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Marie Victoire Poliakoff, entre art et poésie

Le 11 octobre 2018, par Éric Jansen

Elle fête les 30 ans de sa galerie en présentant une exposition autour de son grand-père, Serge Poliakoff. L’occasion d’évoquer l’artiste et sa cote, mais aussi le parcours atypique de sa plus grande admiratrice.

Marie Victoire Poliakoff, entre art et poésie
 
© Éric Jansen


Lorsque son grand-père est mort, en 1969, elle avait 5 ans. C’est jeune pour avoir des souvenirs, et pourtant, Marie Victoire Poliakoff en a des dizaines. Il faut dire que le peintre l’emmenait partout, avec lui ; et très tôt, la fillette a été grisée par les effluves de l’atelier et le délicieux bourdonnement des vernissages. Il était donc logique qu’elle ouvre un jour sa galerie. Un lieu atypique, où elle tient à ce que l’art contemporain se conjugue au charme.
Votre nouvelle exposition s’intitule «Serge Poliakoff et ses amis». Un hommage à votre grand-père et une façon de fêter les 30 ans de votre galerie ?
En fait, je vais les fêter pendant un an, avec une suite d’événements. Je ne voulais pas d’une date précise. C’est comme cette exposition : j’aurais pu la programmer pour le cinquantenaire de sa mort, le 12 octobre 1969. Mais j’aime faire les choses un peu à côté… Et puis, l’année prochaine, j’organiserai autre chose sur mon grand-père.
Qu’allons-nous découvrir dans cette exposition ?
Je souhaitais rappeler les liens que Poliakoff avait eus avec d’autres figures majeures, afin que l’on réalise la place qu’il a occupée dans le monde de l’art des années 1950-1960. J’ai réuni une quarantaine d’œuvres signées Arp, Calder, Fontana, Giacometti, Hartung, Music, Soulages… Je vais les accrocher à touche-touche, comme on le faisait avant dans les appartements de vrais collectionneurs.
Cette exposition ne reflète pas ce que vous faites tout au long de l’année. D’habitude, vous défendez plutôt les jeunes talents.
Je ne présente pas que de jeunes artistes, mais c’est vrai que j’aime révéler, avoir des coups de cœur et les faire partager. Je suis microscopique par rapport aux galeries qui font le marché, mais cela me va très bien. Je rêve toujours qu’un jour un mécène pousse la porte et me dise : « J’adore ce que vous faites, je vais vous soutenir !» En attendant, je continue avec mes modestes moyens. Il y a parfois des moments de découragement, le milieu a tellement changé… Mais tous les matins, j’ouvre en me demandant ce qu’il va m’arriver. Cette galerie est un formidable espace de rencontres et de partage.


 

Adjugée 985 530 €, à Drouot le 10 juin 2011 (Ferri & Associés, M. Lorenceau), cette Composition abstraite de 1954 (huile sur toile, 115 x 80 cm, détai
Adjugée 985 530 €, à Drouot le 10 juin 2011 (Ferri & Associés, M. Lorenceau), cette Composition abstraite de 1954 (huile sur toile, 115 x 80 cm, détail) détient le record mondial pour Serge Poliakoff. © Archives Serge Poliakoff


