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Marta Pan, artiste libre

Le 07 mars 2019, par Annick Colonna-Césari

Après une carrière internationale, la sculptrice est un peu tombée dans l’oubli. Aujourd’hui, on redécouvre son œuvre. Visite dans sa maison-atelier de la vallée de Chevreuse, en région parisienne.

Marta Pan, artiste libre
Marta Pan dans son atelier, testant la sculpture Équilibre, conçue pour qu’une danseuse de la troupe de Maurice Béjart puisse s’y glisser. Le ballet du même nom est monté en 1958.
Courtesy fondation MP-AW, photo Gérard Ifert


Un souffle de sérénité vous envahit lorsque vous franchissez le portail de la propriété de Saint-Rémy-lès-Chevreuse. C’est ici que la sculptrice d’origine hongroise Marta Pan (1923-2008) a vécu pendant un demi-siècle. La maison se découvre à mesure que l’on remonte l’allée. Dessinée par André Wogenscky (1916-2004), chef d’agence du Corbusier et mari de l’artiste, elle reflète l’esthétique moderniste avec sa façade rythmée de larges baies vitrées, surmontée d’un toit-terrasse. À l’intérieur s’imbriquent espaces de vie et de travail. Sur la gauche, l’atelier de Marta Pan donne d’un côté sur le jardin, et communique de l’autre avec la salle à manger, elle-même séparée de la cuisine par un simple meuble de rangement. À l’étage sont aménagées deux chambres et, en mezzanine, le studio d’André, tandis qu’à l’extérieur dialoguent une vingtaine de sculptures aux lignes épurées. Conformément au souhait des époux, la maison-atelier est devenue, après leur décès, le siège d’une fondation portant leurs noms. «Son objectif, explique le directeur de celle-ci, Dominique Amouroux, est d’ouvrir le lieu au public et de mettre en valeur leurs œuvres respectives.» Notamment celle de Marta, insuffisamment reconnue. Après une formation classique à l’École des beaux-arts de Budapest, sa ville natale, Marta Pan s’installe à Paris, en 1947, à l’âge de 24 ans. Elle se rapproche du sculpteur roumain Étienne Hajdu, qui lui présente Constantin Brancusi. Lors d’une soirée de réveillon de 1948, elle rencontre André Wogenscky, architecte déjà renommé. Pour elle, il divorce, et ils se marient en 1952. Rapidement, le couple acquiert des terrains maraîchers à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, afin de bâtir une maison-refuge, éloignée d’une agitation parisienne à laquelle André est déjà confronté. À l’époque, Marta exécute encore des dessins inspirés de végétaux, fruits, oignons, racines, dans un style moins réaliste que sensible. Elle va rapidement s’orienter vers la sculpture. Dans un premier temps, elle transpose des figures organiques dans le plâtre ou la terre chamottée puis, en 1954, apprend la taille du bois dans l’atelier de Charles Barberis menuisier de l’agence Le Corbusier , matériau qu’elle privilégiera durant une décennie.
 

La cheminée du séjour a été dessinée par Marta Pan, ainsi que la rampe de l’escalier. Sur le mur du fond, Ébène, la première sculpture en bois réalisé
La cheminée du séjour a été dessinée par Marta Pan, ainsi que la rampe de l’escalier. Sur le mur du fond, Ébène, la première sculpture en bois réalisée par l’artiste. © Olivier Wogenscky

