Maurice Renoma, de fil en aiguille

Le 01 juin 2021, par Harry Kampianne

Styliste emblématique de l’époque yéyé, ce fils de tailleur a habillé le petit monde du show-biz sur plus d’un demi-siècle. Beaucoup plus secrète est sa passion pour la photographie et l’art africain.

Maurice Renoma, assis sur un bureau de Marzio Cecchi.
© Adèle Godet

Que de stars et de dandys sont venus fréquenter le 129 bis, rue de la Pompe, lieu incontournable ayant vu passer la jeunesse dorée des quartiers bourgeois comme des personnalités aussi diverses que Serge Gainsbourg, Andy Warhol, James Brown, Jacques Dutronc, Nino Ferrer, Bob Dylan ou John Lennon ! Espiègle, l’œil vif et pétillant, Maurice Renoma (né en 1940), créateur avec son frère Michel de la boutique en 1963, a su toutefois imposer des garde-fous. Peu avare d’anecdotes sur le monde du show-biz et de ses icônes glamour, il admet aujourd’hui ne pas avoir été «vraiment ami avec la plupart d’entre elles. Je suis de nature assez réservée et ne suis pas forcément au courant lorsqu’elles passent à la boutique. Il est nécessaire d’avoir du recul quand on habille de telles vedettes. Beaucoup d'entre elles ont un ego surdimensionné. Il y a une position de dominant et de dominé : vous pouvez très vite être phagocyté et faire partie de leur cour si vous ne mettez pas un peu de distance».
L’instinct et le hasard
L’homme n’en reste pas moins sociable. Pas peu fier, il nous montre un selfie, pris quelques heures avant notre entretien, avec un Gérard Lanvin plutôt ravi de rencontrer le maestro. Il est même admis qu’être reçu et habillé par l’artiste en personne est un honneur. Blazers cousus dans du drap militaire, costumes cintrés dans des verts, des grenat ou des bleu violine, pantalons slim, coupes franches et sculpturales taillées dans des tissus inédits… Maurice et Michel Renoma ont transgressé le dress code masculin, figé depuis la IVe République dans le costume trois pièces « à la papa ». Ils feront de Serge Gainsbourg l’égérie de leur marque pendant plus de dix ans. Lui qui dit ne pas savoir coudre ni dessiner et être dyslexique reste un autodidacte affirmé, bien que guidé par un père tailleur et confectionneur, qui lui prêta un coin de son atelier pour créer ses premiers costumes en suédine et loden. «La jeunesse branchée des années 1960 vivait à cent à l’heure ! C’était une époque propice à la création : j’arrivais à un moment où tout était à faire ou à refaire.» Le styliste affirme trouver ses idées dans la rue. C’est aussi un observateur très inspiré par les codes picturaux et graphiques en vogue à l’époque – Vasarely, Escher, Picasso, Matisse –, couleurs et formes qu’il intègre à ses vêtements. «Si je devais d’ailleurs me définir en tant que peintre aujourd’hui, je serais un artiste brut. Mais à partir d’un certain moment, il faut apprendre et à trop apprendre, on risque de se figer. Je préfère être un esprit libre et découvrir. J’agis par instinct et me sers beaucoup du hasard.»

 

Vue de l'exposition, avec notamment une peinture de Famakan Magassa réalisée sur une photographie de Maurice Renoma.© Renoma
Vue de l'exposition, avec notamment une peinture de Famakan Magassa réalisée sur une photographie de Maurice Renoma.
© Renoma