Il faut toutefois sonner pour entrer. C’est plus un écrin qu’une galerie…
J’ai voulu cette porte noire parce qu’elle évoque l’Angleterre, un lieu hors du temps. Je n’ai ni l’ambition de révolutionner l’art ni d’être la plus grande, la plus forte, la première ; je veux juste écrire une belle histoire, apporter un peu de poésie dans un monde où tout devient caricature. Je réclame le droit au charme, à la mélancolie. Je déteste la rivalité, la compétition. Nous sommes tous complémentaires.
Vous souvenez-vous de votre première exposition ?
Cela s’est fait en deux temps. La galerie avait été achetée par mon père, avec son beau-père, pour exposer les Pixi, ces figurines en plomb qui sont devenues ensuite tellement connues. «Pixi» est la contraction des prénoms «Pierre», mon grand-père maternel, et «Alexis», mon père. En 1988, je le rejoins pour l’aider, et progressivement j’ajoute de l’art avec des installations d’artistes au milieu des jouets. Cela a un succès fou. Je continue ainsi pendant deux ans, puis je transforme complètement le lieu en galerie. Les Pixi déménagent alors pour la rue de l’Échaudée.
Qu’est-ce qui vous a décidé à vous consacrer à l’art ?
Mon grand-père a eu une vie merveilleuse grâce aux gens qui ont cru en lui, et très tôt je me suis dit que c’était légitime que je fasse ça : je ne suis pas artiste, mais je vais soutenir les artistes. C’est passionnant, même si parfois ce serait plus reposant avec des morts ! J’avais aussi connu de grands marchands et je nourrissais un profond respect pour ce métier.
Comment choisissez-vous vos artistes ?
Certains se présentent spontanément, mais généralement, ça ne marche pas. Sauf pour Bernard Cousinier. Il est arrivé un jour et m’a simplement dit : «Je crois que c’est pour vous.» Il avait raison. C’est le plus fidèle. Pour les autres, je dirais que c’est comme en amitié. Ainsi, quand j’ai rencontré Duncan Hannah, le courant est passé immédiatement.
Vos choix semblent très éclectiques.
Je crois qu’il y a un esprit qui réunit les artistes de la galerie. On me dit souvent que cela me ressemble… C’est mon œil et sans doute existe-t-il aussi un lien avec mon grand-père. Je regarde les œuvres avec ce que m’a appris sa peinture, l’équilibre, les couleurs, la poésie.
Les débuts ont-ils été difficiles ?
Mais c’est toujours très difficile ! C’est vrai qu’en 1990 beaucoup de galeries ont ouvert.Il y avait un véritable phénomène de curiosité, d’excitation et, surtout, les prix n’avaient rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. Vous pouviez acheter une œuvre pour 1 000 francs. J’avais toutefois ce nom lourd à porter. Les gens pensaient que je faisais du second marché. J’étais la petite-fille de… En France, on n’aime pas les héritiers.
Pourtant, dans les années 1990, Poliakoff n’est plus du tout considéré.
Il ne faut pas dire ça. Il a toujours été dans les plus grands musées. La considération n’a rien à voir avec le marché ou la presse. Dans les familles d’artistes, on ne s’en préoccupe pas, parce qu’on sait que tous les dix ans, il y a des creux de vague. Regardez Soulages, il y a eu des hauts et des bas avant les records.
Poliakoff meurt en pleine gloire, à l’âge de 69 ans. Que se passe-t-il ensuite ?
Le monde s’écroule. Toute la vie tournait autour de lui, nous étions sa smala et on le suivait partout, c’est le côté russe… Le chagrin est immense. On se ressaisit, mais c’est compliqué. On entoure ma grand-mère, qui devient la mémoire de la famille. Elle me raconte tout, m’emmène dans les vernissages, jusqu’à ce qu’elle meure en 1981, un 12 octobre comme mon grand-père.
C’est à ce moment-là que votre père, Alexis, commence le catalogue raisonné.
À peu près. Il avait déjà mis entre parenthèses sa passion pour le cinéma et l’animation, afin d’aider ma grand-mère à gérer l’œuvre.
Où en est-il ?
Le catalogue raisonné comprend cinq volumes et recense environ quatre mille œuvres. Un sixième volume est en cours, avec tout ce que nous avons retrouvé depuis.
Vous apporte-t-on des toiles à authentifier ?
Oui, bien sûr. Nous cherchons aussi des œuvres de jeunesse, quand mon grand-père passait d’une chambre d’hôtel à une autre. Et même des choses plus tardives ; il a travaillé avec beaucoup de galeries qui ont aujourd’hui disparu.
Si l’exposition du musée d’Art moderne de la Ville de Paris l’a replacé en pleine lumière, c’est un peu grâce à vous…
Disons que depuis une dizaine d’années, j’épaule mon père. Je suis allée voir Alfred Pacquement au Centre Pompidou avec les catalogues raisonnés, mais il n’a pas montré un grand intérêt. Puis je suis allée voir Fabrice Hergott au musée d’Art moderne, qui, lui, m’a reçue plus chaleureusement. Deux ans plus tard, j’ai publié un livre sur mon grand-père et le lui ai envoyé. Il m’a appelé le lendemain, enthousiaste. L’exposition s’est faite dans la foulée.
J’imagine que vous êtes heureuse de voir que Poliakoff fait à présent de très gros prix ?
Je suis surtout contente que sa cote augmente de façon régulière. Et ce n’est pas le fruit de montages organisés par des collectionneurs qui spéculent et de grandes galeries.
Quel est le record ?
Une Composition abstraite de 1954, vendue aux enchères chez Ferri en 2011. Elle a atteint plus de 985 000 €. Dernièrement, le tableau Rouge, bleu, jaune, également de 1954, est passé chez Christie’s à Shanghai, où il a obtenu environ 945 000 €.
Que souhaitez-vous pour l’avenir ?
Qu’il bénéficie d’une belle exposition à l’étranger. En 2015, j’en ai organisé une chez Timothy Taylor à Londres, puis une autre l’année suivante chez Cheim & Read à New York, mais j’aimerais à présent un musée important. Et si vous me demandez ce dont je rêve vraiment, c’est d’une exposition qui réunirait Poliakoff, Rothko, Clyfford Still, Ellsworth Kelly et Sean Scully. Mais ça, personne n’y pense. C’est plus simple de le ranger dans l’école de Paris, ce qui m’exaspère !


 

Marie Victoire Poliakoff à l’âge de 4 ans, auprès de son grand-père dans l’atelier de sa maison de campagne, près de Versailles.L’artiste décédera un
Marie Victoire Poliakoff à l’âge de 4 ans, auprès de son grand-père dans l’atelier de sa maison de campagne, près de Versailles.L’artiste décédera un an plus tard. © Alexis Poliakoff




 
À VOIR
«Serge Poliakoff & ses amis»
du 16 octobre au 5 décembre
galerie Pixi-Marie Victoire Poliakoff
95, rue de Seine, Paris VIe
www.galeriepiximarievictoirepoliakoff.com

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