Massimo Osanna, ange gardien de Pompéi

Le 21 mai 2020, par Annick Colonna-Césari

Ses fouilles récemment menées sur le site sont les plus importantes depuis la Seconde Guerre mondiale. Directeur du parc archéologique, il est aussi commissaire d’une exposition au Grand Palais, dont l’ouverture, confinement oblige, a dû être reportée, mais que l’on peut en partie découvrir en ligne.

Le directeur général du parc archéologique de Pompéi, le professeur Massimo Osanna, devant une inscription électorale peinte au Ier siècle. Pompéi, Royal V.

Avant que les fouilles ne soient décidées, Pompéi avait dans les années 2010 subi de multiples effondrements. On se souvient encore de celui de la Maison des Gladiateurs, qui avait provoqué une vive émotion dans le monde. Et pourtant, vous aimez dire que cet épisode dramatique a constitué une chance pour la cité antique. Pouvez-vous l’expliquer ?
Cet effondrement était le symbole inquiétant et la métaphore d’une Italie incapable d’entretenir et de valoriser son patrimoine exceptionnel, qui est aussi celui de l’humanité. Mais il a permis d’alerter le gouvernement italien et la communauté internationale sur l’état de dégradation du site et l’urgence à le préserver. De là est né le «Grand projet Pompéi» : mis en œuvre à partir de 2014, il a été doté d’une enveloppe de 105 millions d’euros, dont 75 % issus de fonds européens.
Quel en était l’objectif ?
Il s’agissait d’une intervention «extraordinaire», destinée à endiguer le processus de dégradation. Jusqu’alors, seules des restaurations ponctuelles de domus avaient été effectuées. Aucun projet d’ensemble cohérent n’avait jamais été lancé, ce qui est pourtant indispensable, car on ne peut pas restaurer sans avoir préalablement sécurisé les structures archéologiques existantes. À Pompéi, les effondrements provenaient d’endroits fragilisés par la pression qu’exerçaient les zones non explorées sur les fondations des vestiges déjà mis au jour. Il fallait stabiliser ces fronts de fouilles, parfois hauts de cinq ou six mètres, en remodelant les pentes et en aménageant un système de drainage des eaux pluviales. C’est ce que nous avons fait sur les trois kilomètres bordant les vingt-deux hectares encore inexplorés. À partir d’octobre 2017, nous avons été amenés, pour sauvegarder des bâtiments émergés au XIXe siècle, à dégager une enclave de 2 000 mètres carrés. C’est là que nous avons opéré les fouilles. Et nous y avons fait des découvertes spectaculaires.

 

Reconstitution rue avec vue volcan
Reconstitution rue avec vue volcan
Jules-Léon Chifflot, Maison du Centenaire à Pompéi, 1903, aquarelle, gouache et rehauts d’or sur papier entoilé,162 x 115 cm, Paris, École
Jules-Léon Chifflot, Maison du Centenaire à Pompéi, 1903, aquarelle, gouache et rehauts d’or sur papier entoilé,
162 x 115 cm, Paris, École nationale supérieure des beaux-arts.

© Beaux-Arts de Paris, Dist. Rmn-Grand Palais / image Beaux-arts de Paris


Qu’avez-vous trouvé durant cette campagne ?
Nous avons mis au jour un nouveau quartier, avec ses ruelles, ses boutiques et ses domus décorées de fresques et de mosaïques de grande valeur, ainsi que de nombreux objets, précieux ou de la vie quotidienne. Une voie entière a notamment été déterrée. Nous l’avons baptisée l’«Allée des Balcons», en raison de la présence de maisons qui conservent encore ces éléments architecturaux d’origine. S’y trouvaient un thermopolium, sorte de fast-food de l’Antiquité, et, non loin, presque en face l’une de l’autre, deux maisons d’un certain standing qui se distinguent par la sophistication de leurs appareils décoratifs : la «Maison du Jardin», reconnaissable à ses deux colonnes, et la «Maison d’Orion». Cette dernière tire son nom d’une fresque placée dans le jardin, sur laquelle la divinité est représentée. Le long d’une autre rue a émergé l’élégante «Maison de Léda et du Cygne». On l’a nommée ainsi en référence à l’une de ses fresques, qui met en scène un épisode célèbre de la mythologie : les ébats de Léda, l’épouse du roi de Sparte, et de Jupiter transformé en cygne. Durant les fouilles, de nombreuses inscriptions ont également refait surface, importantes parce qu’elles sont les témoignages tangibles de la vie quotidienne. Des inscriptions électorales sont réapparues, surtout le long de l’Allée des Balcons, signe qu’elle était animée, tout comme des graffitis érotiques, notamment à l’entrée de la Maison du Jardin. À l’intérieur, une autre inscription s’est révélée primordiale.
Qu’avait-elle de particulier ?
Elle était tracée au charbon sur l’un des murs de l’atrium, pièce qui, au moment de la catastrophe, était en travaux. Probablement de la main d’un ouvrier, elle indiquait une date destinée à enregistrer le mouvement d’objets ou d’aliments : «le seizième jour avant les calendes de novembre», soit le 17 octobre. Étant donné que le charbon est un matériau fragile et volatile, qui ne résiste pas longtemps, nous en avons déduit que cette inscription précédait de peu l’éruption du Vésuve. En tout cas, elle remet en question la date de la catastrophe. Des sources écrites la situaient le 24 août 79, même si elle a souvent été discutée par les chercheurs. La date découverte aujourd’hui confirme l’hypothèse d’une éruption plus tardive. Plusieurs éléments retrouvés sur place, tels des braseros ou des restes de fruits, figues, noix ou châtaignes, suggéraient déjà qu’elle aurait pu se produire en période automnale.

