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Mathieu Deldicque, nouveau directeur du musée Condé à Chantilly

Publié le , par Christophe Averty

Le nouveau directeur du musée Condé à Chantilly entend retrouver le temps du duc d’Aumale. Un projet ambitieux inscrit dans une logique lisible et cohérente.

© Christie’s Images Mathieu Deldicque, nouveau directeur du musée Condé à Chantilly
© Christie’s Images

À 35 ans, Mathieu Deldicque incarne une nouvelle garde de conservateurs. Conjuguant jeunesse et expérience du terrain, ce diplômé de l’École nationale des Chartes a tôt jeté son dévolu sur le domaine de Chantilly. « Cela fait dix ans que je m’y investis », lance le nouveau directeur. D’abord conservateur stagiaire au musée Condé, en 2015, à l’issue du concours de l’Institut national du patrimoine et nommé au service des musées de France, il a, doctorat d’histoire de l’art en poche, secondé pendant sept ans Nicole Garnier à la direction du domaine. Embrassant ainsi toutes les facettes de l’objet muséal complexe et multiple que constituent le musée Condé, le musée du Cheval, les jardins et les écuries de Chantilly, ce familier des collections réunies par le duc d’Aumale inscrit son action, en toute conscience et connaissance, dans la poursuite des chantiers engagés et dans l’innovation notamment numérique pour, explique-t-il : « Fouiller, éclairer, donner à voir et à comprendre les collections, en développant la médiation et les angles d’approche. »
Quelles sont les contraintes qu’impose l’héritage du duc d’Aumale ?
Si le legs du duc d’Aumale à l’Institut de France, interdisant de prêter les œuvres de ses collections et de modifier leur accrochage, implique nombre de contraintes, il procure surtout au domaine un statut et un caractère qui en font un objet muséal unique. Le respect de ses volontés appelle une créativité qui convoque tous les ressorts du métier de conservateur. Par leur nature et leur teneur, les trésors réunis reflètent l’esprit des grandes collections royales. De ce fait, ma formation de chartiste s’avère particulièrement adaptée à ce site qui abrite à la fois des grands maîtres – de la peinture aux arts décoratifs –, les collections d’un homme et un patrimoine écrit considérable d’archives, de manuscrits et de livres précieux. Aussi pourrait-on dire que les contraintes induites par son testament participent de l’identité et même de l’essence de ce domaine.

 

Albrecht Dürer, Feuillet de l’album de voyage aux Pays-Bas, Portrait d’un personnage devant l’abbaye Saint-Michel d’Anvers, pointe d’argen
Albrecht Dürer, Feuillet de l’album de voyage aux Pays-Bas, Portrait d’un personnage devant l’abbaye Saint-Michel d’Anvers, pointe d’argent sur papier préparé, musée Condé.
© RMN Grand Palais Domaine de Chantilly-Benoit Touchard


En quoi ces dispositions testamentaires sont-elles pour vous un atout pour la valorisation des œuvres ?
Sans le testament du duc, le domaine de 7 500 hectares, les corps de bâtiments et l’ensemble de ses exceptionnelles collections n’auraient pu être conservés dans leur intégralité. Or si ces dispositions sont un rempart, elles ne freinent ni la fréquentation du site (450 000 visiteurs par an) ni nos expositions et collaborations internationales, soutenues par « The Friends of the Domain of Chantilly » pas plus que notre programmation culturelle que mécènent les Amis du musée Condé. Ainsi, pour l’exposition Dürer, présentée jusqu’au 2 octobre, nous avons coopéré avec la Getty Foundation en Californie qui soutient la recherche sur les arts graphiques. Nous travaillons également avec les musées et universités britanniques à l’élaboration de programmes de recherches, de conférences et de colloques scientifiques. Ces partenariats britanniques ne sont pas sans évoquer l’anglophilie du duc d’Aumale, née de son exil pendant vingt-trois ans outre-Manche. Nous avons accueilli récemment un laboratoire italien qui a scanné en trois dimensions des fragments de tapisseries dues à Raphaël pour les comparer à celles du Vatican. Ainsi, loin de s’enfermer dans des contraintes, il s’agit de favoriser l’ouverture constante du domaine aux publics et à l’international.
Quelle inflexion entendez-vous donner à l’institution et à son programme d’expositions ?
Comme un signe prémonitoire, ma toute première exposition à Chantilly, en 2016, en tant qu’adjoint de Nicole Garnier, était dédiée au Grand Condé, Louis II de Bourbon. Ce fut une première étape pour incarner le château par ses grands hommes, une politique que je compte bien sûr poursuivre. Aussi, lors des Journées du patrimoine, les portraits du duc et de la duchesse par Winterhalter, récemment retrouvés à Versailles et mis en dépôt à Chantilly, seront présentés, aux mains des restaurateurs, face au public. Une manière de recentrer le domaine sur ceux qui l’ont animé tout en dévoilant les coulisses de travaux d’ordinaire secrets. Puis en octobre, à la faveur du bicentenaire de la naissance d’Henri de Bourbon, duc d’Aumale, le musée mettra en lumière sa vie et son action au château par un ensemble inédit de photographies, d’œuvres, d’objets et de documents.
S’agit-il pour vous de recentrer l’image du domaine sur la personnalité du duc ?
C’était un homme aux mille facettes et je le vois comme le dernier grand prince français, dépositaire de toute une histoire dynastique. En cela, Chantilly tel qu’il l’a conçu est un résumé et l’évocation de l’histoire française, de l’architecture, des jardins et de toutes les précédentes collections princières hélas dispersées. On pourrait y voir un reflet, en mode mineur, du musée d’histoire de France de Versailles. Car, s’il célèbre l’art français, le duc d’Aumale incarne la fin d’un monde sans héritier ni suiveur. En poursuivant l’action engagée, mon ambition est de rétablir l’état du château et des collections tels qu’on les trouvait à la mort du duc pour proposer au visiteur un véritable voyage dans le temps. Dans cet esprit, le château d’Enghien, où s’engage une campagne de restauration d’environ trois ans, deviendra un centre d’interprétation procurant les clés de compréhension du personnage et de son œuvre.

