Marseille, des lendemains qui chantent

Le 16 janvier 2020, par Sarah Hugounenq

Il aura fallu attendre six ans pour récolter les fruits de Marseille-Provence 2013. Là n’est pourtant pas la seule raison du frémissement sans précédent des musées phocéens. Reportage au cœur de la ville.

Le château Borély - Musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode.
© Ville de Marseille

Que se passe-t-il à Marseille ? En janvier 2019, le musée Grobet-Labadié, petit écrin du XVIIIe siècle, refaisait surface après cinq ans de fermeture pour cause de manque de personnel. Il prévoit d’être restauré par tranches à partir de fin 2020. En mars, c’était le musée d’Archéologie méditerranéenne de la Vieille Charité qui refondait sa scénographie. En septembre, les vestiges du port gréco-romain, jusque-là jardin public, faisaient l’objet d’un vaste chantier de rénovation. Et la liste ne s’arrête pas en si bon chemin : en décembre, le Palais Longchamp fêtait ses 150 ans, et pour l’occasion renouvelait son parcours à partir d’une quarantaine de chefs-d’œuvre tout juste restaurés. Dans le même temps, son voisin le Muséum d’histoire naturelle, qui soufflait ses deux cents bougies, préparait sa mue pour le printemps. Toujours au programme, le 19 décembre, le Mémorial des déportations a rouvert après dix ans d’invisibilité. Inauguré quelques semaines avant le tournant historique du discours du Vel’ d’Hiv de Jacques Chirac, en 1995, reconnaissant la responsabilité de l’État français dans les exactions commises sous l’Occupation, son parcours était frappé d’obsolescence intellectuelle précoce. Dans les tiroirs se projette cette année la réhabilitation du musée d’art contemporain (MAC), qui sera restauré, remis aux normes et doté d’une nouvelle entrée. Si les délais sont tenus, il couronnera l’héritage de Manifesta 2020, biennale d’art contemporain venue à point nommé pour consolider la renommée de Marseille en la matière depuis le lancement d’une autre foire en 2007, Art-o-rama. À ce dynamisme municipal s’ajoute l’annonce de la Région de transformer d’ici à 2022 la Villa Méditerranée en un centre d’interprétation autour de la réplique de la grotte Cosquer, sous l’égide de la société Kléber Rossillon.
Phénix marseillais
Cette prospérité soudaine tranche avec l’image communément acceptée de la cité phocéenne. La ville accrochait jusque-là davantage les médias avec ses affaires et sa criminalité que par son actualité culturelle. Avec le tissu muséal le plus dense après Paris (vingt-six institutions dont onze municipales, quand on en dénombre vingt-deux à Lyon et Lille et dix à Strasbourg), elle s’était illustrée en ouvrant ses équipement six mois après le début des festivités de l’année capitale de Marseille-Provence 2013. En 2014 était dénoncé le détournement de plusieurs dizaines de milliers d’euros de la billetterie, tandis qu’en 2018 un rapport de l’inspection générale des services dressait un constat sévère sur l’absentéisme des agents, le manque de management et des comportements inappropriés voire conflictuels. L’arrivée de Jean-Claude Gaudin aux manettes en 1995 avait donné un coup d’arrêt à une politique muséale pourtant pionnière. Outre la dégringolade des crédits, en particulier au MAC, l’abandon du musée César en 1997 signait l’aversion des nouvelles équipes pour l’art contemporain. Cette décadence était d’autant plus douloureuse que dans les années 1990, Philippe Vergne, conservateur au MAC, et Bernard Blistène, directeur des musées de Marseille, avaient donné une impulsion sans précédent à l’image culturelle de la ville, s’appuyant sur les actions pionnières de Germain Viatte à la tête de ses musées dans la décennie précédente. Dès les années 1980, Marseille était la première ville en France avec Strasbourg à structurer son riche réseau muséal, en diversifiant la programmation, restaurant les bâtiments et multipliant les expositions.

 

Le musée Cantini.
Le musée Cantini.

