Marta Gili

Le 31 mars 2017, par Sophie Bernard

La directrice du Jeu de paume pourrait passer pour discrète si elle n’accomplissait sa mission de main de maître. Elle revient sur son parcours et ses dix ans à la tête du centre d’art, où elle a présenté plus d’une centaine d’expositions.

Marta Gili, directrice du Jeu de Paume.
Photo Anna Malagrida

© Jeu de Paume

Née à Barcelone, vous y avez étudié la psychologie et la philosophie. Comment en êtes-vous venue à la photographie ?
Pendant mes études dans les années 1980, je travaillais à mi-temps au secrétariat d’une école de photographie, où j’ai rencontré de nombreux enseignants auteurs et photographes. Je me suis également intéressée à ce domaine par le biais de la psychologie et de la psychanalyse via le livre Photoanalysis, du psychiatre américain Robert Akeret, qui expliquait comment l’album de photos de famille était un bon support pour une thérapie. Cela m’a passionnée.
À la même époque, le Mois de la photo venait de voir le jour à Paris et le médium commençait à être reconnu comme un art à part entière. Qu’en était-il en Espagne ?
Sur le même modèle, la Primavera fotogràfica est née à Barcelone, où je vivais alors. De 1983 à 1988, j’en suis devenue l’un des organisateurs, avant de travailler à la fondation Miró, où la photographie n’avait pas encore sa place. En parallèle, je collaborais dans différents journaux, El País, El Mundo, La Vanguardia… Peu de gens écrivaient alors sur la photographie. C’est d’ailleurs l’un de mes articles qui m’a permis de rencontrer le directeur de la fondation La Caixa… Il m’a lancé un défi : «Si vous n’aimez pas la programmation, vous n’avez qu’à vous en charger !» C’est ainsi que j’ai commencé à travailler à la fondation.
Comment conceviez-vous vos programmations ?
J’ai commencé à m’intéresser à des photographes espagnols qui n’avaient pu «exister» sous Franco, c’est-à-dire la génération des années 1950 à 1970, avec de la photographie sociale et documentaire, mais aussi des artistes internationaux comme Helen Chadwick, Tom Drahos, Miguel Rio Branco… Je me souviens également d’une exposition intitulée «The Media Against The Media».

"Nous exposons Éli Lotar parce qu’il est important de valoriser les donations faites à l’État en les montrant au public"

Aimiez-vous déjà explorer de nouveaux territoires ?
J’avais 18 ans lorsque Franco est mort, en 1975. Tout était à inventer, absolument tout ! Et je pense que c’est ce que nous avons fait. Ma génération avait beaucoup de désirs : celui de changer les choses, celui de voyager, de redécouvrir le monde, rien ne nous arrêtait ! À la fondation La Caixa, j’ai commencé avec une petite salle, puis une deuxième plus grande, et enfin une autre. J’ai participé à son expansion en Espagne. Pendant quinze ans, je me suis occupée de la programmation «arts visuels» de tous ces lieux.
Aviez-vous, dès le départ, une conception «large» de la photo ?
J’ai tout de suite pris conscience qu’elle ne constituait qu’une partie de la création visuelle contemporaine. Par conséquent, j’ai décidé d’élargir mes recherches à l’image en mouvement, en m’intéressant aux artistes qui renouvellent son langage, c’est-à-dire ceux donnant à voir le monde de façon différente et qui ont un engagement lié à leur époque, qu’il soit politique ou social. C’est aussi cette démarche qui anime mon travail actuel.
En octobre 2006, vous devenez directrice du Jeu de Paume. Comment s’est opéré ce tournant dans votre parcours ?
À cette époque, la fondation La Caixa s’est dotée d’une nouvelle direction qui avait une vision plus fonctionnelle de la photographie. J’avais alors moins de liberté. Je pense que face à ce type de situation, il faut savoir s’arrêter à temps, ce que j’ai fait. En 2001 et 2002, en parallèle et en vivant toujours à Barcelone, j’ai géré la direction artistique du festival du Printemps de septembre à Toulouse. L’arrivée au Jeu de Paume a été un véritable tournant : autre pays, autre langue… Je parlais un peu le français, mais ce n’est pas la même chose de vivre dans le pays.

 

Ali Cherri (né en 1976), Somniculus, 2017, photographie de tournage, courtesy de l’artiste. Coproduction Jeu de paume, Paris, Fondation nationale des
Ali Cherri (né en 1976), Somniculus, 2017, photographie de tournage, courtesy de l’artiste.
Coproduction Jeu de paume, Paris, Fondation nationale des arts graphiques et plastiques et CAPC - musée d’art contemporain de Bordeaux