 

Frans Xaver Winterhalter (1805-1873), Portrait de la duchesse d’Aumale (1822-1869). Dépôt de Versailles au musée Condé. © RMN - Grand Pala
Frans Xaver Winterhalter (1805-1873), Portrait de la duchesse d’Aumale (1822-1869). Dépôt de Versailles au musée Condé.
© RMN Grand Palais Domaine de Chantilly - Franck Raux 


Quelle est la position de l’Institut dans votre tâche ?
Entre 2005 et 2020, la fondation privée d’intérêt public pour la sauvegarde et le développement du domaine de Chantilly fut présidée par Son Altesse l’Aga Khan. Depuis, l’Institut et le Collège des conservateurs, organe institué par le duc d’Aumale, qui compte aujourd’hui trois académiciens, assurent, sous l’égide de Daniel Rondeau, la haute surveillance et le soutien du domaine. Aussi, ne bénéficiant pas du statut de musée national, nous travaillons à fédérer les aides publiques pour permettre à Chantilly d’asseoir un modèle économique pérenne.
Quelles sont vos priorités pour « rendre Chantilly au duc d’Aumale » ?
L’acquisition récente à Drouot du buste de Louis XV en porcelaine de Chantilly, ainsi que l’élargissement de la collection de porcelaines, témoignent d’une continuité dans notre politique d’acquisition axée sur l’histoire de Chantilly et de ses propriétaires successifs. Dans deux ans, toute l’aile du logis, qui abrite notamment les cabinets des Clouet, retrouvera son état initial avec ses œuvres phares restaurées, signées notamment Greuze et Watteau. Mais le grand projet qui nous attend est la création des premières réserves au-dessus du musée du Cheval pour la conservation effective et préventive des œuvres. Dans cet élan, ce musée sera remanié, ses écuries valorisées. Enfin, nous lançons une levée de fonds pour restaurer la bibliothèque du musée Condé, ses reliures ainsi que le Cabinet du livre, le Saint des saints de Chantilly.
Le rythme des expositions restera-t-il inchangé ?
Nous conservons la périodicité d’une grande exposition annuelle à l’été sur les grands noms de Chantilly. Ingres et ses liens avec la famille d’Orléans, André-Charles Boulle présenté au sein des grands appartements, puis la redécouverte des Très Riches Heures du duc de Berry constitueront nos expositions-événements, tandis que le Cabinet des livres et le Cabinet d’art graphiques accueilleront des expositions historiques retraçant notamment les guerres de religions et évoquant les grandes figures féminines liées à Chantilly. Car notre projet est de toujours et davantage susciter la curiosité des publics, qu’ils soient néophytes ou connaisseurs, pour leur faire dire : « Je ne m’attendais pas à trouver cela à Chantilly. »

à voir
 « Albrecht Dürer. Gravure et renaissance », Jeu de Paume ;
« Clouet – À la cour des petits Valois », Cabinet des livres, jusqu’au 2 octobre ;

« Le duc d’Aumale et Chantilly. Photographies du XIXe siècle »,
Cabinet d’arts graphiques, du 15 octobre au 27 février 2023.

Domaine de Chantilly,
 7, rue du Connétable, Chantilly (60), tél. : 03 44 27 31 80,
www.domainedechantilly.com
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