Maxime Leroy, plumassier de «haute façon»

Le 15 décembre 2017, par Stéphanie Pioda

Ennoblir et transformer les plumes. Maxime Leroy s’y attelle avec originalité. Porté par une «exubérance élégante», il chahute ce savoir-faire tout en l’inscrivant dans une tradition héritée.

Maxime Leroy dans son atelier.
© Julien Cresp

Maxime Leroy raconte des histoires, non pas en jonglant avec des mots, mais en agençant des plumes qu’il transfigure, à tel point qu’on en oublie leur nature ou, plus précisément, l’idée qu’on se fait de la plume : fragile, aérienne, légère. Et cela l’amuse beaucoup de surprendre et de déstabiliser le spectateur, car la réception de ses pièces est aussi importante que l’exigence de dépassement qui guide la mise en œuvre de chaque projet. «Je cherche avant tout à susciter une émotion, un sentiment et une envie», confie l’artiste. Impossible de l’enfermer dans un style, il ne veut pas qu’on le limite à une «application signature», comme il le dit lui-même. Il peut être rock’n roll avec cette moto hérissée de plumes noires agressives et combattantes (il l’a baptisée Céline), ou encore poétique et romantique avec ses cubes de bois brûlés recouverts d’un «duvet» de mousse, comme sortis d’une forêt enchantée ; mais aussi carrément baroque lorsqu’il travaille sur une collection haute couture de Jean Paul Gaultier, minimaliste sur ce vase de Sergio Asti qu’il a habillé pour Mouvements Modernes, voire un brin kitch avec son lion du Trophée de Némée. Il nous fait chavirer d’un univers à un autre avec jouissance et satisfaction, car il retrouve à chaque fois dans nos yeux la stupéfaction et l’admiration face à la prouesse. À peine ose-t-on s’asseoir sur ce tabouret à l’assise recouverte de plumes semi-dressées, dont la structure en métal a été conçue par la jeune designer Sarah Madeleine Bru. «Je travaille la plume pour lui donner cette silhouette et pour que les barbes ne s’ouvrent plus, qu’il y ait une résistance accrue par rapport à une plume standard. Je l’enduis de résine en dessous et me refuse à supprimer le toucher en surface.» Et il ne choisit pas n’importe quelles plumes, mais «celles qu’aucun plumassier n’accepte de prendre» : de la dinde, de l’oie, du dindon, du dindon ocellé… Il refuse d’utiliser les plumes d’oiseaux sauvages et issus de l’abattage. «Avec des éleveurs d’oiseaux d’ornementation, nous avons mis en place une collecte de plumes de mue qu’ils ramassent trois fois par jour.» Le prix d’achat est certes moins élevé que des plumes classiques, mais il les transforme de telle façon que le produit fini devient extraordinaire, sa valeur ajoutée étant d’en repousser les limites. Ses clients le savent et acceptent de le voir créer un projet à partir des matières en stock et non en arrivant avec une idée bien arrêtée. Le défi et le jeu n’en sont que plus grands : répondre à une demande tout en injectant sa sensibilité. Et il ne lâche pas prise tant qu’il n’a pas trouvé la réponse juste : pour réaliser ses mousses, il lui a fallu six mois d’échantillonnage afin de concevoir la trentaine de verts, de marrons, de kakis à partir de teintures naturelles, et ainsi obtenir la profondeur des touffes ; «pour arriver à quelque chose de satisfaisant pour moi et de troublant pour le spectateur», confie Maxime. Lequel maintient le cap du professionnalisme et de la conscience aiguë du travail : c’est pourquoi il se plaît à parler de «haute façon», en écho à la haute couture bien évidemment.
 

