Mary Morton, la peinture en partage

Le 05 septembre 2019, par Caroline Legrand

Au sein de la National Gallery of Art de Washington, la conservatrice du département de peinture française se bat pour promouvoir celle-ci dans son pays. Rencontre avec une esthète et une passionnée.

 
Courtesy National Gallery of Art, Washington

Quel a été votre parcours avant d’arriver à la National Gallery of Art ?
J’ai suivi un cursus d’histoire de l’Europe à l’université, puis, après avoir travaillé plusieurs années à Los Angeles, ma ville natale, j’ai obtenu mon doctorat en peinture européenne, avec une spécialisation sur la période 1848-1914. C’est le même découpage chronologique que pour les collections du musée d’Orsay, où j’ai étudié durant des mois. Mais, en France, j’ai passé la plupart de mon temps à la Bibliothèque nationale, quand elle était encore rue de Richelieu, dans le département des manuscrits. J’ai occupé mon premier poste de conservatrice au musée des beaux-arts de Houston, où nous avons préparé la collection pour le nouveau bâtiment Beck, conçu par Rafael Moneo. Ensuite, j’ai travaillé à Los Angeles, au musée Getty, au département de peinture européenne et, depuis neuf ans, je suis à la National Gallery, en tant que conservatrice des peintures françaises des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, ce qui représente 650 œuvres. Mais je m’occupe aussi, pour le XIXe siècle, de toutes les peintures européennes (hollandaises, allemandes, scandinaves).
Vous revenez régulièrement en Europe…
Oui, je me rends en France plusieurs fois par an pour voir des expositions, rencontrer des collègues et des marchands, élaborer des projets ou effectuer des recherches. Ces voyages ont tendance à être rapides, car ils sont onéreux, et j’ai des obligations professionnelles et privées… Mais c’est tellement stimulant ! Le grand plaisir de l’histoire de l’art et des musées est de partager, d’échanger des idées, des expertises et des inspirations.
Achetez-vous des œuvres en France pour enrichir les collections de la NGA ?
Ma première acquisition, ici, a eu lieu lors d’une vente à Senlis, le 17 octobre 2010. C’était L’Enlèvement d’Europe de Jean-François de Troy, acquis pour 280 000 €. J’avais confié mon enthousiasme à propos de cette peinture, et nous avions décidé d’un prix d’achat. Mais juste avant la vente, j’ai découvert la toile en couverture de votre magazine (La Gazette n° 33 du 1er octobre 2010) ! J’ai tout de suite eu peur de la concurrence que cela allait entraîner. Heureusement, nous avons tout de même emporté les enchères. L’année dernière, nous avons fait une offre pour un tableau en vente à Londres et avons perdu face à un grand marchand anglais. Mais, en raison de l’importance de l’œuvre  c’est le pendant d’une toile de notre collection , nous avons dû l’acheter… et payer le prix fort. Par ailleurs, je me suis rendue de nombreuses fois à l’hôtel Drouot. C’est une fascinante caverne d’Ali Baba. Je compte sur mes confrères marchands pour y suivre les ventes régulièrement et me tenir au courant. Souvent, nous achetons par leur intermédiaire, c’est plus cher, mais plus pratique. Cela nous permet d’avoir plus de temps afin d’obtenir l’approbation des conservateurs, de notre direction et de notre conseil d’administration, ainsi que de trouver le financement. Les marchands connaissent nos collections et nos besoins, et quand arrive dans leur réseau une œuvre adéquate, que ce soit sur le marché ou chez un collectionneur privé, ils me contactent.

 

Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Vue de Medinet el-Fayoum, vers 1868-1870, huile sur bois, 38 x 56 cm, National Gallery of Art de Washington.
Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Vue de Medinet el-Fayoum, vers 1868-1870, huile sur bois, 38 56 cm, National Gallery of Art de Washington.