À votre arrivée, la fusion entre le Centre national de la photographie, le Patrimoine photographique et la Galerie nationaledu Jeu de Paume, réalisée par le ministère de la Culture et dirigée par Régis Durand, était effective depuis 2004. Quel était votre projet ?
En deux ans, Régis Durand avait réussi la fusion de ces trois institutions et de leurs personnels et initié une programmation de qualité, avec des expositions dédiées à Cindy Sherman, Lee Friedlander, ou thématiques. Mais il n’avait pas eu le temps d’ancrer la nouvelle identité du lieu : les gens pensaient encore qu’on y présentait les impressionnistes. Dès mon arrivée, l’un de mes objectifs a été d’élargir son audience, de m’adresser, avec mon équipe, à plusieurs publics, intéressés par l’image sous toutes ses formes, qu’elle soit historique ou contemporaine, de la photographie à la vidéo, en passant par l’art contemporain, le cinéma ou la création en ligne.
Qu’est-ce qui distingue ce lieu des autres institutions ?
Le Jeu de Paume est un centre d’art qui, par définition, ne possède pas de collection, contrairement aux musées. Parmi nos missions, nous devons montrer la production des artistes contemporains, mais aussi produire leurs œuvres pour leur offrir ainsi la possibilité de se projeter dans le futur, qui est également le nôtre. Le Jeu de Paume a également vocation à valoriser les donations faites à l’État, comme celle d’Éli Lotar au Centre Pompidou, actuellement sur nos cimaises. Cette exposition montre les multiples facettes de l’œuvre de ce photographe : du reportage au surréalisme, en passant par son engagement pour le cinéma.
Dès votre arrivée, vous avez initié la programmation «Satellite». Quelle est sa particularité ?
«Satellite» s’apparente à une résidence dédiée aux jeunes commissaires d’exposition indépendants, français ou étrangers. Possibilité leur est offerte pendant un an de choisir des artistes, suivre la production de nouvelles œuvres créées pour l’occasion, gérer leur budget, réaliser des catalogues… Bref, apprendre à travailler avec une équipe au sein d’une institution. Aux artistes ayant été exposés dans ce cadre, cette programmation donne également une visibilité particulière, à tel point que l’on retrouve aujourd’hui nombre d’entre eux dans l’actualité internationale des biennales, foires ou expositions.

 

Éli Lotar (1905-1969), Travaux d’assèchement du Zuiderzee, Pays-Bas, 1930, épreuve gélatino-argentique d’époque, 17,4 x 12,8 cm, archives Tériade, mus
Éli Lotar (1905-1969), Travaux d’assèchement du Zuiderzee, Pays-Bas, 1930, épreuve gélatino-argentique d’époque, 17,4 x 12,8 cm, archives Tériade, musée départemental Matisse, Le Cateau-Cambrésis. © Éli Lotar

Au site Internet du Jeu de Paume classiquement informatif s’en ajoute un autre, dédié à une programmation virtuelle. Que peut-on y trouver ?
Depuis huit ans, une programmation s’étend au-delà même des murs du Jeu de Paume, sur le Web, avec la volonté de présenter des projets spécifiquement créés pour Internet. Nous avons également un magazine en ligne qui réunit aussi bien des articles de fond, ou des vidéos sur nos expositions, qu’un blog invité ou encore les coulisses du montage de nos événements.
Quel bilan dressez-vous de ces dix années à la tête de l’établissement ?
Je suis fière du travail accompli, avec et grâce à mon équipe. Aujourd’hui, quand on parle du Jeu de Paume, on sait que c’est un lieu de référence pour l’image, même si l’on n’y est jamais allé. Le fait d’être complémentaire de tous les centres et musées de Paris, et il y en a beaucoup, me permet de dire que nous avons réussi à bâtir une programmation cohérente. Il y a évidemment des axes qui la caractérisent : la quasi parité des artistes hommes/femmes, que nous avons construite de façon assez naturelle ; la sélection d’artistes qui détournent la notion d’image, pour évoquer des sujets sociaux et politiques… Enfin, une autre chose me tient à cœur : je suis très attentive à la manière dont le public accueille les expositions. Pour moi, c’est fondamental. La diversité des programmes éducatifs et culturels qui s’adressent à toutes sortes de publics, à Paris mais aussi au château de Tours, où nous présentons des expositions depuis 2010, est aussi l’une de nos missions fondamentales.

MARTA GILI
EN 5 DATES
1957
Naissance à Barcelone
1983-1988
Devient l’un des organisateurs
de la Primavera fotogràfica,
festival de photographie
en Catalogne
1991 à 2006
Dirige le département Photographie
et arts visuels de la fondation
La Caixa, à Barcelone
2002-2003
Assure la direction artistique
du Printemps de septembre
à Toulouse
2006
Est nommée directrice
du Jeu de Paume
À VOIR
«Éli Lotar (1905-1969)» ; «Peter Campus, Video ergo sum. Ali Cherri. Somniculus», Jeu de Paume
1, place de la Concorde, Paris VIIIe.
Jusqu’au 28 mai 2017.
www.jeudepaume.org


«Zofia Rydet, Répertoire 1978-1990»,
organisée en collaboration avec le Jeu de Paume, château de Tours,
25, avenue André-Malraux, 37000 Tours.
Jusqu’au 28 mai 2017.
www.tours.fr
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