets, à Paris, en tant qu’étudiant chercheur, et mes premiers stages se sont déroulés dans des institutions au sein desquelles j’avais des missions liées à la création. J’ai tout de suite aimé cet univers et eu une idée précise du rôle que je voulais jouer dans le monde de l’art. J’y ai monté des projets d’expositions soutenus par des marques, accompagné des artistes dans la production, travaillé au montage d’événements internationaux… Tout cela m’a mené au commissariat artistique.
Aujourd’hui, vous vous occupez d’un ambitieux projet d’exposition internationale, qui soutient des artistes marocains émergents…
Notre objectif est de montrer à l’étranger une scène méconnue. Ce début de siècle a été un réel laboratoire pour l’art marocain. De nombreuses initiatives ont émergé, tels l’Appartement 22, à Rabat, ou l’établissement de nombreuses galeries. Surtout, des artistes sont apparus, réalisant des travaux d’une qualité exceptionnelle, d’un type jamais vu au Maroc. Ils s’inscrivent dans le mouvement artistique d’après Internet, parfois nommé «l’art des nouveaux médias» et combinent à la fois l’aspect plastique et digital. Au Maroc, il est cohérent, structuré, et possède ses propres codes. J’ai passé quatre ans à identifier ses principaux protagonistes dont font partie Yacout Kabbaj ou Soufiane Idrissi. Je suis en train de négocier avec des musées importants à Casablanca, New York et sans doute Hong Kong pour accueillir cette exposition, qui sera accompagnée d’un manifeste. C’est tout l’enjeu de ce projet : montrer ce Maroc qui sait répondre par l’art aux grandes questions du monde, loin des clichés et de la tradition, qui trop souvent l’empêchent d’être intégré à la grande scène internationale.


 

Yacout Kabbaj, The iOS bug, 2018, peinture sur aluminium, 130 x 130 cm (détail). COURTESY YACOUT KABBAJ
Yacout Kabbaj, The iOS bug, 2018, peinture sur aluminium, 130 130 cm (détail).
COURTESY YACOUT KABBAJ


Qu’une foire comme 1-54 se déploie, outre Marrakech, à Londres et New York est aussi un réel tremplin pour l’art marocain actuel et plus largement l’art africain…
La foire 1-54 est en effet une initiative importante, elle permet de modéliser de façon plus aboutie l’idée ou l’imaginaire du continent, de comprendre et découvrir les individualités africaines, de cette vaste Afrique qui a tant à dire et à montrer. En particulier, pour la scène marocaine, en pleine ébullition.
Quel regard portez-vous sur la décision, en dernière minute, de déplacer la «capitale africaine de la culture» de Marrakech vers Rabat ?
Ce changement intervient à un moment délicat, mais il est nécessaire d’avoir une stratégie précise, dans un Maroc qui se veut plus exigeant et possède désormais des infrastructures de qualité et des personnalités désireuses d’être partie prenante d’un grand renouveau culturel et artistique. La ville de Marrakech est une ville exceptionnelle, elle possède un univers à part. C’est déjà une capitale de la culture historiquement et symboliquement. Mais aujourd’hui, le Maroc a décidé d’élaborer une stratégie de développement global, et nous avons la chance que les domaines culturels en fassent partie. Le roi est très sensible à ces questions. Sa Majesté a tenu un grand discours de soutien au patrimoine immatériel, qui englobe l’art. Une révolution ! C’est dans ce sens qu’un énorme travail d’aménagement et de développement a été mis en place pour que Rabat puisse accueillir des projets culturels d’envergure. La Biennale de Rabat l’a montré, en maîtrisant une affluence sur plusieurs lieux de 140 000 visiteurs en toute sécurité.
Comment se porte le marché de l’art au Maroc 
Il reste relativement stable, avec un axe encore très fort sur l’art moderne des années 1950-1990. On pressent tout de même l’arrivée d’une nouvelle génération de collectionneurs, ce qui permettrait à l’art vraiment contemporain d’être mieux compris et recherché. Par ailleurs, le marché de l’art au Maroc est encore en quête d’un modèle plus abouti, notamment d’une fiscalité plus favorable à l’acquisition d’œuvres pour des collections privées ou d’entreprises. La TVA sur les œuvres d’art a certes été abaissée à 10 %, mais il reste à créer des cadres de défiscalisation…


 

Soufiane Idrissi, Garden After MSDOS 5, 2011, huile sur toile, 50 x 70 cm. COURTESY SOUFIANE IDRISSI
Soufiane Idrissi, Garden After MSDOS 5, 2011, huile sur toile, 50 70 cm.
COURTESY SOUFIANE IDRISSI


Avez-vous le sentiment que la scène de l’art contemporain marocain est mieux soutenue aujourd’hui par les institutions et les pouvoirs publics ?
Pas suffisamment ! Je note que le Maroc est dans une phase de recherche et d’expérimentation. Beaucoup de choses positives se sont faites cependant : révision de la TVA que je viens d’évoquer, création d’une fondation des musées, valorisation des musées du Maroc… Mais les pouvoirs publics ne sont pas encore suffisamment armés pour comprendre la complexité et les enjeux du monde de l’art. Il n’y a par exemple pas de maison des artistes, pas de protection juridique du droit d’auteur ni contre les faux… Les artistes émergents sont dans une situation difficile, n’ayant accès ni à des structures ni à des soutiens leur permettant d’exposer et d’être encouragés dans leur carrière.
Défendre l’art contemporain dans le pays est encore un work in progress au Maroc 
J’ai moi-même cofondé un programme dédié aux jeunes artistes du Maroc en 2011, Master Mind, qui a servi de tremplin à plusieurs créateurs. En 2015, nous avons organisé une exposition à la galerie Venise Cadre à Casablanca. C’était le premier projet réellement dédié au défrichage : il a permis par la suite à de nombreux artistes de trouver une galerie et à de jeunes commissaires de monter des expositions. Il existe aussi, depuis 2014, plusieurs lieux qui proposent des programmations exceptionnelles, telles que le Cube à Rabat, ou le 18 à Marrakech. Des cellules indépendantes font aussi un travail formidable, tels la Source du lion, l’atelier de l’Observatoire ou encore Mahal Art Space, à Tanger. La situation est un peu comparable aux années 1980-1990 en France quand émergeaient des initiatives comme le Magasin de Grenoble. C’est dans l’espace privé que nous trouvons des projets cohérents et fidèles aux attentes de l’art actuel du Maroc. Ce sont des militants courageux, qui mériteraient des aides et un meilleur soutien au sein d’un marché de l’art en pleine maturation.
Est-il plus facile aujourd’hui pour les artistes d’aborder des sujets délicats dans un pays encore très traditionnaliste ?
Absolument pas. Il existe une certaine liberté d’expression, beaucoup de sujets sont abordés mais les artistes s’autocensurent énormément… Il reste bien des tabous, des sujets délicats. C’est une question de culture, nous sommes dans une partie du monde où il y a des barrières, et les non-dits sont monnaie courante. Les artistes sont éduqués et savent donc se censurer… Heureusement, je constate des progrès dans ce pays officiellement patriarcal et officieusement matriarcal.

MEHDI HADJ KHALIFA
en 5 dates
2005
Intègre le Palais de Tokyo en tant que stagiaire sous la direction de Jérôme Sans
2006
Collabore au projet Chanel Mobile Art
2007
Coédite le magazine Intersection.
2011
Fonde Master Mind, programme dédié aux artistes émergents au Maroc
2015
Devient commissaire général de la galerie Venise Cadre, à Casablanca

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