De l’idée au geste
L’emménagement du couple cette année-là dans les Yvelines donne une impulsion à sa création. D’abord, Marta participe à l’élaboration des plans de la demeure, ajoutant à son intérieur quelques touches personnelles. C’est elle qui conçoit la cheminée centrale, la rampe rouge orangé de l’escalier ou encore les poignées de porte. Et surtout, à la demande de son époux, elle réalise à cette occasion sa première vraie sculpture, annonçant leurs collaborations ultérieures. Baptisée Ébène, elle n’a toujours pas changé de place, posée dans le coin-séjour, sur le corbeau de béton qu’André lui avait réservé. «Sans le compagnonnage de l’architecture, son style n’aurait probablement pas pris une tournure aussi abstraite», estime Dominique Amouroux. En tout cas, dans ce havre de paix, l’artiste va poursuivre ses recherches, refusant de se laisser inféoder à un courant quel qu’il soit. Sa façon de procéder est rigoureuse, comme le laisse imaginer son atelier. À la manière d’un architecte, elle travaille assise devant une haute table. L’idée de l’œuvre émane du dessin, lequel donne lieu à un prototype. Sur son bureau sont encore rassemblés crayons et pinceaux, prêts à l’utilisation, de même que scies ou autres limes, accrochées au mur. N’ont pas bougé non plus les maquettes, qu’elle rangeait sur des étagères, et dont certaines ont donné naissance aux sculptures du jardin, que l’on aperçoit à travers les baies vitrées. Dès ses débuts, Marta a voulu introduire le mouvement dans ses créations, sous une forme non mécanique, à la façon des machines de Tinguely, mais naturelle. Elle les conçoit donc en éléments modulables ou mobiles. Comme elle l’a raconté, l’idée lui est venue lors d’une rencontre avec Brancusi : «En me montrant [sa sculpture] Nouveau-Né, il lui a donné un petit mouvement. Elle s’est balancée, et il a murmuré : “Je crois que ce devait être comme ça, le commencement du monde”.» Elle a gardé ce geste en mémoire. Teck est l’une des œuvres les plus emblématiques de la période, pièce articulée en deux parties pivotantes. Lors d’une visite dans l’atelier, le chorégraphe Maurice Béjart est tellement subjugué qu’il en fera le personnage principal d’un ballet, avec lequel interagit un couple de danseurs. Cette collaboration, qui continuera, contribue à la reconnaissance internationale de l’artiste. «Mais les années 1960 marquent un tournant dans sa carrière», poursuit Dominique Amouroux. Car Marta Pan abandonne le bois au profit des matériaux industriels.

 

 
 © Olivier Wogenscky

Le musée Kröller-Müller d’Otterlo, aux Pays-Bas, lui offre une opportunité d’expérimentation. Son conservateur, qui avait, lui aussi, remarqué une sculpture (Obero) lors d’une visite, lui en commande une version flottante. Grâce à l’aide des ingénieurs de Saint-Gobain, l’œuvre sera installée sur un plan d’eau du parc du musée, tout en polyester, matériau que l’artiste exploitera comme le Plexiglas durant une autre décennie. Étape d’autant plus importante qu’il s’agit, note le directeur de la fondation, de «sa première pièce destinée à l’extérieur». Dès lors, Marta développera la relation à l’environnement, et notamment à la nature, si généreuse autour de la maison de Saint-Rémy. Ce qui la conduit à modifier sa pratique. En effet, si elle continue à dessiner dans son atelier, elle transpose désormais en plans d’exécution précis ses créations, fabriquées ensuite en usine. Ainsi l’artiste se mue-t-elle en chef d’orchestre. Cette sculpture d’Otterlo assoit sa renommée. Marta Pan sera de plus en plus sollicitée, en France comme à l’étranger, pour intervenir dans l’espace paysager ou urbain. En 1973, deux sculptures flottantes sont installées à New York, à Central Park. Un premier rendez-vous manqué : mal reçues par le public, elles seront déménagées à Dallas. Mais d’autres commandes suivront. Le Japon, en revanche, a tout de suite plébiscité ses œuvres poétiques. Institutions, musées ou particuliers en sont friands, de Tokyo à Osaka et à Yamanashi. Certaines pièces se présentent sous forme de murs d’eau ou de labyrinthes, comme au 26, avenue des Champs-Élysées ou place des Fêtes, à Paris. À partir de la décennie 1980, l’artiste explore le métal. Et ses interventions gagnent encore en monumentalité. En 1986, pour la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines, elle dessine un imposant parcours, La Perspective, composé de bassins et de sculptures d’acier. En 1994 est inauguré Signe infini, qui dresse ses 25 mètres de hauteur, au nord de Lyon, à l’intersection des autoroutes A6 et A46. En 2001, Marta voit sa carrière couronnée au Japon du prestigieux Praemium Imperiale. Pourtant, son aura faiblit après son disparition, en 2008. «Douée d’une forte personnalité, elle était la meilleure ambassadrice de son œuvre», avance Dominique Amouroux. Aujour-d’hui, l’horizon semble s’éclaircir. Cette année, ses créations seront présentées dans le cadre d’expositions, à l’occasion d’Art Paris Art Fair ainsi qu’aux musées des beaux-arts de Lyon, de Rennes, de Brest ou de Rodez. Juste retour de balancier.

À voir
Fondation Marta Pan - André Wogenscky, 80, avenue du Général-Leclerc, Saint-Rémy-lès-Chevreuse, visites sur rendez-vous.
Tél. : 01 30 52 48 47 ou 06 11 67 33 21 - www.pan-wogenscky.com

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