Broche «Abstraction florale», plumes d’oie noires, édition limitée, Sacco Baret. © Sacco Baret
Broche «Abstraction florale», plumes d’oie noires, édition limitée, Sacco Baret.
© Sacco Baret


La richesse est dans la confrontation des idées
Chaque projet est une nouvelle page blanche qui lui permet d’écrire un récit, fruit de rencontres et d’échanges avec un nouveau client ou partenaire, que ce soit dans la haute couture (Chanel, Louis Vuitton, Givenchy…), pour la marque de Bourbon américaine Bulleit (en jouant sur le côté western avec des serpents), Le Coq sportif (avec une série limitée de quarante-cinq paires, déclinées dans trois modèles différents), ou pour les chaussures et sacs de Sacco Baret (marque qu’il a cofondée en 2014 avec Jayma Sacco et Paul Baret). «J’ai trop peur de tourner en rond, d’où ces différentes collaborations» pour une émulation qui le fait démarrer au quart de tour. Il sait qu’il a une approche originale, mais reste humble et s’efface derrière l’identité de son atelier, M.Marceau, créé en 2013. Atelier qu’il souhaiterait élever au rang des grandes maisons dans le monde de l’artisanat d’art d’excellence, en faire une référence durable, avec une valeur patrimoniale qu’il pourrait transmettre un jour. Sa vision est très claire : «La vraie valeur de la pièce vient du fait qu’elle a été produite par un artisan plumassier.»

 

Trophée de Némée, tête de lion réalisée avec un assortiment de plumes. © Paul Baret
Trophée de Némée, tête de lion réalisée avec un assortiment de plumes.
© Paul Baret


Une histoire de transmission
S’il est souvent dans une position ambiguë quant au statut de ses pièces, il ne cherche pas à basculer dans le monde de l’art, même s’il a été très heureux de participer à l’exposition «Double Je», au Palais de Tokyo en 2016, avec Céline. Il envisage même la destruction de cette moto, désireux d’en conserver le seul souvenir, sorte d’image fantasmagorique qui pourrait s’amplifier dans la mémoire de ceux qui l’ont vue. Un jour, un autre plumassier pourra la recréer, mais en faisant mieux ! Sinon, quel est l’intérêt ? Maxime Leroy voue un véritable amour à un métier devenu rare. Il en est fier, conscient d’être dépositaire d’un savoir-faire qu’il se doit de transmettre, comme le lui ont appris ses maîtres, Nelly Saunier et Dominique Pillard. Il les a croisés un peu «par hasard», au lycée Octave-Feuillet à Paris, le seul lycée au monde formant au métier de plumassier. Au départ, Maxime Leroy se rêvait danseur, mais une gêne physique l’a privé de cet avenir-là, qu’il finit par troquer contre celui de décorateur ou designer d’intérieur. Il se réoriente en filière littéraire avec une mise à niveau en arts appliqués. «Dans mes travaux en arts plastiques, j’avais toujours des envies de plumes, une matière avec laquelle le dialogue a toujours été facile. Alors qu’un jour j’étais freiné par un problème technique, mon professeur m’a invité à rencontrer des artisans qui auraient pu m’aider.» Et voilà sa destinée scellée, grâce aux rencontres qu’il a faites au lycée Octave-Feuillet et à la magie du lieu, en particulier «ce mur entièrement habillé de boîtes en carton étiquetées du nom de toutes les espèces de plumes», raconte-t-il, les yeux encore brillants et fascinés. «Certaines sont vides car les plumes n’existent plus, d’autres renferment des espèces rares qu’on n’utilise plus.» Un mur témoin de la passion de plusieurs générations. Il y travaille aujourd’hui à son tour comme professeur, très fier de ses jeunes apprentis qu’il souhaite promouvoir pour certains, les «adouber» en quelque sorte, comme l’a fait Nelly Saunier à son égard en l’introduisant dans l’atelier d’éventails d’Anne Hoguet, ou Dominique Pillard en l’emmenant sur la piste du Marsupilami. La force du respect, de l’engagement moral et de l’éthique : voilà les piliers qui portent cette lignée d’artisans d’art. Lauréat du Prix de la Jeune Création Métiers d’Art en mars 2017, Maxime Leroy est aujourd’hui largement reconnu et n’a d’yeux désormais que pour le Prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la Main. Un autre rêve ? Habiller le tableau de bord d’une Rolls Royce, mais sans la vitre de protection, comme cela a été fait pour la Phantom VIII. L’artisan plumassier préfère le rapport direct et tactile à la beauté.

 

 
Bloc de bois brûlé et duvet de dinde coloré, 2017. © M.Marceau
Bloc de bois brûlé et duvet de dinde coloré, 2017.
© M.Marceau

À SAVOIR
Atelier M. Marceau,
www.m-marceau.com
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