Marino Marini et le sexe de l’ange…

Le 26 novembre 2020, par Jean-Louis Gaillemin

Ce plâtre nous éclaire sur la genèse d’un mythe, celui de l’Ange de la ville de Marino Marini, connu dans le monde entier par l’exemplaire provoquant placé à l’entrée de la fondation Guggenheim à Venise, sur le Grand Canal.

Marino Marini (1901-1988), Cavallo e cavaliere, sculpture préparatoire en plâtre et métal, vers 1940-1945, pièce unique, signée sur la terrasse «Marini», 40,5 40,5 x 12 cm.
Estimation : 80 000/120 000 
Marino Marini n’a jamais été touché par les statues équestres qui abondent dans les villes italiennes, comme le Colleone de Verrochio à Venise ou le Gattamellata de Donatello à Padoue, trop monumentales et héroïques à ses yeux. En revanche, il raconte qu’il avait été frappé en 1934, dans le chœur de la cathédrale de Bamberg, par la statue d’un jeune chevalier. «À Bamberg, ce cavalier m’a fait grande impression. Sans doute parce qu’il est le fruit d’un monde fabuleux, très loin, dans un pays perdu», Marini fut saisi par le caractère irréel de ce personnage juvénile et radieux, dans lequel la tradition voyait le portrait de l’empereur Henri II, canonisé et inhumé dans l’édifice. Sa couronne n’a pourtant rien d’impériale… S’agirait-il plutôt de son beau-frère Étienne Ier de Hongrie, saint également fort vénéré à Bamberg, ou tout simplement d’une représentation allégorique d’un «saint homme», voire du Christ de l’Apocalypse ? L’apparente innocence de ce chevalier désarmé et sans symbole de pouvoir permet en tout cas toutes les interprétations. Les premiers cavaliers de Marini nagent encore dans l’innocence. Le petit bronze de 1936, Le Gentilhomme à cheval, et Le Pèlerin de 1937 sont de charmantes poupées. Ils semblent hésiter, chercher, prendre leur temps, être à l’orée d’une aventure qui les attire autant qu’ils la redoutent, tandis que leurs gentils poulains patientent. Mais ceux des années suivantes semblent réfléchir, hésiter : ils se contorsionnent sur eux-mêmes ou regardent vers le ciel. L’incertitude des poses est encore plus évidente dans les dessins contemporains, où les formes se fondent et s’entremêlent. Le torse et la tête du cavalier semblent l’aboutissement du corps du cheval, allusion au centaure sans que jamais son image n’apparaisse. Et puis soudain, sur un dessin de 1948, c’est la tension, la crise. Le cavalier s’est redressé, les bras en croix, le regard aussi extasié que pétrifié, la tête tendue vers l’avant, le cheval semble abasourdi. C’est L’Ange de la ville, le moment pivot d’une aventure qui s’annonce..

Cavalier pétrifié
Dès 1950, le corps va se tendre et s’exacerber, le cheval va relever la tête, se cabrer, le cavalier lever les bras au ciel en signe de désarroi. Les déséquilibres tournent à la violence, les corps s’arc-boutent, le cheval dresse une tête presque phallique parallèle au torse du cavalier pétrifié jusqu’à ce que, enfin, il miracolo s’accomplisse. Le cheval rue et se cabre, le cavalier est rejeté en arrière… mais il s’accroche, se maintient, fait corps avec sa monture dans des accouplements de plus en plus tendus, schématiques et violents, qui se concentrent au début des années 1960 dans d’expressionnistes compositions.

En attendant les barbares
Doit-on voir dans ce ballet un symbole des contradictions humaines, une lutte entre la pensée et l’instinct, et ne considérer dans ce «miracle» que l’impuissance de l’être humain, ou faut-il y deviner un reflet de l’histoire ? «Mes statues équestres expriment le tourment causé par les événements de ce siècle. L’inquiétude de mon cheval augmente à chaque nouvelle œuvre ; le cavalier, lui, est toujours plus las. Il a perdu son autorité sur la bête et les catastrophes auxquelles il succombe ressemblent à celles qui ont détruit Sodome et Pompei.» Marini, qui a subi les violences de la guerre, la destruction de son atelier par un bombardement l’ayant poussé à s’exiler dans le Tessin, n’était guère plus à l’aise dans l’Europe de la Guerre froide. Il se voyait comme un Romain «attendant les barbares» : «Mon désir, c’est de rendre évident l’ultime moment de la dissolution d’un mythe, du mythe de l’individu héroïque et victorieux, de “l’homme de bravoure” des humanistes.» Mais cette fin d’un mythe ne serait-elle pas le signe d’une métamorphose, l’avènement d’une nouvelle ère ? Le «miracle» ne serait-il pas plutôt une conversion, et le cavalier marinien un saint Paul magistralement “renversé” sur le chemin de Damas par un Caravage ? L’artiste évoque le mal du siècle  : «Le ciel m’attire. Je ne suis plus bien sur la Terre. Je voudrais foncer dans le cosmos ou faire un trou dans la croûte terrestre. Je ne parviens plus à être paisible parmi les hommes.»

Beauté convulsive
Le rarissime exemplaire en plâtre de L’Ange de la ville mis en vente à huis clos chez Tessier & Sarrou et associés ajoute à la compréhension de la genèse de l’œuvre. Le cavalier semble encore maîtriser la situation, il tient les rênes, ses bras sont souples, presque implorants, comme si l’événement annoncé était attendu et désiré. Deux autres exemplaires en bois et en bronze, tous deux polychromes, et celui de la fondation Guggenheim, de 1948, sont plus tendus : les bras sont en croix, les rênes abandonnées et la silhouette exacerbée. «Beauté convulsive» promise à un grand succès. Peggy Guggenheim raconte : «C’était un cheval et son cavalier qui écartait les bras en signe d’extase. Pour préciser son état d’âme, Marini avait ajouté un phallus en pleine érection. Mais lorsqu’il le fit couler en bronze, le phallus fut mis à part pour qu’on puisse l’ôter au besoin. Marini installa la sculpture dans la cour, sur le Grand Canal, face à la préfecture, et la baptisa L’Ange de la citadelle […]. Quand, lors de certaines fêtes religieuses, les nonnes venaient recevoir la bénédiction du patriarche, et passaient en bateau devant chez moi, je détachais le phallus du cavalier et le cachais dans un tiroir.» Le bruit courut dans Venise que Peggy avait le choix entre plusieurs membres de tailles différentes. Aujourd’hui, pour éviter aux visiteurs des tentations, le phallus semble avoir été fixé définitivement. Sa présence à l’entrée de la demeure ne renouvelle-t-elle pas la tradition de porte-bonheur des tintinnabulums pompéiens ?
Marino Marini
en 5 musées

Musée Marino Marini (Florence)
Conserve 34 représentations de Cavaliers et chevaux, de toutes dimensions.

Musée du Vatican (Rome)
Consacre une salle entière
à l’œuvre de Marini.

Hirshhorn Museum and Sculpture Garden Collection (Washington)
Conserve deux bronzes, dont Cheval
et cavalier, acheté à l’artiste en 1955.

Museum of Fine Arts (Houston)
Expose dans son jardin un grand Pèlerin.

Walker Art Center (Minneapolis)
Présente dans son jardin un grand
Cheval et cavalier, de 1949.
mardi 08 décembre 2020 - 02:00 - Live
Salle 1-7 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Tessier & Sarrou et Associés
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