Quelles ont été vos plus importantes acquisitions ?
Nous avons acquis la seule version datée et signée des Vierges à l’Enfant de Simon Vouet, un tableau majestueux où s’associent l’influence romaine et un style de cour français en développement. L’année dernière, nous avons acheté le pendant de notre Naufrage, de Claude Joseph Vernet, que nous recherchions depuis longtemps. Les deux tableaux ont cohabité pendant près de deux siècles dans une maison de campagne anglaise et nous les avons réunis. Je travaille actuellement sur la proposition d’acquisition d’une peinture du début du XIXe, un domaine dans lequel nous devons croître. C’est une image d’une grande beauté, en excellent état, historiquement très intéressante, que j’ai vue à la Tefaf, à Maastricht. Souhaitez-moi bonne chance !
Quand vous est venu ce goût pour la peinture français ?
Cet intérêt est né de ma passion pour l’histoire européenne du XIXe siècle. Et, durant mes études supérieures, j’ai eu la chance de travailler, pour mon doctorat, avec un homme brillant, Kermit Champa, qui m’a appris à saisir toute la complexité de la peinture. Ma sensibilité à l’art s’est affinée. Par la suite, j’ai continué à étudier et à me confronter aux autres experts. C’est une quête qui dure toute la vie : poursuivre le développement de «l’œil». La peinture française est très cohérente aussi, en raison de la place centrale de Paris et du monde artistique officiel qui a organisé et célébré cet art pendant des siècles. Selon moi, le XIXe, en France, est l’un des moments les plus glorieux de l’histoire de ce médium.
Quelle est votre époque de prédilection et quels sont vos artistes préféré ? 
J’apprécie particulièrement la peinture parisienne des années 1860. Delacroix et Ingres meurent durant cette décennie, les critiques débattent avec rage de l’avenir de la grande tradition de la peinture française, Courbet et Manet sont au sommet de leur art avant-gardiste, et tous les «Jeunes Turcs» sont à Paris : Cézanne, Monet, Renoir, Pissarro. L’impressionnisme en tant que mouvement n’est pas encore apparu. Théodore Rousseau et Camille Corot produisent des chefs-d’œuvre… Par ailleurs, je suis une inconditionnelles de Jean-Léon Gérôme, qui reste à part, en dehors des canons héroïques des maîtres modernistes du XIXe.

 

Jean-François de Troy (1679-1752), L’Enlèvement d’Europe, huile sur toile, 66,5 x 82 cm. Acquise par la National Gallery of Art de Washington, à Senli
Jean-François de Troy (1679-1752), L’Enlèvement d’Europe, huile sur toile, 66,5 82 cm. Acquise par la National Gallery of Art de Washington, à Senlis le 17 octobre 2010 pour 280 000 €.


Quels sont les événements marquants que vous avez organisés à la NGA ?
À mon arrivée en 2010, j’ai eu le grand plaisir de monter l’exposition «Gauguin : Maker of Myth», de Belinda Thompson. Un peu plus tard, j’ai revu l’installation des galeries du XIXe, en essayant de raconter de nouvelles histoires à travers cette collection. En 2015, j’ai organisé une exposition sur Caillebotte, avec George Shackelford, et une autre sur les portraits de Cézanne, avec John Elderfield et Xavier Rey, que nous avons partagée avec Orsay. Enfin, l’année dernière, j’en ai dédié une aux figures féminines chez Camille Corot, avec le musée Marmottan.
Vous avez été nommée chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres par notre ministre de la Culture…
En tant que conservatrice aux musées de Houston, Los Angeles et maintenant à la NGA, j’ai célébré la culture et l’art français au travers de nombreuses expositions et acquisitions. Mes collègues français m’ont proposée pour ce grand honneur et j’ai été très heureuse de recevoir la décoration lors du vernissage de notre exposition Cézanne l’année dernière. Mieux encore, mon ami Gérard Araud, ambassadeur de France aux États-Unis, a organisé à cette occasion une célébration dans la magnifique résidence de Washington.
Qu’est-ce que les musées américains pourraient envier aux musées français ? Et inversement ?
Les collections, bien sûr ! Les collections publiques françaises sont si importantes qu’il existe des musées dans les réserves des musées ! Le financement public favorise une certaine stabilité. Aux États-Unis, on doit toujours convaincre les donateurs de notre valeur, car ils tiennent à ce que les musées constituent un service tangible, concret. Les institutions ont donc tendance à être «aux petits soins» avec les visiteurs en termes d’accessibilité et de confort.
Quels sont vos projets ?
J’ai longtemps rêvé d’acquérir pour la NGA un grand Giovanni Segantini, Printemps dans les Alpes. Hélas, il coûtait très cher et a été acheté en fin d’année dernière par le Getty Museum. Nous avons déjà une réelle force dans les peintures modernes françaises, je souhaiterais donc élargir nos collections avec de grandes œuvres d’artistes autres que les impressionnistes ou les postimpressionnistes. Il y a également une nouvelle directrice à la NGA, Kaywin Feldman. C’est toujours une occasion de repenser notre travail, notre collection, nos expositions et nos acquisitions. La NGA a récemment revu l’installation du département d’arts des XXe et XXIe siècles dans le bâtiment est. Je suis impatiente de faire la même chose pour le bâtiment ouest, qui abrite notre superbe collection de maîtres anciens. 

 

Mary Morton
en 5 dates
1981 Se passionne pour l’histoire de l’art, notamment à travers Michel-Ange
1998 Obtient son doctorat en histoire de l’art et débute sa carrière de conservatrice
2004 Quitte Houston pour Los Angeles et rejoint le Getty Museum
2010 Devient conservatrice à la National Gallery of Art de Washington
2018 Organise deux expositions : «Cézanne Portraits» et «Corot : Women»
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