Un + un = trois
Maurice Renoma a tout juste 20 ans lorsqu’il achète son premier tableau à l’Hôtel Drouot. «Une peinture très classique du XVIIe siècle. Depuis, je n’ai cessé de collectionner : pas seulement de la peinture, mais aussi du mobilier, du design, de vieux appareils photo…» Son intérêt pour ce dernier domaine commence à le titiller au début des années 1990. «J’ai collaboré avec de grands noms de la photographie pour mes nouvelles collections, mais le dialogue était souvent difficile et je n’arrivais pas toujours à me faire comprendre. Ils vous font une dizaine de bobines pour deux bonnes images… J’ai eu beaucoup plus de plaisir à travailler avec de jeunes talents, qui débutaient dans le métier avec un regard neuf et curieux. Par la suite, j’ai commencé à réaliser mes propres photos, les liant de manière expérimentale à la mode. C’est de ce dialogue que vient le concept de «modographie». J’aime bien mélanger les mots et les styles, comme j’aime mélanger les tissus et leur donner une nouvelle texture.» Ce savant dosage, le créateur l’a mis en scène lors d’une rétrospective en 2013, au Souplex – nom donné au sous-sol de la boutique, aménagé en salle d’exposition – et au Renoma Café Gallery, avenue Georges-V : soit cinquante ans de carrière immortalisés par un livre événement, Un + un = 3. Maurice Renoma, une aventure singulière, publié aux éditions de La Martinière. «Titre évocateur qui est pour moi une façon de mettre en rapport deux modes d’expression, de les mélanger afin d’en extraire une troisième voie. C’est un peu le principe de la famille, lorsqu’un homme et une femme se rencontrent et que de leur union naît un enfant… Je n’aime pas trop me répéter et passe généralement très vite à autre chose. C’est automatique chez moi, j’ai toujours un plan B. C’est pourquoi je me suis posé la question : est-ce que la mode me suffit ? Tourner en rond et faire de la réédition de vêtements Renoma ? Certainement pas ! C’est une des raisons pour lesquelles j’ai voulu me confronter à la photographie.»

 

Œuvres de William Bakaïmo, exposition « Scène symphonique », 2021. © Renoma
Œuvres de William Bakaïmo, exposition « Scène symphonique », 2021.
© Renoma

Cristobal, le poisson rouge
Prêt à se réinventer, en état d’insatisfaction permanente, bousculant les frontières strictes de la mode, Maurice Renoma enchaîne projets et expositions avec une aisance déconcertante. Affichant son soutien écologique contre les méfaits du plastique dans l’une des dernières en date, «Mythologie du poisson rouge», présentée l’an passé entre le Souplex et l’Appart Renoma – galerie depuis peu inaugurée au-dessus de la boutique –, il nous invite à une réflexion sur l’environnement. Cristobal, un petit poisson rouge et jaune en plastique, acheté dans une boutique de Tel-Aviv et présent dans chacun de ses clichés, lui sert de fil conducteur. «Pour moi, le prochain virus viendra du plastique. On ne peut rien faire contre lui, c’est un peu le dieu sur Terre. C’est le pétrole et si l’on n’a pas de pétrole, on revient à l’âge de Cro-Magnon. Il y a un réel problème de recyclage, procédé excessivement cher et qui devient donc le problème de l’homme. L’idée de cette exposition m’est venue lors d’un voyage en Malaisie : je me suis aperçu que les Chinois étaient les véritables prédateurs de ce petit pays. Ils rachètent quasiment toutes ses plages et en rasent les forêts, qu’ils transforment en palmeraies pour en extraire l’huile de palme. C’est un véritable désastre, surtout du point de vue des déchets que la mer et sa faune récupèrent : ça voyage sur tout le littoral. Ce poisson restera le fil rouge, en arrière-plan ou non, de mes expositions. On essaiera de continuer à faire passer le message, même s’il y a peu d’espoir que l’humain en prenne réellement conscience.» Beaucoup plus discrète est la présence de Cristobal dans la nouvelle exposition, «Scène symphonique», présentée jusqu’à fin juin à l’Appart Renoma. Maurice Renoma y a convié à ses côtés, outre le Béninois Dominique Zinkpè en invité spécial, deux jeunes artistes africains : le Camerounais William Bakaïmo et le Malien Famakan Magassa. Chacun revisite à sa façon la nature de l’homme dans ce qu’elle a de plus séduisant et effrayant. «Ces deux peintres nous placent, chacun à leur manière, face à nos démons et nos contradictions. Nous vivons dans une société complètement déboussolée et pervertie. C’est le trouble que je peux parfois ressentir, une sorte de yin et de yang qui traverse notre conscience, un maximum de couleurs, d’énergie et d’ondes, négatif ou positif peu importe, qui peut remplir un esprit à la fois agité et serein». Une ambiance dans laquelle le célèbre couturier et homme de l’art semble tirer le meilleur de sa créativité.

à voir
«Scène symphonique», l’Appart Renoma,
129 bis, rue de la Pompe, Paris XVIe, tél. : 01 44 05 38 25.
Jusqu’au 30 juin 2021.
www.mauricerenoma.com


 

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