Marie-Victoire Lemoine, la redécouverte d’une grande artiste

Le 14 février 2019, par Carole Blumenfeld

La dispersion, fin mars, à Drouot, de plusieurs œuvres provenant des descendants de la sœur de la peintre est une belle surprise pour les chercheurs… et le public.

Marie-Victoire Lemoine (1754-1820), Autoportrait au chevalet, huile sur toile, 54 44 cm (détail).
Estimation : 4 000/6 000 

L’histoire des sœurs Lemoine est l’une des plus belles de la peinture française du XVIIIe siècle, aussi mystérieuse et énigmatique soit-elle. Marie-Victoire, Marie-Élisabeth, Marie-Denise et Marie-Geneviève étaient les quatre cousines de Jeanne-Élisabeth Gabiou, épouse en premières noces du sculpteur Antoine-Denis Chaudet, puis du cousin de l’architecte Alexandre-Théodore Brongniart. L’œuvre des sœurs Lemoine, comme celle de leur cousine, fut longtemps oubliée. Dans l’article qu’il consacra à l’artiste en 1996, Joseph Baillio fut le premier à s’offusquer que Marie-Victoire fasse partie des «laissés-pour-compte» de l’histoire de l’art. Le spécialiste d’Élisabeth Vigée Le Brun retraçait son parcours et proposait un «essai de catalogue». Plusieurs tableaux sont réapparus depuis, mais la vente de mars prochain va sensiblement enrichir la connaissance de son travail. Elle révèle surtout combien l’histoire de l’art est une discipline exigeante qui requiert patience et prudence.
 

Portrait de petit garçon avec une charrette de jeux, jouant à faire des bulles, huile sur toile rentoilée (détail). Estimation : 3 000 / 5000 €
Portrait de petit garçon avec une charrette de jeux, jouant à faire des bulles, huile sur toile rentoilée (détail).
Estimation : 3 000 / 5000 €


