Massacre à la tronçonneuse chez France 2

Le 04 janvier 2018, par Vincent Noce
 

Toutes nos félicitations au vaillant noctambule avide de culture qui aura suivi les épisodes inédits de Trésors volés sur France 2, début décembre. Il lui aura juste fallu attendre minuit et demi et veiller jusqu’à trois heures du matin. C’est ainsi que la culture est traitée par le service public. Il n’est peut-être pas inutile de s’interroger sur cette désinvolture au moment où le gouvernement trouve quelques raisons de s’inquiéter de la gestion de France Télévisions et de l’exercice de sa mission. Cette série d’enquêtes sur le vol d’art en France partait, il est vrai, avec un réel handicap : elle se distinguait par son sérieux des programmes de divertissement auxquels nous a habitués la chaîne. Les quatre premiers épisodes avaient été diffusés à une semaine d’intervalle en décembre 2016, recueillant, en dépit d’un lancement déjà tardif (23 h), une audience de l’ordre de 400 000 à 600 000 spectateurs. Il fallut attendre un an pour que France 2 daigne nous offrir la suite. La diffusion des quatre nouveaux épisodes à la file, à des heures en principe réservées aux rediffusions, n’a trouvé aucune justification de sa part. Cette désinvolture s’exerce au détriment des deniers publics, puisqu’elle a choisi de sacrifier ainsi la sortie d’une production originale dont elle assumait les frais. Il semblerait que cette absurdité trouve sa source dans une concurrence infantile avec sa sœur de France Télévisions. Depuis des mois, France 2 retardait cette diffusion, quand le bruit a couru que France 5 s’apprêtait à la reprendre.

Aujourd’hui encore, ni France 2 ni France Télévisions n’ont de responsable chargé de l’art et de la culture.

Un responsable inconséquent a dû considérer qu’il fallait laver cet affront en balançant toute la série d’un coup en pleine nuit… Ces dysfonctionnements ne sont pas nouveaux. France 2 commémore le quinzième anniversaire d’un format court intitulé D’art d’art, qui a du reste assez mal vieilli. Quand ce projet repris des Pays-Bas avait été soumis à ses dirigeants, ils l’avaient remisé au placard, le mot «culture» étant alors banni sur la chaîne. Mais quand, devenu ministre, Jean-Jacques Aillagon s’en était publiquement offusqué, affolés, ils se sont empressés d’ouvrir le parapluie. Et quelqu’un a opportunément retrouvé sur une étagère le pilote oublié de D’art d’art, qui a été programmé en quatrième vitesse. Aujourd’hui encore, ni France 2 ni France Télévisions n’ont de responsable chargé de l’art et de la culture. Sans aucun doute, la quantité des émissions a nettement augmenté, mais manifestement au détriment de la qualité. Olivier Widmaier Picasso, qui a dirigé Trésors volés, a fait intervenir le président du Centre Pompidou, les responsables de la Brigade de répression du banditisme et de l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels, y compris Mireille Ballestrazzi, qui n’avait jamais voulu s’exprimer sur la récupération des Corot emportés par des gangsters au Japon, ou des journalistes aussi sérieux que Nathaniel Herzberg, du Monde. Au lieu de cela, sans parler de la superficialité racoleuse de Stupéfiant !, la chaîne diffuse en milieu de soirée, sous l’intitulé fallacieux d’«émission culturelle», une visite nocturne du Louvre par des starlettes, ce qui nous permet d’assister devant les chefs-d’œuvre du musée à un duel à la Star Wars entre l’inénarrable Marianne James et une ex-vedette de Nouvelle Star, sous l’œil goguenard de Stéphane Bern, décidément prêt à tout. De cette heure et demie grotesque, dont on se demande ce que le Louvre en retire, retenons ce dialogue historique : «L’art c’est l’émotion…» ; «Ah oui, carrément !» Comme disait l’excellent Remy de Gourmont au fil de ses Promenades philosophiques, l’« imbécile ne s’ennuie jamais, il se contemple».

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