Frémissement ou réelle dynamique ?
Ce sursaut dans les établissements muséaux serait-il le signe d’un nouveau souffle ? Que nenni, répondent à l’unisson les acteurs de la ville. «Nous récoltons les fruits de Marseille-Provence 2013, qui nous ont permis de réhabiliter nos musées. Il faut voir les choses sur le temps long. Après 2013, nous avons travaillé sur d’autres sujets que la culture, comme la lecture et la rénovation des bibliothèques. On ne peut pas tout mener de front», nous explique Anne-Marie d’Estienne d’Orves, adjointe au maire déléguée à l’action culturelle, au spectacle vivant, aux musées, à la lecture publique et aux enseignements artistiques. Galeriste et ancien président de Marseille Expos, réseau des lieux d’art contemporain marseillais pendant «MP13», Didier Gourvennec-Ogor ne dit pas autre chose : «À l’époque, la crise financière freinait les investissements, qui plus est dans une ville pauvre à la superficie deux fois supérieure à celle de Paris.» «Il a aussi fallu attendre que le Mucem et son public s’installent dans le paysage pour donner des effets positifs en matière de communication, qui bénéficient à tout le monde», observe la chercheuse et sociologue Sylvia Girel, autrice en 2015 d’un rapport sur l’après-MP13. Équipement national, il a indirectement créé une émulation, obligeant les musées municipaux à se mettre à la page. «On atteint une seconde étape après 2013, dont le moteur initial était la rénovation urbaine du front de mer, par Euroméditerranée, et le Mucem. Aujourd’hui, Marseille attire de nouveaux acteurs culturels : la société Kléber Rossillon ou la Fédération française des sociétés d’amis de musées, qui y a tenu son assemblée générale en janvier», constate René Faure, président des Amis du Mucem. Si certains acteurs locaux ironisent sur le grand âge du maire, acculé à lâcher la bride en fin de mandat, à l’inverse, cette longévité politique peut être perçue comme une opportunité. L’effet de levier d’Avignon 2000 n’avait guère eu lieu face à l’alternance politique, donnant un coup de boutoir aux projets, tout comme à Vilnius en 1999, où les investissements avaient été stoppés avec le changement de majorité. Au lendemain de MP13, le service de la Ville concerné était restructuré, avec l’arrivée d’une nouvelle adjointe qui mettait en place un Pass Musées, tandis qu’en 2015 elle allait chercher Xavier Rey, à Orsay, pour prendre la direction de l’ensemble des musées municipaux et accentuer leur mutualisation.

Coopérations réussies
«Marseille a été très critiquée pour l’état de ses musées dans les années 2000, reconnaît l’intéressé. Mais la ville faisait alors un travail sous-terrain titanesque sur lequel nous nous basons aujourd’hui : la mutualisation des réserves». Sur les fondations de Germain Viatte, le jeune directeur (né en 1982) accentue ainsi la transversalité entre les différents lieux. Les musées Cantini et Borély proposent jusqu’en mars deux facettes d’une grande exposition sur Man Ray et la mode, l’un d’un point de vue artistique, l’autre de celui des arts appliqués. De même, une exposition sur le hasard associe la Vieille Charité au privé, la Friche la Belle de Mai (une première en vingt-cinq ans d’existence), mais aussi, dans une moindre mesure, le Mucem. Cette collaboration entre institutions de tutelles asymétriques est suffisamment rare en France pour être soulignée. Symbolisées par le montage d’opérations fédératrices comme MP13, MP18 ou Manifesta 2020, les connections se retrouvent dans la circulation des œuvres : 20 % du parcours du Mucem sur les «Connectivités» provient des collections de la ville. «MP13 n’a pas eu de rebondissement immédiat, mais a permis aux élus de prendre conscience de la nécessité de travailler collectivement pour faire de Marseille une destination touristique», reconnaît Adeline Granerau, directrice du musée privé Regards de Provence, dont la monographie consacrée à Lucien Jacques (1891-1961) est coproduite avec le Mucem, en prolongement de son exposition «Giono». De même, la fermeture du musée de la Marine et de l’Économie, propriété de la chambre de commerce et d’industrie Marseille Provence, a entraîné un partenariat pour le partage de ses collections entre le Mucem, les archives municipales et départementales, ainsi que les musées locaux, qui caressent l’idée d’un grand établissement transdisciplinaire autour de la mer. Ce dialogue réussi n’étonne pas Sylvia Girel, qui remarque qu’«à Paris la logique des musées est institutionnelle, quand à Marseille il faut travailler avec les acteurs de la cité, qu’il s’agisse des galeristes, ou du réseau très riche d’associations». La rivalité des deux villes n’est pas achevée…

à voir
«Man Ray et la mode», musée Cantini,
19, rue Grignan, et château Borély - Musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode,
132, avenue Clot-Bey, Marseille.
Jusqu’au 8 mars 2020.
culture.marseille.fr
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