Une artiste chérie des Orléans
Comme les sœurs Laville-Leroulx  Marie-Guillemine Benoist et Marie-Élisabeth Larrey , Marie-Victoire Lemoine et au moins deux de ses sœurs  Marie-Denise Villers et Marie-Élisabeth Gabiou (qui épousa le frère de sa cousine Jeanne-Élisabeth Chaudet)   reçurent un solide enseignement artistique. Que Marie-Victoire ait été élève de François-Guillaume Ménageot est une certitude, qu’elle ait suivi l’enseignement d’Élisabeth Vigée-Le Brun est une hypothèse souvent avancée, à laquelle Joseph Baillio donne crédit, non seulement parce que Ménageot vivait alors chez le couple Le Brun, à l’hôtel Cléry, mais aussi et surtout en raison de la dette artistique de Mlle Lemoine envers l’artiste favorite de Marie-Antoinette. Remarquablement bien introduite, Marie-Victoire Lemoine signa à 25 ans un portrait de la princesse de Lamballe, amie intime de la reine, exposé au Salon de la correspondance en 1779, une œuvre passée en vente chez Chritie’s en 2012. Dans la foulée, elle réalisa l’Allégorie de la peinture (Orléans, musée des beaux-arts) puis aussi le Portrait de Mademoiselle [la sœur du futur Louis-Philippe] recevant des fleurs que lui apporte dans une corbeille, une jeune personne (collection particulière), prêté par le duc d’Orléans au Salon de la correspondance. Dans ces années, l’artiste réalise aussi le portrait de Ménageot (Musée national du château de Versailles), celui, présumé de madame de Genlis (collection particulière), le Portrait d’un Africain (Jacksonville, Cummer Museum of Art), et surtout la Jeune femme et Éros, de 1792, (Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage). Un tableau attribué à Anne Vallayer-Coster (1744-1818), Jeune femme accoudée sur un livre de lecture (vendu par Marseille enchères OVV le 28 juin 2014), lui reviendrait également selon Joseph Baillio.
Jeu des sept erreurs
Sous la Révolution, Marie-Victoire comme Marguerite Gérard  prit son temps avant de se rendre au Salon, qui n’était plus réservé aux artistes officiels, et n’y exposa qu’à partir de 1796 L’Intérieur d’une attelier (sic.) de femme, peintre, aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum of Art de New York, l’un des plus beaux hommages à Vigée Le Brun, qui y est représentée avec son élève. Parmi les objets dispersés à l’hôtel Drouot figure justement la petite table peinte à gauche du tableau. Outre l’œuvre du Metropolitan et Une petite fille tenant une colombe (collection particulière) probablement l’une de ses nièces , Marie-Victoire présenta en 1796 Un petit garçon jouant du violon (Cleveland, Snite Museum of Art). Or, la physionomie de ce bambin présente des similitudes évidentes avec le Portrait de petit garçon avec une charrette de jeux, jouant à faire des bulles, qui sera prochainement vendu et qui revient tant selon Joseph Baillio que d’après nous , à Marie-Victoire, pour autant que nous puissions en juger d’après le visuel dont nous disposons. Rien de plus subjectif que les jeux de ressemblance. Il serait tentant de chercher à retrouver, dans le Portrait d’une jeune femme avec sa fille dans un parc, le Portrait d’une jeune femme et la Jeune femme à la corbeille de fruits avec un chat de la prochaine vente, des liens avec les traits des sœurs Lemoine. L’hypothèse, renforcée par le fait qu’ils aient été aussi longtemps conservés dans la famille, peut paraître séduisante, mais retrouver et identifier les traits de chacun de ces visages est une gageure. En réalité, les nouveaux tableaux devraient donner bien du grain à moudre aux chercheurs, puisque ledit Autoportrait au chevalet pose tout autant de questions. L’artiste qui y est représentée a des yeux plus clairs que la jeune femme studieuse du tableau du Metropolitan Museum of Art, où apparaît d’ailleurs le même fauteuil. Le modelé du visage, très fin, rappelle aussi les traits d’une autre Femme artiste dans son atelier de Marie-Victoire Lemoine, récemment passé en vente chez Mathias, Baron Ribeyre & Associés, où la couleur des pupilles paraît également plus sombre. Le statut de ces trois tableaux est fort différent. Si l’œuvre américaine était destinée à une large audience d’autant que sa présentation au Salon était une prise de position en faveur d’Élisabeth Vigée Le Brun alors exilée , les deux autres portraits, beaucoup plus tardifs, furent sans doute peints pour l’univers intimiste des sœurs Lemoine. Pour ne pas faciliter la tâche, Christie’s a vendu en novembre dernier un autre portrait de femme artiste par Marie-Victoire comme son autoportrait  une présomption qui ne repose sur aucune source.

 

Portait d’une jeune femme avec sa fille dans un parc, huile sur toile, 132 x 102 cm.  Estimation : 4 000/6 000 €
Portait d’une jeune femme avec sa fille dans un parc, huile sur toile, 132 x 102 cm. 
Estimation : 4 000/6 000 €


Une petite révolution qui s’annonce
«À l’évidence, avant de pouvoir écrire l’histoire des femmes artistes, à quelque époque ou nationalité qu’elles appartiennent, que l’on souhaite ou non les séparer de leurs confrères masculins, ou les inclure dans des histoires plus générales, il est indispensable de mener des recherches sur chacune d’elles», affirmait Mary Sheriff dans son article paru dans Perspective après sa disparition. Écrire l’histoire des académiciens  et des académiciennes Élisabeth Vigée-Le Brun et Adélaïde Labille-Guiard  n’est pas plus aisé, mais le fait que les collections publiques françaises, héritières des institutions de l’Ancien Régime et de l’Empire, renferment des œuvres clés et nombreuses, permet au moins de bâtir de solides corpus. En 1996, Joseph Baillio avait retrouvé une quarantaine de tableaux de Marie-Victoire Lemoine. Vingt-trois ans et une dizaine ou une douzaine de nouvelles découvertes plus tard, la recherche n’en est toujours qu’à ses balbutiements, alors que l’artiste fut un peintre de toute première importance, qui n’avait guère à jalouser ses illustres consœurs de l’Académie. Comme pour sa cousine Jeanne-Élisabeth Chaudet  dont l’œuvre la plus spectaculaire n’a été présentée pour la première fois au public que l’été dernier à Grasse , de nouveaux tableaux devraient réapparaître dans les prochaines années et peut-être changer les leçons d’histoire de l’art dispensées à l’université.

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