 

Fresque avec amphores du comptoir d’un thermopole, Ier siècle après J.-C., Pompéi, intersection de la rue des Noces d’Argent et de la rue
Fresque avec amphores du comptoir d’un thermopole, Ier siècle après J.-C., Pompéi, intersection de la rue des Noces d’Argent et de la rue des Balcon.
© GEDEON Programmes


Avez-vous exhumé des victimes de l’éruption ?
Près du thermopolium, nous avons déterré le squelette d’un homme. Il avait sans doute tenté de fuir par le balcon d’une maison, en emportant une bourse contenant une vingtaine de pièces de bronze et d’argent. Dans la Maison du Jardin, nous avons trouvé de nombreux restes osseux rassemblés à l’intérieur d’une seule pièce, et bizarrement mélangés. Nous avons compris qu’ils l’avaient été par des pillards qui, à une époque antérieure aux premières fouilles de 1748, s’étaient introduits par des tunnels, dans l’espoir de récupérer des objets de valeur. Les enquêtes préliminaires ont établi que ces restes osseux appartenaient à une dizaine d’individus. Ils s’étaient manifestement réfugiés dans ce lieu pendant la catastrophe. Parmi eux, quatre femmes et cinq enfants, probablement les habitants de la maison. Les prélèvements ADN ont montré qu’il existait certains liens de parenté.
Quelles méthodes de prospection avez-vous utilisées pour réaliser ces fouilles ?
Nous avons fait appel à des technologies modernes comme le drone, le géoradar, l’endoscope ou le scanner laser, et avons travaillé en équipe multidisciplinaire. En plus des archéologues, architectes et restaurateurs, elle comprenait vulcanologues, géologues, anthropologues ou encore paléobotanistes. Grâce à cette organisation, nous avons pu documenter en profondeur chaque phase de recherches, en l’analysant sous les différents points de vue. La présence constante d’un anthropologue sur le chantier a par exemple permis d’étudier, en temps réel, les squelettes des victimes, le contexte et les causes de leur mort, de façon bien plus détaillée que par le passé. Les études en cours fourniront une lecture précise de leurs habitudes alimentaires, des pathologies médicales et des informations sur la composition de la population, afin d’établir le tableau démographique de la ville, au Ier siècle apr. J.-C.
Et maintenant, que se passe-t-il ?
Pompéi est sorti de la phase d’urgence. Les fouilles ont été sécurisées, ce qui signifie que les effondrements ne se produiront plus. Nous allons pouvoir nous concentrer sur les restaurations spécifiques, sur la maintenance ordinaire, la valorisation et la recherche, en tenant compte des besoins des visiteurs et en redistribuant les flux touristiques pour désengorger les espaces les plus fréquentés. Quant aux objets exhumés, ils ont été restaurés. Notre objectif est de les replacer dans les domus, leur contexte d’origine, selon une philosophie que nous développons depuis un certain temps déjà. La zone archéologique de Pompéi s’étend sur soixante-six hectares. Quarante-quatre ont été fouillés. Un tiers reste à explorer.

à lire
Les Nouvelles Heures de Pompéi, par Massimo Osanna, Flammarion, 360 pages, 21,90 €.

à voir
«Pompéi chez vous», www.grandpalais.fr Soirée spéciale Pompéi sur Arte le samedi 13 juin, à partir de 20 h 50
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